Se libérer de l’humiliation et de la honte

Propos recueillis par Marie-Claire Tulliez

Audrey Molle

p. 27-29

References

Bibliographical reference

Audrey Molle, « Se libérer de l’humiliation et de la honte », Revue Quart Monde, 257 | 2021/1, 27-29.

Electronic reference

Audrey Molle, « Se libérer de l’humiliation et de la honte », Revue Quart Monde [Online], 257 | 2021/1, Online since 01 September 2021, connection on 16 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10154

D’une enfance et d’une jeunesse jalonnées d’obstacles liés à la pauvreté et l’exclusion, l’auteure a réussi à tirer un apprentissage. Avec un courage et une intelligence remarquables, elle trace aujourd’hui un chemin de libération pour elle et ses enfants.

Je ne comprenais pas le sens de la vie. J’avais beaucoup de peurs. J’étais renfermée sur moi-même : je n’avais pas de copines et quand je sortais en bas de l’immeuble j’étais seule ou avec mon frère.

Ma mère nous envoyait en colonies de vacances l’été, mon frère et moi, parce qu’elle ne pouvait pas partir en vacances : elle avait trop de choses à payer. Moi, j’aurais préféré prendre des vacances avec ma mère et mon frère ; je me sentais rejetée, seule, abandonnée. Je me demandais pourquoi ma mère nous avait conçus. J’étais très sensible quand j’étais petite !

C’était moi qui gérais la maison à 8 ans, car ma mère qui était toute seule travaillait tous les jours. Je m’occupais de faire à manger pour mon frère (9 ans) et pour ma mère qui rentrait tard, de faire le ménage. Heureusement qu’une voisine qui était un peu comme une grand-mère pour moi, m’aidait pour les devoirs, moi et mon frère. Elle venait nous voir aussi pour voir si tout allait bien.

L’adolescence, ça m’a détruite, ça m’a tuée

Au collège, c’était très compliqué parce que je ne comprenais pas les explications des professeurs, je m’ennuyais. Quand je lisais, les élèves riaient et se moquaient de moi. Les professeurs croyaient que je faisais exprès de ne pas savoir, alors que le stress me paralysait parce que j’étais différente des autres. Je fuyais l’école. Après la 5ème j’ai été interne en ITEP1. Je ne comprenais pas pourquoi. Il faut dire que ma mère avait un mari qui était brutal et obsédé. La seule personne qui m’a aidée à cette époque était ma tante : elle m’a tout appris…, même à m’habiller. Elle cherchait à me redonner confiance quand je baissais les bras.

J’ai eu des difficultés à me faire comprendre

J’ai souvent été « obligée » de mentir, du fait de la peur des placements.

Quand j’ai fait confiance, je me suis aperçue qu’on se servait de moi pour me faire parler. On m’accueillait bien, je croyais qu’on voulait m’aider, moi ou un de mes enfants. La personne me souriait, me félicitait sur ce que je faisais. Puis me posait beaucoup de questions sur ma famille et la famille du père de mes enfants : cela me surprenait. Quand je m’étonnais, on me répondait que c’était pour « mieux comprendre la situation », pour mieux m’aider. Mais quand je n’étais pas d’accord avec cette personne, elle me « descendait », elle détruisait ma vie de maman et aussi celle de mes enfants en se servant des mots que je lui avais confiés, par exemple au sujet de l’avenir de mes enfants. Mes enfants m’en ont voulu.

[...]

Je me suis sentie jugée, humiliée comme une mauvaise mère

Je ne me sentais plus capable d’être mère. On me renvoyait à mon vécu d’enfant et d’adolescente. Une juge pour enfant qui m’a toujours « descendue », dès la première rencontre m’a reproché d’être à la fois « surprotectrice » avec ma fille, de la « harceler » et, en même temps, de l’« abandonner ». Ma fille H., qui était alors en conflit avec moi, a pleuré en lisant ce qu’avait écrit le juge. Après, elle s’est jetée dans mes bras et m’a dit : « Maman, je t’aime ! ». Six mois après, pendant une audience, comme mon avocate était incapable de me défendre, elle a coupé la parole au Juge des enfants pour me défendre et éviter que j’éclate. Elle comprenait que son comportement se retournait contre moi.

On demande tout à la mère et rien au père alors que nous avons chacun nos responsabilités. C’est un poids énorme, surtout quand nous avons plusieurs enfants qui ont des problèmes de scolarité et de santé. Si nous ne sommes pas solides, les travailleurs sociaux nous détruisent, nous les mères, et nos enfants. Nous les mères, nous essayons de leur donner une bonne éducation. À cause des travailleurs sociaux, il faut sans cesse reconstruire notre famille surtout quand la maman est seule. Quand mes enfants étaient suivis par la justice, le père était très souvent absent aux convocations du juge pour enfants. La juge constatait son absence, mais elle ne lui faisait pas de reproches, contrairement à moi qui étais toujours présente. Une seule fois, une juge, Madame A, a dit d’un ton ferme à l’avocat du papa : « J’ordonne qu’il vienne, ainsi que les grands-parents paternels, tel jour, sinon je ferai intervenir la police pour les faire chercher. » L’absence du père peut détruire psychologiquement un enfant qui voit que le père ne s’intéresse pas à lui.

Quand on n’a pas fait trop d’école et pas beaucoup d’éducation, on ne peut pas parler en public, devant des travailleurs sociaux, un juge, à l’école… J’ai honte de lire, car je ne comprends pas des mots et j’ai peur d’écrire parce que je fais beaucoup de fautes. Je ne veux pas montrer la personne que je suis.

Souvent quand j’avais un rendez-vous, j’avais peur de ne pas être comprise, qu’on me juge. Je n’osais pas demander ce que voulait dire un mot, je craignais que la personne croie que je me moquais d’elle. Je me souviens de la fois où des responsables de l’ASE me lisaient un projet pour l’enfant qui avait été rédigé sans moi. Je ne comprenais rien. La personne qui était venue avec moi s’en est rendu compte et leur a dit que je n’avais pas compris tous les mots. Quand on m’a interrogée, le seul mot difficile dont je me souvenais était « fratrie ». Quand je l’ai dit, ils m’ont prise pour une demeurée et ils ont cru que je me moquais d’eux. Je me sentais ridicule. Ça faisait mal, je perdais confiance en moi, parfois j’avais des angoisses. J’ai été aussi en colère devant une juge parce que je me sentais incomprise, alors j’ai fui. Ce n’étais pas bien, après je me suis excusée.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup appris de tous ces problèmes

Les gens d’ATD Quart Monde m’ont accompagnée dans mes combats, aidée à comprendre les mots, à ne pas avoir peur devant les travailleurs sociaux et les personnes de la justice. Ils m’ont permis de réfléchir sur l’école, de participer à des Croisements des savoirs2. J’ai aimé parce que cela nous aide à surmonter nos difficultés, à se maîtriser, à essayer de se comprendre parce qu’on n’utilise pas les mêmes mots.

J’ai repris confiance en moi. Maintenant j’ai envie d’aider les autres parce que j’ai appris à me maîtriser face à des problèmes qu’on rencontre dans la vie, c’est-à-dire à ne pas s’énerver sur des personnes qui vous jugent quand vous avez un rendez-vous. J’ai aussi découvert qu’il fallait regarder également le vécu des parents. J’essaie de parler calmement si, bien sûr, la personne vous écoute. Si elle ne vous écoute pas, j’essaie de venir accompagnée pour éviter de m’énerver. Si je suis toute seule, je me tais.

Selon les problèmes, je pense qu’on ne doit surtout pas agir seul, si c’est compliqué. Il est important de demander de l’aide, mais de faire attention à qui on la demande, et aux questions qu’on vous pose.

J’ai compris que, dans la vie, nous n’avons pas le droit de baisser les bras surtout pour nos enfants. La vie est comme ça, je pense qu’il y en a qui souffrent plus que moi.

Quand cela ne va pas, je prends du recul pour me ressaisir et être plus forte. J’essaie de m’occuper, de me changer les idées pour ne pas être envahie. Si on veut aider les autres, il faut se sentir bien dans sa tête moralement et s’évader de tous ses problèmes.

1 Un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP) est un établissement médico-social qui accueille les jeunes enfants et les adolescents qui

2 Le Croisement des savoirs est une dynamique initiée par ATD Quart Monde permettant de créer les conditions pour que le savoir issu de l’expérience

1 Un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP) est un établissement médico-social qui accueille les jeunes enfants et les adolescents qui « démontrent une inaptitude à adopter un comportement correspond aux règles sociales communes. Ils éprouvent des troubles psychologiques qui les gênent dans le suivi d’une scolarité normale et leur font avoir des attitudes inadaptées en collectivité. » (Source site MDPH).

2 Le Croisement des savoirs est une dynamique initiée par ATD Quart Monde permettant de créer les conditions pour que le savoir issu de l’expérience de vie des personnes qui connaissent la pauvreté puisse dialoguer avec les savoirs scientifiques et professionnels. Ces différents savoirs produisent une connaissance et des méthodes d’actions plus complètes et inclusives. Mise en œuvre dans de nombreux pays, cette dynamique s’inscrit dans des domaines très divers : santé, travail social, éducation, sciences humaines et sociales, etc. La démarche est fondée sur une méthodologie rigoureuse et expérimentée depuis des années, formalisée dans le livre Le croisement des savoirs et des pratiques - Quand des personnes en situation de pauvreté, des universitaires et des professionnels pensent et se forment ensemble, Éd. de l’Atelier/ Éd. Quart Monde, réédition 2008.

Audrey Molle

Audrey Molle a rencontré le groupe ATD Quart Monde de Toulouse en 2013. Jeune maman, elle élevait seule deux enfants et menait un combat difficile pour récupérer ses deux aînées vivant chez leur père. Depuis 2016, le Comité des droits de Toulouse l’accompagne dans ses combats en vue d’obtenir un logement social, pour la scolarisation de ses enfants, pour l’aider dans ses relations difficiles avec l’Aide sociale à l’Enfance (ASE). Très impliquée dans le groupe des mamans militantes au sein du Réseau école de Toulouse, elle participe à ce titre à des rencontres de Croisements des savoirs avec des enseignants, sur la question de l’orientation scolaire des enfants.

CC BY-NC-ND