Arlette Farge, Jean-François Laé, Patrick Cingolani, Franck Magloire, Sans visages, L’impossible regard sur le pauvre

Ed. Bayard, Paris, 2004, 269 p.

Michèle Grenot

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Arlette Farge, Jean-François Laé, Patrick Cingolani, Franck Magloire, Sans visages, L’impossible regard sur le pauvre, Ed. Bayard, Paris, 2004, 269 p.

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Michèle Grenot, « Arlette Farge, Jean-François Laé, Patrick Cingolani, Franck Magloire, Sans visages, L’impossible regard sur le pauvre », Revue Quart Monde [Online], 190 | 2004/2, Online since 01 October 2004, connection on 22 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9209

Sur la page de couverture apparaissent discrètement des noms... de couleur blanche... sur fond gris... Les noms des auteurs, historienne, sociologue, écrivain ou philosophe ainsi que celui de l’éditeur, et le titre de couleur orange, sautent aux yeux mais ne cachent pas les précédents, comme pour dire : ces noms sont sans visages, comme pour signaler un danger. Le titre : Sans visages, au pluriel, puis un point final. L’impossible regard sur le pauvre, au singulier avec un point final. Ce n’est pas une interrogation. C’est le point de convergence des auteurs qui les a menés à écrire ensemble : les pauvres, le pauvre en général sont invisibles ou défigurés, hier comme aujourd’hui. Ce livre exprime la volonté de se défaire d’un savoir traditionnel, « le désir d’affronter la pauvreté » autrement, d’en prendre le risque. Au fil des pages, il est question d’enfants trouvés, de mendiants ou vagabonds du XVIIIème, de prolétaires du XIXème, de chômeurs ou SDF du XXème. Ils ont en commun leurs « destins insensés » émergés d’archives peu ou non explorées auparavant. Ce travail attentif, sensible, fragile, surprenant, dont la lecture est parfois difficile, peut-il paradoxalement révéler la figure humaine de la pauvreté ?

Si l’on perçoit « une image claire », c’est celle du « voyant riche », « qui parle pour le pauvre », qui lui, est « condamné au silence » ou à la parole soumise. Objet de commisération ou de mépris, le pauvre « perturbe l’ordre », trouble le démographe. Sans possibilité de se défendre, sans représentation sociale ou politique, « soumis non à un projet de vie mais à un sauvetage impossible », il est « objet d’une obligation », celle de travailler, de devenir un bon citoyen mais « ne peut réclamer le droit qui y correspond ». Il est « nommé par ses symptômes, l’alcoolisme, la saleté, etc.… et non par son désir », ne pas le dire, serait trahir. Son « ultime douleur » ? Il lui est « demandé de ne pas ressentir ».

Les auteurs refusent de « laisser au bénéfice de l’ombre » ce qui dérange à la lumière. Ces clairs-obscurs disent les « défis de la pauvreté » et « jusqu’à quels gouffres, il faut les aller chercher », au risque de perdre nos sécurités et d’abord celle d’un savoir assuré...

Le constat de l’impossible regard peut paraître sans issue, enfermant dans une fatalité historique. Il invite pourtant « à reprendre la question de la justice », « à sonder quelques continents secrets de la souffrance ».

Alors ? Sans visages, l’impossible regard, avec un point final ? C’est le constat des auteurs. On pourrait mettre un point d’exclamation pour dire notre indignation, ou un point d’interrogation pour dire les questions qu’il soulève ou un point de suspension pour indiquer une histoire à suivre, de ceux laissés « hors Histoire » et pourtant « produits de l’Histoire ».

Michèle Grenot

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