Où nous mène la confiance inconditionnelle que l'enfant fait à ses parents

Brigitte Jaboureck

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Brigitte Jaboureck, « Où nous mène la confiance inconditionnelle que l'enfant fait à ses parents », Revue Quart Monde [Online], 167 | 1998/3, Online since 05 January 1999, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2779

Une mère de famille confie ici les résonances que l'article précédent a éveillées au plus profond d'elle-même...

Index chronologique

1998/3

« Tout nouveau-né fait une confiance inconditionnelle à ses parents. »

En entendant Mrs Cola, je suis saisie par la vérité de son affirmation. C'est tellement simple, c'est le bon sens qui parle. C'est tellement juste. Pourtant le froid me glace et je ne peux empêcher de laisser monter en moi les visages des mères, des pères qui, à Rennes, il y a dix ans, m'ont laissé entrevoir les déchirements de leur histoire, leur cœur broyé, leurs pensées arrêtées, leur vie bouleversée parce qu'ils avaient mis au monde des enfants qu'on les empêchait d'élever. Je revois les yeux de ces mères, pleins d'effroi devant la désespérance de leurs adolescents, devant leurs actes de délinquance, devant la drogue, l'alcool, l'abus de médicaments... je revois les yeux si fatigués, pleins de révolte étouffée, de tendresse devenue inutile... les yeux privés du soulagement des larmes de Bernadette, cette maman de mon âge, au ventre gros d'une nouvelle vie... son fils de 16 ans a mis fin à ses jours...

J'entends leur cri : « Pourquoi ai-je engendré tant de souffrance ? »

Confiance trahie... mais trahie par qui ?

« Nos enfants sont nos racines » : une mère dans la grande précarité me donne à comprendre cette vérité.

Vérité qui devient d'autant plus nette qu'on la regarde sur le fond d'histoire des pauvres. L'histoire de toutes ces familles dit qu'elles n'ont jamais pu s'installer sur cette terre, ballottées de lieux en lieux, de gagne-pain en gagne-pain. L'histoire ne dit rien de tous ces lieux effacés par le temps, qu'elles ont tenté d'habiter sans droit de propriété, sans biens sinon quelques photos portées sur elles, une brassière de nouveau-né, une cuillère ou un jouet d'enfant..., qui les suivent toute leur vie. L'histoire de tous ces hommes dont les tombes, pour tout nom, portent un numéro... De tous ces hommes qui connaissent seulement des lambeaux de leur propre histoire, et ne savent pas, bien souvent, de quel père ils sont nés. Tous ces humains n'ont jamais pris racine en notre terre.

Leur enfant les fait entrer dans l'histoire. Avec lui ils deviennent quelqu'un, ils deviennent père ou mère, et s'inscrivent dans le temps. Leurs enfants les font exister dans leur environnement. Pour leurs enfants, eux si méfiants, s'adressent aux administrations, demandent leurs droits, échangent des paroles avec le médecin, la puéricultrice... Avec l'enfant, ils s'enracinent.

Prenons-nous la mesure du combat, de l'aventure humaine qu'ils commencent ainsi ? L'enfant les conduit vers des lieux inconnus, dont ils savent seulement la menace des regards, des commentaires, voire des jugements qui vont être portés sur eux. Des questions leur seront posées, des conseils donnés dans un contexte qui leur échappe, pour des finalités qu'ils ne maîtrisent pas. Ils doivent inventer une communication : que dire qui rende leur vécu compréhensible ? Que dire pour faire saisir leur expérience à leur interlocuteur ? Que dire qui ne se retourne contre eux ?

Par contre, pour la première fois, dans le regard de leur enfant les parents se voient exister pour ce qu'ils sont. L'enfant les voit au travers d'un amour inconditionnel. L'enfant leur donne ce qu'ils n'ont jamais reçu : la confiance. Avec lui le passé semble révolu. Un monde nouveau est en attente de se construire. Il a pour base l'amour et la confiance. Chaque jour, quelque chose de neuf en surgit qui les fait grandir. Une nouvelle identité germe en eux. Les gestes, les mots de chaque jour s'inventent... l'enfant détache la vie sur un passé flou, sombre, un passé plein de trous qui le fait ressembler au néant. L'enfant est d'eux mais il sera du monde. Avec cette nouvelle racine qu'est l'enfant, l'histoire sera enfin solide... Lui, il ira loin...

Naïveté des pauvres ! pensons-nous : l'enfant a des besoins auxquels il faut pouvoir répondre. Il est conditionné par l'environnement qu'il reçoit en héritage... l'enfant n'est pas la racine, ce sont les parents et cet enracinement dans la misère nous fait peur... rien n'a jamais surgi de cet univers, rien de neuf ne pourra en surgir. Nous souhaitons que cet enfant prenne racine ailleurs... avec lui tout ne sera t-il pas comme avec les autres ?

Et si les pauvres, au travers de leurs espoirs insensés, nous révélaient une des dimensions essentielles de la nature de l'homme ? L'homme, un être doué d'intelligence, d'invention, de créativité et d'amour, un être doué de langage pour communiquer et transmettre, un être capable d'évolution, capable de concevoir le progrès, un être doué de spiritualité, capable de se dépasser... Ne nions pas le passé, l'histoire et l'héritage. Mais ne nions pas l'enfant ! Ne nions pas que nous pouvons nous enraciner grâce à lui dans le futur, pour un monde encore inconnu dont il sera acteur et parmi les maîtres d'œuvre.

Le nouveau-né est dépendant de son environnement pour ce qui concerne les actes essentiels de sa vie physique, se nourrir, se vêtir. Il est dépendant pour bien d'autres nourritures essentielles de sa vie affective, de son langage, de son intelligence, pour tout ce qui va nourrir sa mémoire... Pourtant, être unique, il n'a pas son pareil, il ne peut se construire à l'identique, il est dans la nécessité de créer, d'inventer, de chercher à se bâtir dans sa liberté. C'est dans ces contradictions entre dépendance et singularité qu'il se construit comme être humain, comme être doué de conscience, conscience de soi, des autres, conscience du passé, du présent et du devenir.

La confiance inconditionnelle que fait l'enfant à ses parents et, d'une manière plus large, à tous les humains qui habitent la terre lui est une nécessité pour vivre, pour être. Mais elle est aussi un don. Qui regarde un nouveau-né ressent ce don d'humanité à l'humanité. Par sa confiance donnée, le nouveau-né exprime qu'il est disponible pour accomplir ses potentialités de petit d'homme. Elle en appelle aussi à ce que les adultes qui le regardent mettent en œuvre le meilleur de ce qu'ils peuvent de leurs capacités d'homme. D'ailleurs n'est-ce pas cette construction de l'homme dans laquelle l'enfant met toute son énergie qui continue pour eux ? Car elle n'est pas achevée avec l'enfance. L'est-elle jamais ?

« Il est difficile d'être un homme. Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu'en cultivant sa différence, et la première nourrit avec autant de force que la seconde ce par quoi l'homme est homme, ce par quoi il se dépasse, crée, invente, ou se conçoit » écrit Malraux dans la préface du « Temps du mépris ».

En terre de misère aussi le nouveau-né apporte la confiance en ses parents et en tout être humain. La misère prive ses parents des biens essentiels et on accepte aujourd'hui l'idée qu'elle va de pair avec l'exclusion, c'est-à-dire qu'elle les prive aussi de participation sociale, tant par la mise à l'écart dans des habitats-ghettos, que par le refus de travail ou par le refus de citoyenneté. Mais a-t-on pris conscience que la misère va jusqu'à priver l'homme de communion avec les autres hommes, de communion d'expérience et de pensée, de commune mémoire, de commun destin ? En terre de misère, les hommes sont privés de cette communion qui engendre la culture que les hommes se partagent, se transmettent, transforment, font évoluer ensemble.

La confiance du nouveau-né en terre de misère n'est pas trahie parce que ses parents sont démunis et n'auraient rien à lui offrir. Elle n'est pas trahie parce que ses parents seraient, comme ils se l'entendent très souvent dire, incapables de recevoir le don que l'enfant leur fait. La confiance du nouveau-né est trahie parce que ses parents sont privés de cette communion par laquelle les hommes, tout au long de leur vie, créent, bâtissent, inventent, conçoivent le monde. Cette communion qui, selon la formule de Malraux « nourrit ce par quoi l'homme est homme. »

Par ses parents, un enfant « vient au monde », entre en humanité. Sa confiance est là, ses parents sont l'humanité, c'est-à-dire que chaque jour avec les autres hommes, ils créent de l'humain. Comment saurait-il que ses parents sont privés de la communion des autres hommes, qu'ils sont empêchés de donner d'eux-mêmes, de donner plus qu'eux-mêmes ? Il ne sait pas qu'ils sont empêchés de se dépasser pour rendre le monde plus humain. Pourtant, pour lui, à cause du don de sa confiance qu'il leur fait, ils y sont prêts.

En Europe, pour palier le dénuement matériel et culturel des parents, nous plaçons les enfants au nom de la protection de l'enfance dans des lieux, foyers ou familles d'accueil, où ils peuvent bénéficier d'un environnement plus riche matériellement et culturellement.

La souffrance des parents est alors incommensurable. On dit souvent, avec beaucoup de légèreté, qu' « après le placement de leurs enfants, les parents se sont laissés aller. » Se sont-ils « laissés aller » ou ont-ils laissé grandir en eux la seule chose qui leur reste de leur enfant, leur souffrance ? La seule chose qui existe désormais pour eux et qu'ils rendent visible. Mais même dans cette situation nous les privons de communion. Leur souffrance n'est pas recevable. Nous les renvoyons à eux-mêmes : « Ils se sont laissés aller. » Leur souffrance nous est tellement étrangère que nous ne la percevons pas. Leur vie ne se reflète pas dans la nôtre. Faisant ainsi, nous ne donnons à leur vie aucun sens.

Au nom de la protection de l'enfance, avons-nous dit ! Mais protéger l'enfant n'est-ce pas, avant tout, protéger cette confiance inconditionnelle qu'il fait à ses parents et d'une manière plus large, à tous les humains qui habitent la terre ? N'est-ce pas accepter le don qu'il nous fait de sa confiance, n'est-ce pas s'enraciner dans cette confiance et, grâce à lui, renouer avec ses parents ces liens d'humanité ?

Mais, ne nous y trompons pas, l'enfant nous attire ainsi dans une re-création d'humanité. Là où il y avait indifférence et peur, il offre la confiance. Là où il y avait mépris, il offre la fierté. Là où il y avait enfermement, il offre la découverte. Là où il y avait culpabilité, il offre le pardon. Là où il y avait déchirement, il offre la réconciliation. Là où il y avait ignorance, il offre sa soif d'éducation.

L'enfant pauvre est obligé d'inventer le monde. Il n'a pas d'autre choix. Les enfants d'autres milieux prennent des assises solides dans la vie de leurs parents pour reproduire, prolonger, transformer ou améliorer. Dans le monde de la misère, l'enfant entend les adultes dire « surtout qu'il n'ait pas la même vie que nous » Il doit chercher chaque jour une source pour puiser l'eau de sa vie. Avec ce qui est autour de lui, il invente le jeu et le rire, l'affection et la tendresse, le refus et la colère, l'émerveillement et l'espoir. Cette invention, nous l'ignorons. Nous la laissons en friche et proposons à côté, un savoir, une instruction, un développement étranger, dont, dans la plupart des cas, il ne sait que faire. Pour vivre, il a, lui, absolument besoin de créer un monde nouveau. Non pas à partir de rien, mais en tirant de l'expérience de son milieu une énergie constructive. De cette invention dépend sa propre construction.

Les adolescents des quartiers pauvres nous font peur. Nous les croyons révolte incohérente, violente et destructrice. Combien de jeunes, comme le fils de Bernadette, laissent leur vie dans la drogue, dans des accidents stupides, dans le désespoir de soirées trop arrosées... Comme un volcan, leur révolte jaillit d'une faille sans fond où brûle une vie sans assises parce que ses manifestations n'ont entraîné qu'indifférences, dédains, jugements ou mépris pour leur milieu. Ils découvrent que l'invention de leur enfance n'a pas pris racine. Ils se sentent trahis. Dans leur faille intérieure continue de bouillonner une énergie qu'ils nous offrent. La laisserons-nous faire voler en éclats le volcan de leur vie ou allons-nous la prendre pour inventer avec eux ?

Ferons-nous le pari de nous enraciner dans leur invention pour sortir l'humanité de la misère ?

Serons-nous capables de bâtir avec tous ces enfants, une culture nouvelle qui prenne en compte leurs parents dans un élan de confiance inconditionnelle ?

Serons-nous capables avec eux d'avancer en humanité ?

Ces enfants-là nous obligent à chercher dans ce que nous avons de plus profond, de plus humain pour développer toute notre capacité à influencer le futur, notre capacité à être conscients et donc responsables de notre avenir et de l'avenir de l'humanité.

Au travers de leurs enfants, les plus pauvres nous rappellent le pouvoir dont on doit investir tous les enfants pour remplir notre rôle d'homme : notre pouvoir d'inventer et de faire changer le monde.

« Nos enfants sont nos racines », pour un monde en devenir, pour une humanité en progrès. Ils ont en eux toutes les potentialités, tout est possible si nous nous enracinons en eux, si nous apprenons des enfants des milieux les plus défavorisés leur vision du monde, leur vision confiante sur leurs parents : êtres aimés, êtres pouvant aimer, êtres en devenir eux aussi.

Brigitte Jaboureck

Mariée, 3 enfants. A été professeur de mathématiques pendant cinq ans. Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis vingt ans. A travaillé pendant huit ans à Rennes. Elle est actuellement au centre international de ce Mouvement, chargée spécialement du suivi de l'action sur le terrain.

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