N° 140, 1991/3   •  Reconnaitre l'autre comme chercheur
Dossier

Reconnaître l'autre comme chercheur

Louis Join-Lambert
  • publié en août 1991
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1991/3
Texte intégral

« Cette revue a pour mission de devenir un point de rencontre et de réflexion sur les chances que la génération d'aujourd'hui doit saisir pour que le refus de la misère continue à prendre mieux corps dans cinq, dix, vingt ans. »1

Les savoirs qu'ils élaborent maintenant à propos de la grande pauvreté contribuent-ils au refus ou à l'acceptation de la misère ?

Lors d'une discussion préparatoire à ce dossier, le sociologue Luc Boltanski parlait des chercheurs en sciences sociales : « Il y a une vingtaine d'années, nous partagions l'idée qu'en faisant une science comme la sociologie, nous étions porteurs d'une vérité. Que cette vérité relevait d'un acte de dévoilement car elle était cachée, parce que des gens voulaient la cacher. Faire la science et dévoiler cette vérité cachée était une même opération. A nos yeux, le dévoilement de la vérité servait toujours les plus démunis. Et, plus important pour nous, la mise au jour de cette vérité cachée était un acte qui changeait quelque chose à la société. Or, je pense que ma génération a fait une expérience extrêmement importante : nous avons dénoncé beaucoup d'injustices et ça n'a rien changé. Par exemple, dans les années soixante, nous avons commencé les recherches sur le système d'éducation. Nous avons mis en lumière les inégalités et leur transmission dans une école qui était considérée comme libératrice. L'ensemble de savoirs ainsi constitué est, je pense, indéniable. Aujourd'hui, tout le monde connaît l'existence de ces inégalités et les choses demeurent. »

Alors que l'idée de la démocratie paraît faire une nouvelle avancée à l'aube du XXIème siècle, dans ce numéro même, le philosophe Michel Serres souligne que le rapport de la science et de la misère est l'une des plus grandes questions que notre époque doit affronter pour endiguer une inégalité croissante.

Face à ce questionnement, voici des aspects de la réflexion qui a peu à peu mûri au cœur d'une vie associative privilégiant la participation des plus démunis. L'association des familles du camp de Noisy-le-Grand animée par le père Joseph Wresinski et renforcée par des personnes qui s'en portaient caution face à ses interlocuteurs extérieurs, est née à la fin des années cinquante. Elle est devenue le Mouvement international ATD Quart  Monde qui a développé une vie associative à travers classes, frontières, races et religions.

La question de la connaissance était là fondamentale, car posée simultanément par des personnes dont les expériences de vie et les cultures étaient si différentes qu'elles avaient peine à se comprendre.

Le père Joseph Wresinski dont un texte conclut ce dossier, a défendu la nécessité de toutes ces recherches à la fois, sans qu'aucune puisse éteindre ou affaiblir les autres. Parce que la recherche de chacun engage son identité d'être humain. Parce que la possibilité de développer cette identité conditionne l'engagement des uns et des autres dans la quête commune de l'honneur et du droit de vivre en dignité des plus faibles et, par conséquent, de tout être humain. Comment les connaissances contribueraient-elles à la dignité de tout homme si les serviteurs d'un quelconque corpus de connaissance (doctrine religieuse, état d'une science à un moment donné, idéologie politique) s'emparent du pouvoir de contrer la démarche personnelle de quiconque ?

La profonde revendication des pauvres, dont parle Françoise Ferrand est au contraire que les hommes, reconnaissant leur dignité mutuelle, considèrent la complémentarité de leurs savoirs.

La passion de saisir comment les plus pauvres comprennent le monde requiert une disponibilité d'engagement sur un avenir commun. En effet, la relation avec des êtres en situation inhumaine et méprisés n'est pas neutre. Elle confirme et renforce leur infériorité si elle ne la combat pas. Mais le sérieux de la connaissance, Jean Lecuit le montre, ne résulte pas de la neutralité mais de la distance prise pour décrire les faits auxquels on a participé.

Pour Gérard Fourez, toute connaissance dépend du ou des points d'observation qu'elle emprunte. L'important est alors de reconnaître ses ou leurs limites, de les préciser et de combiner, comme le propose Pierre Fontaine, des angles de vue complémentaires.

Mais ni dans une enquête statistique (article d'Alberto Lopez), ni dans la présence physique quotidienne (article de Françoise Delmasure), les personnes ne peuvent être considérées comme des objets passifs d'observation. Elles sont actives, elles aussi, dans leur manière de se présenter. Elles prennent position en fonction du point de vue d'où elles croient être regardées, c'est-à-dire du dessein de celui qui veut les connaître. Dessein qui rencontre ou ne rencontre pas le leur. De jeunes Africains évoquent brièvement cet accord : la démarche de connaissance d'autrui est d'abord une démarche d'accueil qui lui donne envie de se faire connaître. Pour  les plus pauvres, le dessein de la connaissance est bien de détruire la misère. Dans cette perspective, une famille humiliée peut, comme le montre Marie-Christine Hendrickx, prendre le risque de se faire connaître.

Andrée Buresi, parlant de l'accueil fait à l'intelligence enthousiaste d'enfants en difficultés, approfondit la question du changement. Connaître un être humain, c'est aussi parier qu'en lui, un être non encore révélé est possible. Ceci rend à l'action son caractère propre et sa noblesse. Elle ouvre la possibilité d'introduire du nouveau entre les humains. Fécondité, qu'aux yeux du père Joseph, les connaissances venues d'ailleurs doivent soutenir et non pas briser.

Notes

1 Joseph Wresinski, dans l'éditorial du  n° 121

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Reconnaître l'autre comme chercheur », Revue Quart Monde, Année 1991, Reconnaitre l'autre comme chercheur, Dossier, mis à jour le : 19/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3708.