Une journée offerte au monde

Huguette Redegeld

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Huguette Redegeld, « Une journée offerte au monde », Revue Quart Monde [Online], 183 | 2002/3, Online since 05 February 2003, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2424

Du rassemblement du 17 octobre 1987 (Paris) à la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté instituée par les Nations unies en 1992.

« Je témoigne de vous, pauvres de tous les temps et encore d’aujourd’hui... » L’appel du père Joseph Wresinski à témoigner des victimes de la violence, de la faim et de l’ignorance, à s’unir pour faire respecter les droits de tous, trouva un écho rapide auprès de beaucoup d’hommes, de femmes, de communautés à travers le monde, à commencer par les victimes elles-mêmes. Il répondait sans doute à une attente profonde de pouvoir proclamer publiquement et ensemble un refus commun du caractère intolérable de la misère et l’urgence de la détruire. Très rapidement, sans campagne d’opinion médiatisée, mais de personne à personne, de groupe à groupe, le 17 octobre de chaque année et, dans certains lieux, le 17 de chaque mois devinrent des rendez-vous incontournables. Une tradition était née : se remettre ensemble face au message de la Dalle, et sous les formes les plus variées, le rendre vivant et actuel, afin de renouveler notre engagement et renforcer notre détermination.

D’année en année, la tradition ne cessa de s’élargir aux dimensions du monde, rendant impossible toute tentative d’inventaire de l’ensemble des initiatives. A quatre ou cinq autour d’un arbre planté sur une colline de l’Ouganda, à quatre ou cinq cents dans les rues de Montréal, à quatre ou cinq mille sur le Parvis des Droits de l’homme à Paris, une journée mondiale vivait, se développait, venue du bas du monde, offerte par les plus pauvres et ceux qui en sont solidaires à l’humanité entière.

Une journée indispensable

De plus en plus nombreuses, des voix s’élevèrent pour demander au Mouvement ATD Quart Monde d’agir afin que la journée du 17 octobre reçoive une reconnaissance plus large encore, plus officielle, confirmant et consolidant une tradition déjà enracinée.

Cela l’amena à lancer, le 17 octobre 1992, par la voix de M. Javier Pérez de Cuéllar, ancien secrétaire général des Nations unies, un Appel pour la reconnaissance du 17 octobre, Journée mondiale du refus de la misère. « Une telle journée - disait M.Pérez de Cuéllar - est indispensable. Nous avons besoin d’une rencontre annuelle avec les plus pauvres (...) Nous avons besoin d’un rendez-vous annuel pour faire, ensemble, silence devant le malheur qu’engendre la misère et pour renouveler notre engagement à bâtir un monde de paix. » Une campagne de recueil de signatures au bas de cet appel était lancée à cette occasion. Un comité international fût créé, composé de nombreuses et diverses personnalités, telles qu’Elie Wiesel, Helder Camara, Federico Mayor, Jacques Chaban-Delmas, Simone Veil, Francis Blanchard, Adolfo Pérez Esquivel, Miguel Angel Estrella et bien d’autres encore.

Portée par les membres du Mouvement ATD Quart Monde, par ses amis ans tous les continents, cette campagne recueillit rapidement des milliers de signatures. Avant même qu’elle fût clôturée, un projet de résolution se mit à circuler parmi les Etats membres siégeant à la 47ème session de l’assemblée générale des Nations unies, ouverte à New York au mois de septembre 1992. C’est la République du Bénin qui en avait pris l’initiative, avec le parrainage et le soutien du « Groupe des 77. »1 Le représentant des Philippines, vice-président de la commission chargé d’examiner le projet de résolution, le présenta en soulignant notamment : « Le choix de la date du 17 octobre trouve son origine dans l’inauguration, le 17 octobre 1987, d’une Dalle à l’honneur des victimes de la misère. » Des délégués de plusieurs Etats membres de la Communauté européenne, dont ceux de la France, œuvrèrent tout au long des négociations pour faire reconnaître la portée de cette Journée. A travers celle-ci en effet, celui qui en avait pris l’initiative en 1987 appelait à l’unité de tous les hommes autour du message universel dont les plus pauvres, ce « peuple » dont il était issu, sont porteurs. C’est pourquoi dans les premiers et seconds considérants de sa résolution, l’assemblée générale rappelle, d’une part l’existence de la pauvreté dans tous les pays du monde, même si elle souligne particulièrement, quoi de plus normal, la situation des pays en développement ; et elle se félicite, d’autre part, des initiatives qui ont été prises par les organisations non gouvernementales, « à l’initiative de l’une d’entre elles » pour célébrer cette Journée depuis plusieurs années déjà.

D’autres représentants enfin expliquèrent l’importance qu’ils attachaient à cette Journée, et pourquoi, selon eux, elle devait continuer à être célébrée dans l’esprit de son fondateur, comme une Journée mondiale du refus de la misère. C’est le sens de l’alinéa 2 de la résolution qui demande que « les activités qui seront entreprises dans le cadre de cette Journée (tiennent) compte de celles que certaines organisations non gouvernementales mettent sur pied chaque année le 17 octobre. »

Le monde entier s’engage

En explication de la position du « Groupe des 77 », l’ambassadeur du Bénin ajouta : « L’initiative du père Joseph Wresinski de faire du 17 octobre une Journée mondiale du refus de la misère, connaît par cet acte une consécration universelle. Ceux qui, le 17 de chaque mois, viennent s’incliner sur la Dalle à Paris, à la mémoire des victimes de la misère, pourront désormais le faire en sachant qu’ils ne sont plus seuls et que le monde entier s’engage dans la même voie. » Le 22 décembre 1992, par sa résolution A/RES/47/196, l’assemblée générale des Nations unies instituait le 17 octobre Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.

« Je témoigne de vous, pauvres de tous les temps, et encore d’aujourd’hui..., pour que les hommes enfin, tiennent raison de l’homme et refusent, de la misère, la fatalité », disait le père Joseph le 17 octobre. Comme jamais auparavant, une initiative authentiquement née et mûrie en terre de misère, est offerte en cadeau pour le monde entier.

Peter Leuprecht

(Secrétaire général adjoint du Conseil de l’Europe.)

Inauguration de la réplique de la  dalle du Trocadéro à Berlin, le 30 mai 1982.

A l’endroit même où nous sommes réunis ce soir, au cœur de cette ville de Berlin, les hommes avaient élevé un mur qui pendant longtemps, trop longtemps, a été le symbole de la division du monde et de notre continent en deux camps hostiles. (...) Comme d’autres barrières, rideaux de fer et barbelés, balayés par le vent de la liberté, ce mur est tombé. Nous ne saurions admettre qu’il tombe sur les plus pauvres, les plus faibles, les plus vulnérables et les plus exposés de nos sociétés. Et nous ne saurons admettre qu’à la place du mur qui s’est écroulé, l’homme érige d’autres murs qui séparent les hommes. Comme celui qui sépare les nantis des pauvres et des exclus, de plus en plus nombreux dans nos pays et dans le monde. Nous ne saurions admettre des murs qui barrent l’accès à certains aspects de la jouissance pleine et effective des Droits de l’homme.

1 A Genève, en 1964, lors de la première Conférence des Nations unies pour le Développement, 77 pays en voie de développement avaient créé un groupe de travail. Depuis lors, ce groupe réunit la presque totalité des pays du Tiers Monde
1 A Genève, en 1964, lors de la première Conférence des Nations unies pour le Développement, 77 pays en voie de développement avaient créé un groupe de travail. Depuis lors, ce groupe réunit la presque totalité des pays du Tiers Monde

Huguette Redegeld

Huguette Redegeld a rejoint le père Joseph Wresinski au camp de Noisy-le-Grand (région parisienne) au début des années 60. Vice-présidente du Mouvement international ATD Quart Monde, elle a représenté celui-ci auprès des institutions internationales, en particulier des Nations unies, depuis plus de vingt-cinq ans.

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