Daniel Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations

Flammarion, 1997, 165 pages.

Xavier Godinot

Bibliographical reference

Daniel Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations, Flammarion, 1997, 165 pages.

References

Electronic reference

Xavier Godinot, « Daniel Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations », Revue Quart Monde [Online], 165 | 1998/1, Online since 22 May 2020, connection on 25 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9169

Ce petit livre de Daniel Cohen a très vite été remarqué par la presse pour sa façon clairvoyante d’expliquer les mutations de nos sociétés. Professeur d’économie à l’École normale supérieure et à l’Université de Paris I, l’auteur s’efforce cependant d’éviter le jargon habituel de la tribu des économistes, et y réussit assez bien. L’ouvrage ne se lit pas comme un roman, mais présente l’énorme avantage d’être bref, très clair alors qu’il embrasse un champ immense, souvent provocant dans sa manière de récuser des lieux communs. Il est alimenté aux meilleures sources de la pensée économique européenne et américaine, avec leurs défauts, la méconnaissance fréquente de la réalité des plus pauvres.

Sa thèse est simple et argumentée de façon convaincante. Le monde s’enrichit à un rythme jamais connu auparavant et les pays les plus peuplés d’Asie connaissent des taux de croissance économique que l’Europe leur envie. A l’inverse, la pauvreté s’étend dans les vieilles nations occidentales, qui s’en croyaient protégées. L’enrichissement de certains pays pauvres serait-il la cause de la pauvreté des pays riches ? La mondialisation serait-elle à l’origine de tous nos maux ? Pour répondre à cette question, l’auteur essaie d’abord d’expliquer pourquoi les pays pauvres le sont et nous emmène avec l’agronome René Dumont sur les traces de « l’homme le plus pauvre du monde », qui est ... une femme africaine. L’exploitation de la femme, l’exploitation des campagnes par les villes qui abritent les élites et la corruption des élites, telles seraient aujourd’hui les causes du destin tragique de l’Afrique, auxquelles l’auteur ajoute plus loin « l’extraordinaire traumatisme qu’a été pour les pays du tiers-monde la mondialisation au dix-neuvième siècle ».

Il examine ensuite les cas les plus extrêmes d’enrichissement de deux villes asiatiques, Hong Kong et Singapour, qui en 1945 n’étaient que « deux grands bidonvilles, devenus aujourd’hui plus riches que leur colonisateur », le Royaume-Uni. Elles ont su s’adapter pour profiter pleinement des opportunités offertes par le marché mondial, en attirant d’énormes investissements étrangers par de fortes exemptions fiscales, et en se spécialisant judicieusement dans le textile, puis l’électronique, l’informatique... Une analyse approfondie montre qu’en définitive, ces villes ont mis en œuvre des moyens simples : forte épargne, fort investissement, éducation massive de la main d’œuvre, bref, « plus de transpiration que d’inspiration ». Ces remèdes simples semblent bien permettre de rattraper les pays riches. Alors que la plupart des pays d’Europe obtiennent difficilement des taux de croissance annuels de 3 %, la Chine, la Malaisie ou la Thaïlande en sont à 10 %, des taux jamais vus dans nos pays ! Quel espoir pour des centaines de millions d’habitants qui pourraient échapper à la misère ! L’avantage presque exclusif que l’Occident a tiré de la révolution industrielle serait enfin partagé.

Aujourd’hui, la peur du commerce a changé de camp et ce sont les pays riches qui craignent que la “ mondialisation ” ne provoque leur désindustrialisation, avec pour conséquence la hausse du chômage et de la pauvreté. Mais notre commerce avec les pays pauvres est beaucoup trop restreint pour expliquer l’ampleur du chômage et des inégalités contemporaines. Les véritables causes doivent être cherchées ailleurs. Deux siècles après la première révolution industrielle qui a créé le chemin de fer, un siècle après la seconde qui a produit la voiture et l’avion, nous vivons une troisième révolution industrielle, la révolution informatique. Celle-ci entraîne une professionnalisation croissante de l’emploi, et fait chuter brutalement la demande de travail non qualifié. Il en résulte une augmentation considérable du chômage en Europe, et une forte baisse des salaires des travailleurs non qualifiés aux États-Unis : au long des années 1980, le salaire des jeunes Noirs a diminué de moitié ! Sur les deux continents, les inégalités s’accroissent : la pauvreté s’étend au bas de l’échelle sociale et, dans le même temps, la richesse s’accroît en haut, avec des spécificités culturelles propres à chaque pays.

En Occident, l’impuissance du marché du travail à prévenir ou guérir la pauvreté est patente aujourd’hui et s’accompagne aussi d’une « misère de la politique ». En Europe, la moitié environ des richesses produites fait l’objet d’une appropriation ou d’une redistribution publique. Pourquoi des sommes aussi considérables ne pourraient-elles pas éradiquer le paupérisme, si telle était la volonté politique de nos sociétés ? Mais c’est bien souvent l’intérêt des classes moyennes qui prime...

L’auteur tire deux conclusions de son analyse : il ne faudrait surtout pas affaiblir la protection sociale en Europe pour des raisons de compétitivité internationale : il faut la transformer pour l’adapter aux nouvelles inégalités générées par la troisième révolution industrielle. Il faut aussi permettre aux pays les plus pauvres de bénéficier du commerce mondial, qui pourrait être « le grand espoir du 21ème siècle » en permettant un resserrement des inégalités entre nations.

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