Des savoir-faire à professionnaliser

Ides Nicaise

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Ides Nicaise, « Des savoir-faire à professionnaliser », Revue Quart Monde [Online], 172 | 1999/4, Online since 05 June 2000, connection on 02 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2678

Les personnes en grande pauvreté souffrent de voir nier leur savoir-faire. Suffit-il qu’elles parviennent à le faire reconnaître et même à l’exercer dans le cadre du bénévolat pour que justice leur soit rendue ?

La question de recherche retenue par notre groupe fut proposée, et défendue fermement, par les militants Quart Monde : les plus pauvres ont-ils des savoir-faire propres et utiles qui puissent être valorisés sur le marché du travail ?

Cette question ne manque pas d'originalité. Elle se situe loin des sentiers battus de la recherche actuelle en matière de formation professionnelle et d'insertion.

En tant que chercheur, j'avoue même avoir éprouvé au départ un certain désarroi par rapport à ce thème. Je ne voyais pas ce que nous pourrions dire sur un tel sujet. En fait, au fond de moi-même, je refusais de croire que les pauvres posséderaient des savoirs ou des savoir-faire spécifiques, innés ou acquis par la vie, qui seraient susceptibles d'être rentabilisés sur le marché du travail. Etant moi-même issu d'un milieu relativement favorisé, baignant dans une culture méritocratique, j'étais convaincu que le savoir et la formation professionnelle ne s'acquièrent que par l'école. Ce cadre de référence culturelle se transformait en préjugé et m'empêchait a priori d'envisager cette hypothèse.

Mon propre désarroi devant la proposition des militants m'a aidé à comprendre leur malaise face aux sujets alternatifs proposés par les universitaires (« l'avenir du travail », « compétitivité et solidarité »)  - sujets qui se réfèrent à une connaissance préalable basée sur des cadres scientifiques abstraits, éloignés de la vie quotidienne, et donc inaccessibles à eux.

Mes collègues et moi avons finalement accepté d'entrer dans la démarche des militants, espérant au minimum apprendre du neuf, ou, si nécessaire, transformer l'hypothèse en cours de route.

L'exemple d'Anne et de son savoir-faire

Pour résumer notre travail, je retiens l'exemple d'une situation particulière, parmi la douzaine que nous avons étudiées. Il concerne Anne, une jeune maman issue de milieu pauvre.

Une infirmière, responsable d'un centre de consultation périnatale de l'Office de la Naissance et de l'Enfance (ONE), l'a invitée à faire l'accueil des visiteurs une fois par semaine, à titre bénévole. Le rôle d'Anne consiste à créer une ambiance plus accueillante, surtout pour les familles qui se sentent « regardées de travers », jugées, mal à l'aise. Elle les accueille, enregistre les noms dans les dossiers, pèse les enfants et les conduit avec leurs parents à la salle d'attente. Elle prend le temps d’une petite conversation, la plus amicale possible.

En quoi consiste le savoir-faire d'Anne ? Outre les gestes simples et les éléments d'administration qui font partie de son travail, Anne connaît les sentiments des familles qui fréquentent le centre. Elle connaît leurs angoisses face au jugement des professionnels, leur honte de vivre dans la misère et leur frustration face au manque de moyens pour assurer à leur bébé un développement optimal. Anne a vécu elle-même la peur du placement et la dépendance par rapport aux médecins. Elle s'est posé les mêmes mille questions inexprimées des mamans pauvres. Derrière les gestes et les paroles des visiteurs, Anne peut deviner leurs sentiments mélangés, et elle peut, mieux que quiconque, établir une relation de confiance avec eux. Sans elle, le centre atteindrait probablement moins les familles les plus en difficultés, et il y aurait davantage de malentendus, de conflits, de placements...

On peut s'interroger sur les motifs d'une personne vivant dans la pauvreté pour exercer une telle activité à titre bénévole, plutôt que de chercher un travail rémunéré. C'est peut-être une manière d'échapper aux désillusions successives encaissées par les demandeurs d'emploi peu qualifiés ; mais également une possibilité de valoriser son expérience de vie, de la mettre au profit de son milieu en transformant la société. Comme l'exprime une collègue, « c'est à cause de la révolte contre les injustices qu'on a vécues, et parce qu'on a tellement d'expériences avec ces services. »

Et pourtant, le travail d'Anne n'est apprécié que par son entourage direct. En tant que chômeuse, elle doit même justifier son bénévolat devant l'agence pour l'emploi. « J'ai dû prouver que ce que je faisais ici, on ne payerait pas quelqu'un d'autre pour le faire, que je ne prenais pas la place d'un travailleur » explique Anne. Au sein du centre de consultation, les réactions des professionnels à son égard sont partagées : elle a une relation amicale avec une infirmière, mais beaucoup moins avec les médecins et avec les autres infirmières. Ces relations professionnelles et sociales montrent que la reconnaissance des savoir-faire des pauvres n'est pas gagnée d'emblée. Sans appui de l'extérieur, sans profil de qualification, sans complément de formation, sans reconnaissance officielle par les partenaires sociaux, leurs engagements resteront précaires et marginaux.

Les experts d'expérience

La transformation du travail bénévole exercé par Anne en un véritable métier est en cours en Flandre. Kind en Gezin, l'organisation-soeur de l'Office de la Naissance et de l'Enfance, a embauché en 1992 une dizaine de jeunes mamans sans qualification, chômeuses de longue durée et issues de quartiers pauvres comme "experts d'expérience". L'objectif de l'embauche était d'améliorer la communication entre les familles et les infirmières sociales afin de mieux adapter le service aux besoins des familles les plus exclues. Les jeunes femmes ont reçu une formation intensive de trois mois, suivie d'un accompagnement et de recyclages réguliers. Elles travaillent actuellement en tandem avec des infirmières sociales dans les centres de consultation situés dans des zones particulièrement défavorisées. Elles accompagnent également les infirmières dans les visites à domicile. Suite à l'évaluation globalement positive du projet, une nouvelle vague d'embauches sera prochainement effectuée.

La formation des « experts d'expérience » se trouve encore au stade expérimental. Dans les filières classiques, ni les études d'assistante sociale, ni celles d'aide familiale, ni celles d'auxiliaire d'aide à l'enfant et à sa famille ne répondent au profil de la fonction définie. Il a fallu développer une formation sur mesure.

La formation expérimentale ainsi développée présente des caractéristiques intéressantes, qui peuvent être regardées comme des conditions de succès pour d'autres formations du même type.

L'expérience personnelle de la pauvreté est considérée comme une source indispensable de savoir-faire. Elle fait en conséquence partie des conditions de recrutement. Cette condition évitera qu'à l'avenir le métier d'expert d'expérience ne soit « récupéré » par d'autres catégories sociales et que les plus pauvres ne soient évincés. En même temps, elle confirme la valeur de leur expérience de vie comme source de savoir-faire professionnel. La formation est liée à un contrat de travail normal, ce qui donne une sécurité d'existence, une perspective d'avenir et une fierté qui permettent aux stagiaires de tenir le coup. En même temps, elle se base sur le principe pédagogique de l'alternance entre formation et travail. La formation doit être étalée sur une période suffisamment longue pour permettre une progression, de la « remise à niveau » jusqu'à une véritable qualification professionnelle, transférable vers d'autres contextes de travail. Enfin, la formation est organisée comme un véritable « carrefour des savoirs » : loin de se limiter à la formation des stagiaires par des instructeurs, elle prévoit des échanges en toutes directions. Les experts d'expérience sont en effet appelés à transformer l'action du service entier, et celle des infirmières sociales en particulier. Il est donc estimé normal que les experts d'expérience contribuent à leur tour à la formation des infirmières sociales, voire à celle des formateurs eux-mêmes.

Au-delà de la formation, c'est la reconnaissance du métier qui déterminera les perspectives d'emploi. Il faut d'abord développer des procédures de validation des savoir-faire acquis par la vie au même titre que ceux acquis par l'école ou le travail. Il faut ensuite générer une demande auprès d'employeurs potentiels. A l'heure actuelle, des experts d'expérience sont engagés en Flandre dans une école, dans un service d'aide à la jeunesse, dans une maison d'accueil, ainsi que dans des projets de développement urbain, mais la plupart du temps dans des statuts précaires ou même bénévoles. Chez Kind en Gezin, les experts d'expérience ont un contrat de travail à durée indéterminée, mais au salaire minimum, et ils n'ont pas accès à l'ordinateur des infirmières. On peut espérer que des perspectives plus favorables s'ouvriront le jour où l'on aura obtenu une reconnaissance professionnelle par les autorités publiques et les partenaires sociaux.

Je me suis limité à un seul exemple, mais nous avons également étudié d'autres secteurs d'activités (agriculture, recyclage, construction, sécurité, culture...) et examiné les différents statuts existants (bénévolat, réseaux d'échange, travail indépendant, activités informelles, etc.).

Ides Nicaise

Ides Nicaise est économiste, chercheur au Hoger Institut voor de Arbeid (HIVA) de la Katholieke Universiteit Leuven. Il est engagé dans des travaux sur l'économie sociale et l'éthique économique des entreprises, sur la rentabilité sociale des initiatives d'insertion, sur l'activation de la protection sociale. Il est intervenu au colloque de la Sorbonne (avril 1999) consacré au « croisement des savoirs » pour présenter le mémoire « Travail, activité humaine : talents cachés ». Ce mémoire a été écrit en deux ans par trois universitaires, quatre militants Quart Monde et un volontaire d’ATD dans le cadre du programme Quart Monde Université (voir le n°170 de notre revue)

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