N° 145, 1992/4   •  La misère, ni taboue, ni fatale
Dossier

L'homme n'advient que lorsqu'il rompt avec la loi du plus fort

Michel Serres
  • publié en novembre 1992
Résumé
  • Français

Propos recueillis par Jean-Claude Caillaux et Jacqueline Chabaud

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1992/4
Texte intégral

Revue Quart Monde : Vous venez de signer l’appel aux Nations Unies pour que le 17 octobre soit officiellement reconnu Journée mondiale du refus de la misère. Quel sens donnez-vous à cet appel ?

En général, je ne signe jamais aucun appel. Mais pour moi, la misère constitue peut-être le plus important de tous les problèmes de notre monde, pour trois raisons.

L’une est d’ordre politique. Nous nous berçons de l’idée que nous vivons en démocratie. Celle-ci suppose l’égalité des droits et la fraternité. Or, tant que nous avons autour de nous et au milieu de nous des gens misérables, il n’est pas vrai que nous vivons en démocratie. Cette affaire est fort ancienne. Lorsque les Grecs ont inventé la démocratie, ils l’ont inventée en disant qu’étaient égaux les gens libres, à l’exclusion des étrangers et des esclaves. Depuis, le gouvernement des meilleurs a souvent été celui des plus riches : autrefois les gens « nés », les puissants, aujourd’hui les plus savants qui tiennent le droit, les médias, la science. Nous vivons donc en aristocratie, et même dans la plus féroce des aristocraties, puisque nous laissons subsister un tiers monde et un quart monde.

La deuxième raison relève d’un point de vue historique. Le projet de nos démocraties occidentales vise à l’amélioration  incessante du niveau de vie, en fait, du niveau de vie des meilleurs de ceux qui ont déjà instruction, santé, argent… Ce qui a pour effet de détériorer davantage encore la vie de ceux qui sont les plus faibles, les plus démunis, les moins nantis, les plus ignorants. Nous produisons de la misère par l’amélioration du niveau de vie de certains, et ce n’est pas supportable. Pareil mouvement historique vers le progrès s’accompagne, par une sorte de vitesse de plus en plus accélérée, de la mise à l’écart des laissés-pour-compte. Il ne faut donc pas penser l’égalité de façon immobile, il faut la penser dans le temps, dans l’histoire, dans le progrès.

Quant à la troisième raison, qui me paraît maintenant la plus fondamentale, la voici. C’est toujours le règne du plus fort, toujours le règne du plus riche, toujours le règne de celui qui gagne et qui foule au pied celui qu’il a vaincu : nous appliquons cette sélection naturelle de Darwin en croyant que nous allons nous améliorer. En imitant cette loi, nous ne faisons que nous plier à la loi des bêtes. Je dis que les hommes sont devenus des hommes au moment où ils ont refusé la loi du plus fort. J’ai signé aujourd’hui l’appel que vous m’avez porté parce que je voudrais que l’homme advienne et l’homme n’advient que lorsqu’il rompt avec la loi du plus fort. Que se lève un faible, un pauvre, quelqu’un qui ne veut pas jouer à la loi des vainqueurs et des vaincus, par exemple le père Joseph, ne le suivons parce qu’il a raison, car seule sa décision est authentiquement humaine.

Les plus gros animaux disparaissent, les plus grands empires aussi. Nous sommes devenus des hommes parce que nous savons respecter l’homme faible, l’homme fragile, l’homme misérable, et c’est lui que  nous devons considérer comme authentiquement humain.

RQM : Face à cette loi de progrès, par exemple l’instruction des plus instruits, comment envisagez-vous la responsabilité du scientifique, du philosophe, par rapport à tous ces adultes, ces jeunes, ces enfants qui continuent de vivre dans l’ignorance, alors qu’ils aspirent à la connaissance ?

Pour tenter de lutter contre la misère, ou de la refuser – selon le terme utilisé dans votre appel – je crois vraiment que l’une des grandes solutions est apportée par l’éducation, l’instruction, la pédagogie, l’enseignement. Je suis devenu professeur parce que je crois profondément que c’est la seule manière de promouvoir tous nos frères humains. Je suis d’accord avec sœur Emmanuelle qui a fondé elle-même des écoles au Caire ou avec le père Joseph qui soulignait l’importance de la pédagogie et de l’éducation. Leur enseignement est précieux parce qu’effectivement, c’est par la connaissance, par le savoir, que nous pouvons sortir de la misère – je le sais d’autant plus que n’étant pas moi-même d’une famille très élevée socialement, l’instruction et l’apprentissage ont été essentiels dans ma vie.

RQM : Mais le père Joseph le disait souvent : les gens instruits ont vite tendance à penser à la place des autres ! Il leur demandait de se mettre à l’école des plus pauvres. Vous-même disiez un jour que les plus faibles avaient quelque chose d’unique à nous apprendre sur le devenir de l’humanité.

La conscience et la connaissance n’adviennent que dans cet état de paix qui succède à l’arrêt de cette bataille pour le plus fort, pour la meilleure éducation, la meilleure carrière, le meilleur salaire…

Ceux qui ne sont pas dans cette bataille-là ont à nous apprendre ce qu’est l’homme.

Dans l’enseignement, c’est la même chose. Le bon enseignant est celui qui écoute le plus mauvais élève de la classe pour comprendre sa demande. L’enseignement commence par le silence et par l’écoute précise et attentive, souriante et ouverte de celui qui ne sait pas.

Un jour, j’étais avec des amis et quelqu’un parlait d’une ville en France d’où les pouvoirs publics chassaient les pauvres en leur donnant un billet aller-simple pour la capitale. Il y avait là un médecin qui m’a beaucoup appris en disant : « Mais alors, il n’y aura plus de pauvres dans cette ville ! A quoi ressemblera t-elle ? Elle ne sera plus humaine. » Ce médecin comprenait qu’une communauté qui s’est privée de ses misérables ne serait plus du tout une communauté humaine.

RQM : Le visage du misérable est si difficile à supporter qu’on le rejette. Comment faire prendre conscience à nos contemporains, et à ceux qui ont du pouvoir, intellectuel ou politique, que les misérables sont les premiers à refuser cette misère dont ils ont honte ?

Ce visage lui-même est un aveu du refus de l’état que l’on fait subir au misérable. Les plus forts n’engagent la guerre que lorsqu’ils sont certains de la gagner, et comme ils la gagnent contre les plus faibles, les plus faibles n’ont jamais envie de l’engager et ils portent ce refus sur leur visage.

Mais je lis autre chose aussi. En philosophie, on dit qu’il n’y a pas de définition de l’homme et que toute définition de l’homme est très difficile à trouver. Pourtant, nous en avons une, donnée dans un texte datant de presque deux millénaires où quelqu’un dit : « Voilà l’homme ». Ce « voilà l’homme » prononcé devant le visage d’un supplicié est la définition la plus incontestable que l’on puisse avoir de l’être humain en philosophie. Je crois à cette définition. Sur le visage du misérable, vous reconnaissez l’homme dans son essence même.

RQM : Comment vos pairs et vos étudiants entendent-ils votre propos sur la misère, si toutefois vous parvenez à le dire, contrairement à certains hommes politiques qui confient qu’il leur est quasiment impossible de parler de misère dans le domaine politique ?

La question n’est pas assez posée. Le problème de la misère se pose en effet très peu en politique, très peu aussi dans l’enseignement. C’est peut être l’une des plus grandes critiques que l’on puisse faire aux sciences et à notre apprentissage en général.

Par conséquent, l’un des travaux qui me restent à faire en tant que philosophe, c’est de considérer la misère comme un objet de la philosophie, de considérer la pauvreté comme l’une des méditations fondamentales de la philosophie. Pourquoi ?  Parce qu’elle n’a pas lieu en philosophie, ou très peu, et alors elle n’est qu’un discours politique sur la nécessité de rattraper les riches, selon les lois plus élémentaires du darwinisme social que j’évoquais à l’instant. Il faut éviter cela à tout prix. Il y a maintenant presque un nouveau travail à faire du point de vue de la science, de l’apprentissage de la connaissance, de la méditation de la philosophie sur ce problème-là.

Comment mon discours est-il reçu ? A cette question, j’ai presque honte de répondre que ce discours n’a jamais eu lieu, n’a presque jamais été entendu. Dans quel cadre le tiendrons-nous ? Pas dans celui des sciences, très peu dans celui des sciences humaines, très peu dans l’histoire de la philosophie. Ce discours n’ayant pas lieu, il n’est donc pas entendu. Je le répète, cela est l’une des choses les plus graves de nos civilisations : le problème le plus important dans lequel nous nous débattons – l’immense majorité de l’humanité plongée dans cette misère – cet objet-là n’a pas lieu dans les connaissances.

Ce travail, je vous le promets, est l’une des tâches qui me tiendra le plus à cœur avant que je disparaisse de la planète.

RQM : Les plus pauvres, qui sont inexistants pour les autres deviennent inexistants pour eux-mêmes. A force de n’être pas considéré comme un homme, on se considère soi-même comme infra -humain.

Il s’agit là d’une expérience ordinaire. Avant même qu’une personne reconnaisse que j’existe, elle ne m’a pas tout dit qu’elle était ma mère ou mon épouse ; elle m’a dit « je t’aime ». Personne au monde n’existe avant qu’on ne lui dise ce « je t’aime ». La personne la plus basse dans l’humanité, à qui nul n’a jamais dit ces mots, n’existe pas. Les lui dire, c’est lui donner l’existence.

Pour citer cet article Michel Serres, « L'homme n'advient que lorsqu'il rompt avec la loi du plus fort », Revue Quart Monde, Année 1992, La misère, ni taboue, ni fatale, Dossier, mis à jour le : 15/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3530.
Auteur

Michel Serres

Michel Serres est membre de l’Académie française, professeur de philosophie à la Sorbonne (Paris) et à l’Université de Stanford (Etats-Unis). Son dernier livre « Eclaircissements. Entretien avec Bruno Latour » (Ed. François Bourin, 1992, 300 p.) est une introduction aux principaux thèmes de son œuvre

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