« Vivre en paix : la seule chose que j’espère »

Louisamène Joseph and Mogène Alionat

p. 37-40

References

Bibliographical reference

Louisamène Joseph and Mogène Alionat, « « Vivre en paix : la seule chose que j’espère » », Revue Quart Monde, 249 | 2019/1, 37-40.

Electronic reference

Louisamène Joseph and Mogène Alionat, « « Vivre en paix : la seule chose que j’espère » », Revue Quart Monde [Online], 249 | 2019/1, Online since 01 September 2019, connection on 12 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7940

Les auteurs font part de la réalité aujourd’hui dans le quartier où ils vivent et de quelques éléments de compréhension qu’ils en ont.
Madame D., Monsieur L. et Madame J. ont vécu ou vivent toujours dans un bidonville du sud de Port-au-Prince où ATD Quart Monde est présent depuis 1984. Louisamène Joseph et Mogène Alionat sont deux volontaires haïtiens de l’équipe sur place.

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Haïti

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Habitat

Il y a eu plusieurs grandes manifestations à Port-au-Prince et dans les grandes villes, contre l’affaire Petrocaribe (un scandale politico-économique), contre la vie chère, contre le gouvernement, et beaucoup de chefs de bandes armées qui contrôlent les quartiers populaires s’affrontent entre eux ou contre la police.

C’est quoi un bidonville ?

C’est un lieu où les gens très pauvres cherchent un espace pour habiter en espérant avoir une vie meilleure. C’est là que l’on rencontre beaucoup de personnes qui luttent au quotidien pour nourrir leurs enfants, les envoyer à l’école, mais ce n’est pas tout le monde qui peut donner chaque jour à manger à ses enfants, ni les envoyer à l’école.

C’est un lieu où chacun cherche la vie, en faisant un petit commerce (en marchant avec un panier sur la tête ou installé le long de la rue), en faisant des lessives, en livrant de l’eau à ceux qui ont un peu plus de moyens, en fabriquant des objets (en fonction de son savoir-faire), en récupérant ce qui reste à la fin du marché pour pouvoir le revendre, en mendiant quand on ne voit pas d’autres solutions.

C’est un lieu où chacun peut construire sa maison avec les objets qu’il trouve, avec sa façon de penser la vie. Et cela devient un espace où les maisons sont construites les unes sur les autres, sans plan d’urbanisation.

C’est un lieu où l’un amène l’autre :

« Si je vois quelqu’un qui est dans une situation plus grave que la mienne, qui dort dans la rue par exemple, je peux lui dire de venir, on va se mettre ensemble avec le voisinage et l’aider à construire une petite maison avec quelques poteaux et des tôles. »

C’est un lieu où ceux qui ont un peu de moyens peuvent soutenir ceux qui sont en plus grandes difficultés : par exemple, en cas de problème de santé, les gens se solidarisent pour accompagner la personne malade à l’hôpital.

C’est un lieu construit par les plus pauvres, où les services de l’État n’arrivent pas. L’accès aux services de base est difficile, les habitants s’organisent pour chercher l’accès à l’eau, à l’électricité. Il n’y a souvent pas de latrines, pas de ramassage des ordures.

C’est un lieu où l’environnement n’est pas sécurisé : par exemple, on peut commencer à exploiter le sable en contrebas des maisons et petit à petit les maisons s’écroulent.

Une évolution qui caractérise les bidonvilles aujourd’hui, c’est un groupe de personnes armées qui prend le contrôle du quartier avec un chef qui fait la loi. S’il y a quelque chose à régler dans le quartier, cela passe par cette personne et ses subordonnés.

Dans le bidonville de Madame D., Monsieur L. et Madame J.

Monsieur L. est né dans le bidonville :

« Je me souviens du quartier lorsque j’étais enfant : il s’appelait le Lieu de la Paix, c’était encore une forêt, les maisons étaient construites comme en province (avec des feuilles de palmiste). À ce moment-là, il y avait peu de monde, puis des gens sont arrivés de tous les départements du pays et ont voulu s’installer à Port-au-Prince. Nous nous sommes entraidés pour construire des maisons en planches, avec des tôles. Petit à petit, il y a eu de plus en plus de monde, on a repartagé les terrains et les constructions sont devenues très proches les unes des autres. »

Madame J. y est arrivée adolescente :

« Nous vivions avec ma mère dans une maison qu’elle louait et c’est devenu difficile de payer le loyer. Le propriétaire a commencé à nous insulter et à nous poser de nombreux problèmes. Un monsieur qui habitait le bidonville nous a donné un petit espace et nous avons construit une petite maison en tôles : nous avions un lieu pour dormir en paix. »

Madame D., Monsieur L. et Madame J. ont connu le quartier où la vie n’était pas facile mais les gens pouvaient se mettre ensemble, réfléchir ensemble, s’entraider. À cette époque-là, les chefs de bandes armées ne se faisaient pas la guerre pour élargir leur territoire.

Cela fait déjà presque quinze ans que les choses ont dégénéré. Il y a eu des moments plus calmes où on pouvait penser que la paix était revenue mais depuis que la guerre a repris, c’est encore plus violent.

« Aujourd’hui, si tu dis que tu viens de ce quartier, les gens t’associent à tous ceux qui commettent des actes violents, on cherche à t’humilier, on ne te regarde pas comme une personne, on te considère comme méchant. Le quartier a une trop mauvaise renommée. Les gens ne se rendent pas compte que c’est un groupe de personnes qui tient la population en otage. »

C’est à cause de toutes ces difficultés qu’au lieu de devenir un quartier où l’on vit mieux, c’est devenu un quartier où l’on vit plus mal. Aujourd’hui, il y a des routes, il y a plusieurs endroits où on peut aller chercher de l’eau, il y a l’électricité mais il y a trop d’insécurité. Le quartier s’est développé mais la violence fait que ce n’est pas possible d’y vivre.

Une violence qui empêche de sortir

Aujourd’hui la vie est devenue très difficile à cause des tirs : nous pouvons parfois passer plusieurs jours sans pouvoir sortir de la maison, couchés sous les lits pour ne pas être victimes d’une balle perdue qui traverserait nos murs ou toits en tôle.

Le jour où nous ne pouvons pas sortir, cela veut dire qu’on ne peut ni aller vendre (pour avoir un peu d’argent), ni aller acheter et nos enfants ont faim.

Nous essayons de toujours emmener les enfants à l’école ; parfois au moment de rentrer ce n’est pas possible et on doit chercher un ami ou un membre de la famille qui peut nous héberger.

Il y a aussi de plus en plus de vols : avant nous pouvions prendre un escompte, acheter une marchandise et marcher pour vendre pendant la journée, mais maintenant il y a trop de risques :

« Si tu te fais voler l’escompte, comment tu vas faire ? »

C’est très difficile aussi lorsqu’une personne est malade, d’abord on n’a plus beaucoup de moyens pour s’entraider et si quelqu’un a besoin d’aller à l’hôpital pendant qu’il y a trop de coups de feu, ce n’est pas possible de sortir.

Beaucoup de gens ont quitté le quartier ; parfois c’est lors d’une accalmie que les gens sortent de chez eux, comme à l’ordinaire, mais ensuite, ils ne reviennent pas.

Madame D. a quitté le quartier à la suite du décès de son fils, tué par balle en 2017, et laissant trois jeunes enfants. C’est elle qui élève les deux plus grands. Mais dans le quartier où elle vit désormais, elle ne peut pas faire un petit commerce, tout est déjà organisé par les marchandes qui sont là depuis longtemps.

Madame J. a vécu quelques jours avec ses quatre enfants chez son frère mais ce n’est pas facile parce que la famille qui vous accueille n’accepte pas toujours que vos enfants jouent, parlent, fassent du bruit…, alors malgré tout, on est plus à l’aise chez nous.

Comment on résiste ?

C’est sûr que la solidarité est toujours là.

« Nous sommes tous dans le même malheur alors le peu que tu as, tu le partages avec l’autre. Nous avons toujours vécu comme ça. »

Madame D. continue de visiter ses anciens voisins, elle leur reste solidaire puisque c’est là qu’ils ont vécu ensemble.

« Pour passer le stress lié à la situation, nous avons besoin de parler. Parfois en venant à la maison Quart Monde, je parle avec l’un ou l’autre, cela m’enlève quelques préoccupations dans ma tête, sinon cela pourrait me rendre folle.
Avec les amis, proches de la maison, on se retrouve, on parle, on se raconte des blagues, cela évite que tes inquiétudes ne t’écrasent. C’est la même chose avec les enfants, nous prenons le temps de réciter des poésies, de chanter, de dire des blagues pour qu’ils n’aient pas trop de peine. Et dès que c’est possible, c’est important qu’ils puissent jouer avec leurs amis à côté de la maison. Lorsqu’ils vont à l’école aussi, ils retrouvent leurs amis, ils jouent, ils apprennent.
Si Dieu te donne la vie, si tu n’es pas victime, tu dois garder confiance et continuer à te battre.
Depuis que tu as des enfants, tu ne peux pas perdre l’espoir, un jour les choses vont changer quand même. La vie c’est une chaîne de solidarité. »

Et le droit d’habiter la terre ?

Nous n’avons pas de droits ; si nous parlons, on ne nous entend pas. Mais cela ne veut pas dire que nous n’avons pas une vision pour un lendemain meilleur.

Le premier droit, c’est le respect de l’un pour l’autre. Nous devons considérer chacune des personnes dans ces quartiers comme des personnes : dans ces quartiers les gens aiment, ont la foi, se battent pour une vie meilleure de la même façon que n’importe qui d’autre.

Il y a des personnes qui existent mais on ne les traite pas comme des personnes. Une personne qui a plusieurs enfants, et elle n’a pas de quoi leur donner à manger, ou bien l’un d’eux est malade et elle n’a pas la possibilité de joindre un centre de santé, est-ce qu’on reconnaît son droit de vivre sur cette terre ?

Le droit d’habiter la terre,
c’est pouvoir bien vivre (et pas seulement survivre),
c’est avoir un espace où tu peux prendre souffle, où tu peux te poser, pour réfléchir à la direction que tu veux donner à ta vie,
c’est vivre dans un lieu avec toute la liberté, sans te sentir prisonnier de ceux qui contrôlent la zone.

Madame J. :

« Vivre en paix, c’est la seule chose que j’espère. Quand tu vis dans un quartier, tu as tes habitudes, tes connaissances, tes activités et tu te sens bien ; mais quand la violence est là, tu es mal à l’aise, cependant tu continues d’aimer ton quartier. »

Nous avons besoin de réfléchir ensemble, de se soutenir les uns les autres. La sécurité vient du fait que l’on peut veiller l’un sur l’autre.

Ceux qui nous dirigent doivent prendre conscience de la misère dans laquelle nous vivons. Dans les quartiers, les gens vivent au jour le jour, et doivent en permanence être à l’écoute pour savoir s’ils peuvent sortir ou non.

Beaucoup de gens sont arrivés de la province, en pensant qu’en ville la vie va être plus facile pour eux. En arrivant à la capitale, ils cherchent un lieu où ils peuvent se loger à bon marché et ils arrivent dans un bidonville. Un État responsable devrait faire beaucoup d’efforts pour que les bidonvilles n’augmentent pas, parce qu’il y a beaucoup de conséquences sur la vie des gens.

Tant qu’il n’y a pas une véritable politique inclusive — cela veut dire que chaque citoyen est mobilisé —, cela ne peut pas vraiment marcher1.

1 Les auteurs invitent à écouter Poze, de Jean-François Gay, artiste haïtien engagé et membre du mouvement ATD Quart Monde. Il chante en créole pour

1 Les auteurs invitent à écouter Poze, de Jean-François Gay, artiste haïtien engagé et membre du mouvement ATD Quart Monde. Il chante en créole pour la paix dans les quartiers populaires de Port-au-Prince et dans le pays. https://youtu.be/4Td4B9vXE54

Louisamène Joseph

Volontaire haïtien de l’équipe sur place

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