Martine Camacho, Les poubelles de la survie

La décharge municipale de Tananarive, Éditions de L’Harmattan, Paris, 1986, 207 pages

Anne-Marie Rabier

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Martine Camacho, Les poubelles de la survie, La décharge municipale de Tananarive, Éditions de L’Harmattan, Paris, 1986, 207 pages

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Anne-Marie Rabier, « Martine Camacho, Les poubelles de la survie », Revue Quart Monde [En ligne], 124 | 1987/3, mis en ligne le 01 juin 1988, consulté le 26 septembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8704

Trois cent cinquante personnes environ vivent de la récupération et de l’élevage des porcs en métayage sur la décharge municipale de Tananarive où se sont construits trois hameaux. Martine Camacho, sociologue française, les découvre par hasard, en 1982, à la faveur d’une enquête dans un village voisin. « Rencontre fortuite et coup de foudre entre le sociologue et son ’terrain’, dit-elle, puis deux ans de ’cohabitation’, d’observation-participante agitée... », qu’elle raconte dans « Les poubelles de la survie ».

« L’enfer a enfin sa représentation terrestre », s’écrie l’auteur en arrivant sur la décharge. Elle nous dépeint remarquablement les lieux, l’organisation économique, les lignages, la hiérarchie sociale, l’état sanitaire, etc., rien ne lui échappe. Malheureusement, elle ne donne pour ainsi dire pas la parole aux habitants de la décharge. Nous les voyons vivre sous le regard des intervenants, nous ne découvrons pas leur regard sur la société.

Après trois mois d’enquête minutieuse, elle décide avec son équipe d’organiser une action sanitaire gratuite, puis d’accompagner une expérience de coopérative d’élevage porcin que veulent lancer trois des hommes les plus dynamiques des hameaux. L’auteur voit un double intérêt à suivre ce projet : « développer sur un périmètre un autre type de faire-valoir que le métayage traditionnellement en usage » et « constater sur un milieu parfaitement connu auparavant les effets d’une transformation qu’il s’agira ensuite d’analyser ».

Très vite, « les plus démunis des ordures se résignent à vivre la future expérience coopérative à l’arrière scène », note Martine Camacho. Puis elle constate « les subtils mécanismes d’exclusion utilisés par les groupes dominants pour se débarrasser de ceux qui n’appartiennent pas à leur réseau d’alliance et de parenté ».

La coopérative ne vivra pas un an. Les plus démunis, les analphabètes, n’ont pas pu prendre d’initiatives et préfèrent retourner à leur statut de métayers. Les mieux nantis se sont enrichis en transformant l’expérience en entreprise familiale... L’action sanitaire, elle aussi, disparaît peu à peu.

L’auteur décrit honnêtement son échec, mais la leçon qu’elle en tire est surtout celle de l’impossibilité de construire un modèle coopératif dans un milieu très démuni. Fin 84, son enquête officielle est terminée. Elle quitte la décharge avec regrets : « la somme de souvenirs, de liens qui m’attachent au monde des ordures, continue de m’y conduire sporadiquement », mais c’est désormais pour y jouer un rôle d’assistance. Elle y distribue des vêtements usagés en essayant de privilégier les plus démunis, sans toujours pouvoir éviter les jalousies. Elle sait que ce type de relations ne pourra pas durer, sa tristesse transparaît, elle ne voit pas d’avenir pour « les damnés de la terre ».

L’expérience de Martine Camacho prouve clairement que, sans le souci constant de la priorité aux plus pauvres, tout projet, conçu au départ pour tous, risque d’être récupéré par les plus forts. Son récit est très attachant parce qu’elle n’y cache rien de ses émotions, de ses illusions, de son échec. Sa sensibilité est grande et son aveu d’impuissance pourrait être un appel au dialogue.

Anne-Marie Rabier

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