N° 135, 1990/2   •  L'entreprise : une alliée indispensable
Dossier

Accompagner simplement

Jean Guinet
  • publié en février 1990
Résumé
  • Français

Le rôle des citoyens ordinaires n’est pas seulement d’agir auprès de l’opinion publique pour transformer son regard. Ils peuvent aussi entretenir des liens d’humanité avec les animateurs des institutions et leur faire partager leur foi dans tout homme et en particulier dans chaque personne en difficulté qu’ils accueillent.

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1990/2
Texte intégral

Marcel A., après une enfance très dure avec placement par la DDASS dans une famille d’accueil à la campagne, a finalement réussi à fonder une famille. Il a rencontré une femme handicapée très gentille. Ils ont trois enfants. Il travaille comme maître chien mais l’alcoolisme le rend violent et il doit changer souvent d’entreprise avec de nombreuses périodes de chômage. Un jour de violence, sa femme porte plainte et il se retrouve en prison.

C’est là que je le rencontre – je suis visiteur de prison – et je m’aperçois, à l’occasion d’une demande de papiers à sa femme, que celle-ci l’aime toujours. Je propose à Mme A. de l’accompagner à la prison quand elle souhaite rendre visite à son mari.

Dès la première visite, elle me dit qu’elle veut revivre avec lui. Elle n’a qu’une peur, c’est la « boisson » qu’elle appelle « poisson » (telle est presque totalement sourde et muette)

Je n’interviens en aucune façon sur les choix de Mme A., me contentant de l’accompagner à la prison quand elle le souhaite.

Parallèlement, Marcel A. a identifié son ennemi : l’alcool. Nous en avons parlé et il fait partie, à la prison, d’un groupe d’Alcooliques Anonymes. Il a cessé de boire… Cependant, l’assistante sociale qui « suit » Mme A. la persuade de demander le divorce en l’assurant que son mari « ne s’arrêtera jamais de boire. »

Mme A. finit par accepter ce point de vue et demande effectivement le divorce. C’est un coup dur pour Marcel A. !

En prison, Marcel A a réussi à apprendre et à pratiquer le métier de « cariste » - un vieux rêve – pour lequel il est très doué.

Je viens le chercher à sa sortie de prison : c’est le plus beau jour de sa vie… pendant quelques heures ! Il reste à « repartir à zéro », comme il dit, c’est-à-dire sans famille, sans logement, sans travail, sans qualification et sans argent.

Le responsable d’un foyer de réinsertion de R., un foyer de huit places réservé à des hommes seuls sortant de prison, accepte de nous recevoir, après deux semaines kafkaïennes de démarches administratives, finalement positives mais pleines d’embûches. Celles-ci sont dues en grande partie à des problèmes de langage, au cloisonnement et à l’ignorance des services d’accueil :

* un juge trouvant inconcevable qu’à notre époque un homme de 35 ans ne sache pas lire (et de ce fait n’ait pas répondu à une convocation) ;

* une hôtesse d’orientation s’étonnant que Marcel A. ne « connaisse » pas la raison de sa condamnation (mais devenant coopérative dès qu’elle comprend qu’il n’ose pas en parler) ;

* un délégué à la probation choqué de la demande de Marcel A. pour payer son voyage vers le foyer d’accueil ;

* un prospecteur-placier de l’Agence Nationale pour l’Emploi bloqué par une clause de territorialité lui interdisant d’assister un « sans domicile fixe » ;

* l’impossibilité de faire valoir l’expérience professionnelle de cariste, acquise en détention, mais attestée par un certificat de travail imprésentable ;

* l’encombrement des foyers d’accueil de la région parisienne, où se trouvait Marcel A., à cette époque.

Finalement, une conversation claire et franche entre Marcel A. et le directeur du foyer de R. aboutit à son entrée pour six mois renouvelables. Pendant ces six mois, les avancées sont considérables : règlement de graves problèmes de santé ; réussite de la licence de cariste après un stage dans un établissement agréé ; nombreux travaux d’intérim ; stage de « remise à niveau. »

Mais les frustrations sont fortes de part et d’autre. Les responsables du foyer disent à Marcel A. qu’il est le plus difficile de tous les pensionnaires, qu’il ne trouvera jamais de vrai travail et que c’est à lui et non à eux d’en chercher. Marcel A, lui, estime que c’est à eux et leur reproche de ne pas l’aider à en trouver.

Il fait une petite déprime après avoir rencontré sa femme devant le juge des affaires matrimoniales pour l’entrevue de non-conciliation.

Il rencontre enfin une autre femme, Mme B., récemment divorcée, avec laquelle il voudrait refaire sa vie. Mais l’assistante sociale qui sui Mme B. la prévient : « Il faut choisir entre vos enfants et votre copain. Si vous vivez avec lui, nous devrons placer vos enfants. »

J’ai dit à Marcel A. que je serai toujours avec lui, pour trouver un travail par exemple, même si je n’ai aucune compétence particulière.

Je cherche des appuis partout, sans succès. Mais je finis par en trouver auprès d’une conseillère de l’ANPE qui accepte – ce n’est normalement pas l’usage – de consulter avec moi sur son ordinateur le fichier des offres d’emploi de la région parisienne. Après une analyse minutieuse, nous trouvons finalement trois postes de caristes ne nécessitant pas d’autre qualification.

La première entreprise, visitée deux jours après, donne une réponse positive immédiatement.

Voici neuf mois déjà que cela dure, à la satisfaction de Marcel A. et de son employeur.

Parallèlement, il a fallu trouver un logement, acheter à crédit quelques objets indispensables immédiatement.

Marcel A. n’est sûrement pas au bout de ses peines, même si Mme B. l’a rejoint dans une maison que lui a procurée son employeur, très content de lui.

Mais tant de gens ont finalement fait avancer tant de choses ! Ce ne sont pas des « services » mais des « personnes »qui ont simplement bien utilisé leurs propres ressources.

Cet acharnement a permis à Marcel A. de reprendre espoir. Quant à moi, je n’ai fait que l’accompagner dans ses démarches les plus ordinaires, réfléchissant avec lui et gardant l’espoir avec lui. Je n’ai fait pression sur personne. Mais ma confiance a été bien placée en général et elle a mis partout de l’huile dans les rouages.

C’est cette foi que j’avais (et que j’ai toujours ) dans Marcel A. qui m’a conduit à trouver les services compétents et les informations utiles.

J’ai souvent pensé que je ne serais pas à la hauteur et que puisque tout le monde me disait qu’il s’agissait d’une tâche impossible, je devrais avoir peur. Mais j’ai voulu toujours faire le peu que je savais faire et j’ai eu ensuite la chance providentielle de tomber sur des personnes compétentes acceptant de s’engager pour faire l’essentiel.

Comme ami « inconditionnel » de Marcel A., je ne pouvais pas faire moins. Et avec les personnes rencontrées dans les « institutions » existantes, cela a suffit… provisoirement…

Cependant, je voudrais souligner deux risques :

* que l’ami veuille remplacer les institutions compétentes. Ce n’est pas son rôle et il s’y épuiserait sans aboutir ;

* que l’ami fasse complètement confiance aux institutions sans tenir compte de leur réticence à s’engager dans les situations difficiles.

Les citoyens ordinaires ont le pouvoir d’exercer leur coresponsabilité en s’informant sur les institutions et en s’assurant de leur bon fonctionnement (quitte à les contester), en aidant parfois leurs animateurs à se remobiliser pour les personnes en difficulté, malgré le scepticisme ambiant. Leur rôle est essentiel et leur foi dépend de la nôtre. Car les personnes en difficulté qui s’adressent à eux sont tout à fait dignes de confiance mais elles doivent, plus que d’autres, passer la barrière de leur manque de crédibilité. Il ne s’agit pas de tromper pour elles des interlocuteurs intéressants à qui on les recommanderait, mais de découvrir avec elles les voies d’une insertion plausible.

Pour citer cet article Jean Guinet, « Accompagner simplement », Revue Quart Monde, Année 1990, L'entreprise : une alliée indispensable, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3874.
Auteur

Jean Guinet

Jean Guinet, né en 1931, marié et père de quatre enfants, est allié du Mouvement ATD Quart Monde à Versailles (F) Il participe à la réflexion du Mouvement dans le domaine du travail et du métier. Ingénieur de formation, il a été syndicaliste CFDT, chef d’entreprise et membre du CFPC. Il est également visiteur de prison

Articles du même auteur
Jacques Lesourne, Vérités et mensonges sur le chômage.
Ed. Odile Jacob, Paris, 1995, 240 pages