Le désir de protéger le plus faible

Annelise Oeschger

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Annelise Oeschger, « Le désir de protéger le plus faible », Revue Quart Monde [Online], 181 | 2002/1, Online since 05 August 2002, connection on 08 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2304

« Nous aimerions aussi pouvoir bénéficier des profits, mais pour nous il n’y a toujours que les pertes. » Cette réflexion d’une Européenne vivant dans la pauvreté nous invite à construire l’Europe à partir de ses habitants les plus faibles. Osons des interpellations impertinentes face à nos logiques de puissants.

Index de mots-clés

Conseil de l'Europe, Droits humains

L’Europe, ce sont plus de huit cents millions de personnes qui aspirent à vivre dans la dignité. Et qui, ensemble, portent une responsabilité. Elles vivent dans des conditions extrêmement différentes. Quelques-unes influencent très directement le devenir du continent. Souvent, ces Européens-là disent des autres qu’ils ne s’intéressent pas à l’Europe. D’autres vivent dans des régions particulièrement touchées par les décisions des premiers, soit qu’ils trouvent enfin les moyens de subvenir à leurs besoins, soit que, plus ou moins subitement, ils les perdent. Souvent, ces derniers disent des décideurs qu’ils ne s’intéressent pas à leur vie.

Les décideurs se référent parfois aux valeurs européennes communes. Ceux qui souffrent le plus de l’imperfection de nos systèmes aussi. Ces valeurs communes se résument à ce que nous ressentons et rêvons lorsque nous portons un nouveau-né dans nos bras, en Azerbaïdjan ou au Portugal, en Islande ou en Turquie, dans les villas ou les abris de fortune : le désir de protéger le faible, la tendresse à son égard, l’espoir de le voir grandir et réussir. Voilà la base de tous nos instruments juridiques, nationaux et internationaux, protégeant les Droits de l’homme : ils protègent l’être humain, en considérant son énorme fragilité, son indicible valeur. Ils garantissent qu’il pourra développer toutes ses potentialités et mettre du sien dans l’évolution de son environnement culturel, politique, économique, social, de concert avec ceux qui habitent cette terre en même temps que lui.

Un socle normatif contraignant

A l’heure actuelle, quarante trois des quarante sept États européens ont ratifié la Convention européenne des Droits de l’homme, comportant des droits civils et politiques, et vingt huit ont ratifié ou signé la Charte sociale européenne, comportant des droits économiques et sociaux. Pour élargir encore la portée de ces deux instruments, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe1 invite l’Union européenne à les ratifier à son tour. Avec ces deux instruments, l’Europe dispose d’un socle normatif contraignant et commun. Les organes de contrôle, la Cour européenne des Droits de l’homme et le comité européen des droits sociaux à Strasbourg, développent une jurisprudence très intéressante et constructive.

Dès 1989 la Convention européenne des Droits de l’homme a constitué un outil privilégié pour soutenir les citoyens des pays de l’Europe centrale et orientale dans leurs efforts de bâtir des États démocratiques respectant les droits fondamentaux. Sa ratification est devenue une condition d’adhésion au Conseil de l’Europe. La charte sociale européenne n’a pas eu ce privilège. Du fait que les vingt trois anciens pays membres ne l’avaient pas tous ratifiée, on ne pouvait guère exiger des nouveaux membres de le faire d’emblée. Quant à l’Union européenne, une fois l’ordre démocratique et la promotion des droits fondamentaux civils et politiques garantis, ses conditions d’adhésion sont avant tout d’ordre économique. L’acquis social de l’Union européenne, que les « pays candidats » doivent respecter, est modeste. Et au-delà, la question de la promotion des droits économiques, sociaux et culturels est largement absente du débat sur l’élargissement. Ainsi, la Charte sociale européenne a perdu sa deuxième chance… Et qui se soucie des vingt « pays non-candidats » européens qui sont exclus derrière des frontières fortifiées, les « frontières extérieures » de l’Union européenne ? Des centaines de milliers de familles pauvres, des deux côtés de ces frontières, ont déjà perdu ou vont bientôt perdre leurs moyens de vivre. Des experts reconnus nous expliquent que ces « phénomènes » sont regrettables mais provisoires et qu’il faut que chacun fasse des sacrifices. Des experts non-reconnus nous prouvent que pour les plus défavorisés de tels « provisoires » durent pendant des générations et que le sacrifice qu’on leur impose hypothèque l’avenir de leurs enfants et de leurs petits-enfants. En cours de route, l’Europe tend à oublier ses acquis généreux et à limiter ses propres ambitions. Qui le lui rappellera ?

Une question sans réponse ?

« Pourquoi chez vous, dans les pays riches, y a-t-il toujours de la pauvreté ? » Cette question posée par une Ukrainienne il y a quelques années reste pour moi la plus pertinente par rapport à la construction européenne. Il y a un an, j’entendais comme en écho à cette question des remarques faites par un haut responsable de l’élargissement de l’Union européenne : « Nous ne pouvons pas exiger des pays candidats d’éliminer la pauvreté car nous-mêmes n’y sommes pas arrivés. » Et si du constat de notre propre échec nous tirions la conclusion inverse, c’est-à-dire si nous réfléchissions avec les habitants des autres pays européens, candidats ou non, comment construire l’Europe de façon à ce que dans sa construction même nous éliminions la pauvreté » Ce haut responsable disait encore : « Pour pouvoir combattre la pauvreté il faut d’abord créer des richesses. » Malheureusement le fait d’avoir créé des richesses ne garantit pas qu’on combatte la pauvreté.

La mondialisation de la compassion

Même les pays pauvres ont le droit de lutter contre la pauvreté… Comme le font, par exemple, trois pays du Caucase, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, qui élaborent leur propre stratégie de lutte contre la pauvreté en vue d’assurer l’accès de chacun aux droits sociaux fondamentaux. Le Conseil de l’Europe les soutient modestement, en organisant des rencontres entre des acteurs de différents ministères, des autorités locales et des représentants de la société civile. Ainsi des personnes jusqu’ici isolées font connaissance et peuvent désormais se renforcer dans leur engagement. C’est probablement l’investissement le plus fructueux que peut faire une organisation à laquelle les États n’accordent que des miettes. Et lors de telles rencontres, les délégués du Conseil de l’Europe, dont font partie aussi des experts d’ONG, font connaître la Charte sociale européenne, lui donnant ainsi sa troisième chance…

Parfois, des personnes vivant dans la pauvreté en Allemagne, en Suisse ou en France me parlent de ces familles européennes sacrifiées, dont elles apprennent l’existence à travers les médias, comme elles me parlent de familles vivant dans des conditions similaires en d’autres continents. Un homme vivant avec les siens sous tente, car aucune commune ne voulait les accueillir, m’avait un jour proposé d’inviter quelques enfants d’Afrique à venir vivre avec eux « car chez nous ils auraient assez à manger et ils pourraient jouer avec nos enfants au lieu de devoir aller mendier. »

Ce sont ces mêmes personnes chez lesquelles on diagnostique communément une « apathie politique. » Leur empathie politique est ignorée ou alors ridiculisée : « C’est du sentimentalisme » ou « Ils feraient mieux de s’occuper de leurs propres affaires. » « Ce n’est pas votre affaire », disait-on à une femme accompagnant sa voisine au service social, « Mais j’en fais mon affaire » répondait la femme.

Et les jeunes ou les moins jeunes qui sont allés à Seattle, Davos, Nice, Gênes, n’ont-ils pas eu la même réaction, celle de prendre leur responsabilité ? N’est-ce pas le signe que les citoyens veulent s’investir pour apporter un changement ? Si les parlementaires qu’ils avaient élus avaient davantage influencé « Seattle » ou « Nice », peut-être les simples citoyens n’auraient-ils pas eu besoin d’y aller. D’où vient la conviction de la plupart des élus que les électeurs n’attendent rien d’eux à ce niveau-là ? Je ne connais personne qui n’aurait pas compris que l’avenir dépend largement des décisions prises dans des cadres internationaux, qu’ils soient de nature économique, politique ou criminel. Ceux à qui, dans une démocratie, le peuple confie le pouvoir doivent s’impliquer à ce niveau-là. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, composée de députés nationaux des quarante trois Etats membres, est l’un des organes rêvés pour préparer cette implication. Et l’élargissement de l’Union européenne est un champ de prédilection. En novembre 2 001 un député polonais a confirmé cela, tout en affirmant que l’Assemblée parlementaire (aussi bien que le Parlement européen) « s’est jusqu’ici trop peu souciée de ce grand défi pour lequel nous avons besoin de clairvoyance et de solidarité. »

La Déclaration universelle des Droits de l’homme, dans son article 28, a merveilleusement formulé cette coresponsabilité mondiale : « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »

Annelise Oeschger

Annelise Oeschger est déléguée du Mouvement international ATD Quart Monde auprès du Conseil de l’Europe.

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