Le chômage de longue durée

Jean Guinet

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Jean Guinet, « Le chômage de longue durée », Revue Quart Monde [Online], 135 | 1990/2, Online since 01 December 1990, connection on 22 May 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3873

Malgré les dégâts considérables des vingt dernières années – une partie de l’opinion a été entraînée jusqu’à l’idée de « fatalité du chômage » et à l’acceptation d’une « société duale » - des signes de redressement apparaissent. Mais si des initiatives pilotes très prometteuses fleurissent dans tous les domaines liés à la maîtrise de l’emploi, il reste beaucoup à faire pour une mobilisation de tous les partenaires sociaux.

Bilan de la lutte contre le chômage

Dans la lutte contre le chômage, chaque pays a des réalisations très positives même si, dans de nombreux cas, la situation reste préoccupante, spécialement pour l’avenir des chômeurs les moins qualifiés. (voir tableau en annexe)

Diversité des politiques nationales et de leurs effets

Devant la crise économique les réactions, participatives ou technocratiques, ont été – et sont – très variées pour éviter le pire, au regard des dirigeants ou des citoyens :

- élimination des plus faibles,

- assistance aux plus faibles,

- partage des revenus,

- partage du temps de travail,

- relance de l’économie.

Les résultats aussi ont été extrêmement différents sur la situation des hommes : taux de chômage variant de 1 à 10, taux de chômage de longue durée variant de 1 à 100 avec ou sans concentration chez les jeunes, ou les femmes ou les plus âgés… flexibilité par les salaires, par les effectifs, par mes emplois précaires.

* La maîtrise du rapport entre salaires et investissements a permis aux pays les plus intransigeants sur le plein emploi de le conserver sans drames grâce à la concertation des partenaires sociaux sir l’essentiel. C’est spécialement le cas de la Suède, du Luxembourg, de la Suisse…

Ils ont procédé sans panique à la retraite ordonnée des industries en déclin et à leur remplacement par des activités d’avenir.

Ils ont investi dans la création d’entreprises et la formation professionnelle à tous les niveaux (y compris pour les moins qualifiés) avant d’avoir à réparer les dégâts du chômage.

* Parmi les nombreux pays qui n’ont pas réussi cette performance et qui donc ont été entraînés dans le cercle vicieux du chômage, certains ont privilégié la stimulation « naturelle » de l’économie pour en sortir, sans trop se préoccuper du sort de leurs chômeurs sauf indirectement en cherchant et parfois en obtenant la réduction de leur nombre. C’est, entre autres le cas des Etats-Unis, mais ils l’ont fait au prix d’une précarisation de l’emploi des moins qualifiés et d’une diminution (en termes réels) de leurs salaires.

En outre, les Etats-Unis ont réussi à ne pas concentrer le chômage sur les chômeurs de longue durée.

* Certains autres pays ne sont pas parvenus à endiguer le chômage mais ont « refusé » sa concentration dans certains groupes de population. Malgré un taux de chômage élevé, ils ont limité le chômage de longue durée grâce à des mesures de « discrimination positive » en faveur des plus faibles. C’est le cas, entre autres, du Canada.

* D’autres pays encore n’ont pas « évité » la concentration du chômage, sur les jeunes ou les femmes ou les travailleurs âgés ou, d’une manière générale, sur les moins qualifiés. C’est un cas très général dans les pays de la CEE.

* En outre, certains n’ont pas « évité » l’installation du chômage de longue durée des travailleurs sans qualification. Il est important dans tous les pays de la CEE, sauf le Luxembourg et la RFA. Pire, dans beaucoup de pays – et spécialement en Espagne et en Belgique – ce chômage de longue durée est lui-même concentré, sur les jeunes en particulier.

La très grande diversité des situations surprend. Encore ne reflète-t-elle pas celle des politiques, variées à l’infini, du « traitement social du chômage » qui n’ont pas directement pour objet sa suppression et qui peuvent toucher ou non des populations très importantes.

Des solutions existent : les contraintes techniques n’interdisent pas les priorités et les choix. L’Europe qui se construit sera-t-elle une chance pour les plus défavorisés ou renforcera-t-elle la « société duale », avec plus ou moins d’assistance ?

Les facteurs du plein emploi

Dans cette histoire difficile, le facteur primordial de réussite semble bien être le dialogue social et l’organisation de la représentation, plus ou moins démocratique et profonde de tous les partenaires sociaux. Cela et vrai aussi bien pour la définition des objectifs, des priorités, des exigences et des interdits que pour le choix des moyens du développement économique et du partage du travail.

Aucune politique technocratique, si astucieuse soit-elle, ne peut remplacer ce partage des préoccupations et des responsabilités et les pays qui l’ont expérimenté ont toujours trouvé des solutions techniques adaptées à leurs objectifs.

Bien entendu, les facteurs techniques du plein emploi n’en existent pas moins, qui peuvent être maniés avec ou sans concertation sociale :

- entretien de la création d’emplois,

- formation professionnelle adaptée pour tous.

Dans ce domaine, on dispose désormais d’une large expérience à travers les efforts organisés des Etats, des Entreprises et des Associations pour lutter à plus ou moins court terme contre le chômage. Les efforts d’insertion des travailleurs les moins qualifiés ont, en particulier, fait l’objet d’expériences pilotes rarement menées en période de plein emploi.

L’expérience accumulée

La création d’emplois suit d’abord la tendance « naturelle » de l’économie. L’importance des investissements, dans des activités d’avenir, par rapport à la masse salariale est donc essentielle. Mais des efforts spécifiques peuvent y aider, même en cas de conjoncture morose.

Certains investissements sont plus efficaces que d’autres, soit pour l’économie en général, soit pour les hommes des régions touchées par les « restructurations » (selon leur localisation et les mesures qui les accompagnent)

Les Etats, les Régions, les Collectivités Locales, les Entreprises et les Associations peuvent ainsi, par le choix et la localisation de leurs investissements, participer à la dynamisation de l’emploi, dans les régions en difficulté ou dans les autres.

L’attention nouvelle portée par les grandes entreprises au reclassement local s’est souvent révélée très utile pour éviter des catastrophes régionales (cf. la Lorraine)

Le soutien aux PME/PMI1s’est également révélé très prometteur dans plusieurs pays et d’un excellent rapport qualité/coût au démarrage.

La formation professionnelle est d’abord le résultat d’un ajustement sur la longue durée entre l’école et l’entreprise et il reste beaucoup à faire sur ce plan dans de nombreux pays.

Dans la crise que nous traversons, des mesures spécifiques restent indispensables.

Elles concernent d’une part la formation « préventive » - longtemps négligée – qui permet de prévoir en temps utile la reconversion professionnelle des hommes en fonction de l’évolution des métiers et d’autre part la formation de réinsertion qui permet – c’est plus difficile – de réparer les dégâts de la déqualification chez les chômeurs de longue durée que sont souvent les travailleurs les moins qualifiés et les plus défavorisés.

En somme

Le chômage, et particulièrement le chômage de longue durée qui est celui des plus défavorisés, n’est pas principalement un problème technique mais un problème de solidarité et de concertation sociale.

Qualitativement, des expériences significatives montrent absolument qu’il est possible d’en sortir.

Quantitativement, les résultats ne sont pas plus à la hauteur que le nombre de citoyens qui se sentent concernés.

Il s’agit donc de créer une dynamique d’information, de concertation et de réflexion à tous les niveaux, dans les associations, les syndicats, les entreprises, les églises… pour que chacun puisse exercer son droit à la construction solidaire d’une société meilleure.

L’attitude des partenaires sociaux face au chômage

Face aux nécessités d’adapter l’entreprise à des contraintes nouvelles de l’économie, le plein emploi est l’affaire de tous. Il ne peut résulter que d’un engagement concerté des pouvoirs publics et de tous les partenaires sociaux, avec la condition que tous en fassent une priorité et soient prêts à en payer le prix

Mais dans les quinze dernières années, l’accord a été obtenu sur le caractère « fatal » du chômage, pas sur son refus.

Certes, chaque entreprise, pas plus que chaque salarié, n’est coupable des mutations techniques et économiques qui leur imposent de nouvelles conditions de compétition et de viabilité. Mais face à ces nouvelles contraintes globales, les uns et les autres sont libres d’accepter ou de refuser que leur responsabilité sociale, leur responsabilité de citoyens, évolue, en particulier vis-à-vis des hommes qui, en position de faiblesse économique, sont désignés comme victimes de l’exclusion.

C’est ainsi que s’est développé le « traitement social du chômage » qui est peut-être une nécessité à court terme mais qui est un signe très inquiétant de résignation.

En outre, les travailleurs les plus défavorisés souffrent d’un handicap supplémentaire, leur faible niveau de qualification, qui les maintient en dehors de l’emploi avant même d’y entrer ou dès qu’ils en sont sortis accidentellement, malgré l’amélioration générale du marché du travail.

L’idée, parfois contestée désormais, que les futurs emplois nécessiteront une qualification de plus en plus élevée a encore accentué la tendance, naturelle en période de crise, à privilégier l’emploi de travailleurs surqualifiés, supposés pouvoir mieux s’adapter aux emplois changeants de l’avenir. Pourtant, de nombreux emplois simples sont actuellement peu qualifiés. Les prévisions à moyen terme n’indiquent pas la disparition de ces emplois. L’avenir reste ouvert, sous condition d’une meilleure organisation sociale, à de nombreux travailleurs sachant lire, écrire et compter.

L’insertion ou la réinsertion des chômeurs de longue durée implique non seulement une initiation à une technique mais surtout un accueil fraternel en rapport avec le calvaire qu’ils viennent de vivre. Et cet accueil n’est pas évident chez les salariés traditionnels à l’égard de personnes qui se sont éloignées des disciplines familières du travail.

C’est pourquoi un « sas » (entreprise ou dispositif spécial d’insertion) est parfois nécessaire pour le retour à l’emploi des chômeurs de longue durée pour qui l’accompagnement est aussi important que l’apprentissage d’un métier. Bien qu’en nombre très insuffisant, les entreprises d’insertion font un travail remarquable dans cette direction.

Finalement, dans la lutte contre le chômage, tous les ingrédients de la réussite existent et sont bien identifiés :

- la création permanente d’un nombre d’emplois suffisant ;

- le maintien permanent de l’employabilité des travailleurs :

* par une formation adaptée pour les salariés,

* par une insertion réaliste pour les chômeurs ;

- la concertation permanente de tous les partenaires sociaux.

1 Petites et moyennes entreprises, petites et moyennes industries.

- OCDE, « Réussir le changement, entrepreneuriat et initiatives locales », Paris, 1989

- OCDE, « Perspectives de l’emploi 1988 », Paris, 1989

- OCDE, « Mesures d’aide aux chômeurs de longue durée », Paris, 1989.

- Edith Faure Muret, « Les raisons d’une précarité », Revue « Droit Social », septembre- octobre 1989

- MIRE (sous la direction de Hugues Sibille), « Les politiques de l’emploi à l’épreuve du chômage de longue durée », Syros / Alternatives, 1989

- Fondation de France, « Insertion par l’économique. Comment ? Méthodes, outils, partenaires ; à l’usage des élus territoriaux », Paris, 1990

- Informations sociales, « La crise de la formation qualifiante », N° 8/1988

- André-Clément Decouflé, « Quarante ans de politiques du travail et de l’emploi en France (1946-1986) », éditions Matrice, 1990

- André Gorz, « Métamorphoses du travail, quête du sens », Débats / Galilée, 1989

- Mireille Dadoy, « Le retour au métier », Revue Française des Affaires Sociales, N°4 octobre-décembre 1989

- Bernard Brunhes, « Des valeurs pour manipuler ou mobiliser ? », Projet N° 221, printemps 1990.

1 Petites et moyennes entreprises, petites et moyennes industries.

Jean Guinet

Jean Guinet, né en 1931, marié et père de quatre enfants, est allié du Mouvement ATD Quart monde à Versailles (F). Il participe à la réflexion du Mouvement dans le domaine du travail et du métier. Ingénieur de formation, il a été syndicaliste CFDT, chef d’entreprise et membre du CFPC. Il est également visiteur de prison.

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