N° 156, 1995/4   •  Se relier : une culture en ouvrage
Dossier

Se relier : une culture en ouvrage

Louis Join-Lambert
  • publié en décembre 1995
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1995/4
Texte intégral

Chemin faisant, on découvre que les œuvres célèbres demeurent sans vie jusqu'au moment où des sens, un cerveau se laissent animer par leur esprit. De l'intelligence ou de l’œuvre, bien malin alors qui pourra dire laquelle doit à l'autre de vivre, laquelle est dans l'autre en ouvrage.

L'œil écoute, disait Claudel, exprimant l'attitude de nos sens et de notre être tournés l'un vers l'autre. Ventre affamé n'a point d'oreilles, répond, réaliste, la sagesse des siècles. Mais ce dossier nous apprend, si nous ne le savons déjà, que l'homme n'a pas besoin de pain plus ou moins que de culture, de l'un avant ou après l'autre. Il a indissociablement besoin de l'un et l'autre. Le prouvent ces hommes qui, tout en résistant à des conditions de vie très difficiles, désirent eux aussi se laisser animer par de telles rencontres, face à un tableau de Van Gogh ou à la musique d'Alban Berg.

Pourtant, pas d'accès à une harmonie sans liberté. L'homme contraint par la nécessité de survivre est privé d'exercer sa liberté. Souffrant de se retrouver mutilé, corps et âme, par la misère, son esprit comme sa chair luttent contre celle-ci, qui est intolérable. Par son insoumission à la nécessité de la survie, il ne nie pas seulement la fatalité de la misère, il appelle aussi tous les hommes à se ressaisir de leur propre liberté pour devenir avec lui des insoumis. Son appel n'est pas vain, ces pages l'attestent. Des personnes sont capables de créer avec lui un espace où cette liberté peut se manifester comme culture du refus de la misère en même temps que se révèle une sensibilité au beau.

Les expériences relatées ici montrent comment la possibilité de crier son identité et celle de se mettre en relation avec d'autres touchent tant la culture que l'isolement dû à la misère. Directement et contradictoirement. Se mettre en lien avec autrui exige de le comprendre, de se comprendre et de se faire comprendre. Autant d'actes contrariés par le fait d'être soi-même déprécié dans la vie sociale comme on l'est par la grande pauvreté. Déprécié, cela veut dire que vos actes sont interprétés selon des stéréotypes et des préjugés qui ne rendent pas justice à la réalité que vous vivez, à ce qui compte pour vous. Comme si vos actes étaient plus ou moins insensés.

Ces difficultés vécues par les très pauvres exigent que d'autres s'engagent avec eux, osent se compromettre pour rendre crédible et intelligible leur expression, souvent présumée malhabile. La condition fondamentale pour que tout homme accède à la culture n'est-elle pas tout simplement la rencontre de personnes convaincues de son intelligence et qui s'y rendent attentives ?

Alors tous les moyens de culture peuvent se glisser dans ce jardin des esprits où ils soutiennent et facilitent le partage du sens. La culture cesse ainsi d'être un privilège avec lequel certains éteignent sous le poids de l’humiliation la flamme qui vacille en d'autres. Elle redevient souffle commun aux hommes, tous héritiers, et auquel chacun ajoute, dans sa singularité, ce que sa vie explore du monde. Certains ont appris à leurs dépens où s'arrêtent les conditions d'une vie humaine. La connaissance de ces frontières les a chargés d'interrogations, de compréhension et de soif des idéaux de l'humanité. Ne les laissons pas se taire.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Se relier : une culture en ouvrage », Revue Quart Monde, Année 1995, Se relier : une culture en ouvrage, Dossier, mis à jour le : 27/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2967.