N° 127, 1988/2   •  Toit et droit avec les sans-abri
Dossier

Toit et droit avec les sans-abri

Louis Join-Lambert
  • publié en mai 1988
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1988/2
Texte intégral

Directeur de l’Institut de Recherches et de Formation aux Relations Humaines.

« Être chez soi, c’est être soi », disait Émilien qui a souvent vécu à la rue. Sans chez soi, il n’y a ni intimité ni vie intérieure. « Si tu vis à la gare, disait-il encore, tu ne peux pas être droit dans tes bottes, tu recherches une combine et tu ne penses qu’à cela ».

Être chez soi, c’est pouvoir être assuré dans ses relations. Pour le spécialiste, est dangereux le logement branlant, malsain. Pour les familles pauvres, c’est aussi, d’abord, le logement qui ne met pas à l’abri des déménagements à la cloche de bois, des expulsions, des contrôles abusifs et, surtout, des risques de placement des enfants1. Les familles les plus pauvres de Bruxelles, Ath, Bordeaux ou d’ailleurs ne seront donc pas dépaysées en apprenant la vie de la famille Ramos à New York. Si, aux yeux de Fanchette et Vincent Fanelli qui témoignent d’elle dans le premier article, « il faut que le pays s’engage », c’est pour reconnaître le lien entre le logement et l’exercice des droits fondamentaux.

La réflexion sur ce lien est au cœur du deuxième article constitué par une communication du Père Joseph Wresinski au Conseil économique et social français. Il y montre, à partir de la réalité  des familles les plus pauvres, l’indivisibilité de fait des droits fondamentaux.

Ce lien est également développé, du point de vue du juriste cette fois, par Damien Vandermeerch. En droit belge, l’absence de domicile met un obstacle juridiquement très important à l’exercice de plusieurs droits fondamentaux comme celui d’avoir une identité et celui de disposer d’un minimum de moyens d’existence.

Mais être sans-abri n’est pas seulement une cause de privation d’une pleine citoyenneté. C’en est aussi une conséquence car c’est faute d’être pleinement reconnu comme citoyen qu’il est possible d’être traité durablement en sans-abri.

Par étapes progressives, depuis environ un siècle et demi en France, les pouvoirs publics ont jugé nécessaire d’intervenir dans la régulation du marché du logement en suscitant le logement social. Son existence est loin de garantir à elle seule l’accès des familles et personnes les plus défavorisées au marché du logement décent. Mais elle a développé une prise de conscience ; puisqu’on peut y remédier, certaines situations de logement ou d'absence de logement sont inacceptables (programmes de résorption des bidonvilles par exemple). Grâce à l’expérience ainsi acquise, il apparaît possible et nécessaire d’affirmer aujourd’hui et de mettre en œuvre un vrai droit au logement que d’autres pays comparables ont déjà reconnu.

Le rapport Wresinski « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » s’est inscrit dans cette optique du droit au logement lié à une mise en œuvre globale des droits fondamentaux. D’accord avec cette démarche, de nombreux responsables et acteurs de tous les niveaux concernés cherchent à promouvoir ce droit.

Ainsi le Comité économique et social de la Région Île-de-France a étudié comment progresser sur cette voie et a fait des recommandations. Cécile Vorms qui a été rapporteur des travaux de ce Comité a voulu en tirer quelques lignes de force et présenter les propositions retenues en mars 1988.

D’autre part, un colloque de deux jours a réuni en 1987 dans notre centre de Pierrelaye, des représentants de toutes les parties concernées. Les actes de ce colloque étant disponibles2 nous n’en avons retenu que des extraits d’une table ronde sur les moyens de mettre en œuvre le rapport Wresinski.

Sur le plan international, des organisations non-gouvernementales représentées auprès des Nations Unies, ont pris, à l’occasion de l’Année internationale du logement des sans-abri une position commune qui concerne réellement les plus pauvres. Nous la publions parce qu’elle donne des points de repère qui pourraient inspirer l’action de nombreuses associations locales.

Pour clore le dossier, Georges de Kerchove revient aux principaux acteurs, aux sans-abri eux-mêmes. Il réfléchit a partir d’une action qui a trait à la modification d’une loi portant atteinte à leur liberté et à leur dignité. De cette action ne découle pas tout de suite un droit opérationnel, mais le sentiment d’une citoyenneté qui se traduit, par exemple, par la volonté que chacun dans le groupe puisse exprimer sa pensée, agir aussi non seulement « pour son propre bien mais pour celui d’autrui ».

Pouvoir commencer à être soi avec d’autres, c’est commencer à être chez soi sur la terre.

Notes

1 « Préparer l’avenir avec le Quart Monde », document introductif au forum des 4 et 5 décembre 1987, Bruxelles, IRFRH et ATD Quart Monde Belgique

2 « Familles sans-abri : un défi », actes du colloque tenu à Pierrelaye les 26 et 27 juin 1987, IRFRH et Éditions Science et Service Quart Monde.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Toit et droit avec les sans-abri », Revue Quart Monde, Année 1988, Toit et droit avec les sans-abri, Dossier, mis à jour le : 02/02/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3933.