New York : Il est temps que le pays s’engage

Fanchette Clément Fanelli and Vincent Fanelli

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Fanchette Clément Fanelli and Vincent Fanelli, « New York : Il est temps que le pays s’engage », Revue Quart Monde [Online], 127 | 1988/2, Online since 01 September 1988, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3942

L’année 1987, désignée par les Nations Unies comme Année internationale du logement des sans-abri, revêt, aujourd’hui, une signification particulière pour les États-Unis. La pénurie de logement bon marché est considérée officiellement comme une crise de première importance. Les familles près desquelles les volontaires d’ATD Quart Monde ont été présents ces vingt dernières années, ont toujours souffert de la mauvaise qualité de l’habitat.

Une famille parmi tant d’autres

Pensons par exemple à la famille Ramos que nous connaissons depuis 1977. Le père était aveugle. La mère et l’un des cinq enfants souffrant d’asthme chronique, devaient sans cesse aller à l’hôpital. Ils habitaient un immeuble à moitié déserté. Chez eux, des fuites d’eau provenaient d’appartements vides voisins dont les tuyaux avaient été arrachés par des jeunes pour les revendre. Le chien et le chat arrivaient à faire fuir les rats mais ne pouvaient rien contre les cafards qui envahissaient l’appartement la nuit par les fissures des murs.

Ce logement insalubre était vraiment inhabitable. Mais à cette époque, la bureaucratie compliquée qui présidait au relogement donnait la priorité aux sinistrés des incendies. Donc, la famille Ramos était bien loin sur la liste d’attente. Certaines familles vivaient dans des conditions terribles pendant des années tout en faisant le maximum pour gagner des places sur ces fameuses listes : elles envoyaient des certificats médicaux attestant que leur habitat dégradé causait ou aggravait leurs maladies ; elles cherchaient à obtenir des témoignages d’associations de voisinage sur leurs conditions de vie ; elles téléphonaient très souvent aux bureaux d’aide sociale et répétaient leurs demandes auprès des agences pour l’habitat. La famille Ramos fit de même avec notre soutien et après presque une année d’efforts communs, elle fut finalement admise dans un nouvel ensemble immobilier du quartier.

Les animaux domestiques étaient interdits. Avec tristesse les Amos se séparèrent du chien et du chat qui leur avaient été si utiles. La taille de leur appartement avait été déterminée selon le nombre, l’âge et le sexe des enfants suivant des règlements destinés à sauvegarder la vie privée et la santé. Il était interdit de partager cet appartement avec une personne non inscrite sur la liste sous peine d’expulsion. Les Ramos prévinrent le frère de Monsieur qu’il ne pourrait plus habiter avec eux qu’occasionnellement.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, habitant toujours le même appartement, ils sont incités à faire exactement le contraire. Le nombre d’occupants y a doublé, avec l’accord tacite des agences pour l’habitat et des services sociaux. Les Ramos ne sont pas dans une situation exceptionnelle : on estime qu’à New York cent mille familles vivent en cohabitation. Le fils et la fille aînée sont maintenant parents, mais aucun des jeunes couples ne peut trouver un logement à un prix abordable. Car pour un studio reconstruit là où l’on désertait l’insécurité il y a dix ans, il faut maintenant payer au moins cinq cent dollars par mois. Ce quartier devient bourgeois. Le fils faisant partie d’un groupe de rénovation du bâtiment, a droit à un logement, mais les travaux vont durer au moins trois ans. En attendant, ces enfants adultes et leur famille continuent d’habiter avec M. et Mme Ramos. De plus, la sœur de Mme Ramos et ses trois enfants, fuyant une situation familiale intenable, les ont rejoints. Elle avait essayé d’aller dans un foyer d’urgence. Mais les conditions de vie y étaient insupportables pour elle. Entre autres exemples, on y avait retiré les portes de W.C. pour éviter la drogue…

La famille Ramos s’est impliquée dans nos projets depuis que nous avons fait sa connaissance. En tant que membre du Mouvement Quart Monde, elle s’est battue pour le droit à un logement décent. La fatigue, le chagrin et la tension marquent les visages quand ils demandent ce qu’on peut faire pour la sœur de Mme Ramos. Mais à l’heure actuelle, nous n’avons pas de solution à leur proposer.

L’éternelle urgence

La ville en est elle-même venue à loger quatre mille familles dans des hôtels privés… Les autorités sont moralement obligées par l’opinion publique de donner un toit aux sans-abri, ce qui coûte apparemment très cher. L’État paye une chambre d’hôtel à des familles pauvres ; les médias en parlent très souvent. Ainsi les familles entrent dans une situation d’assistés et la relation entre la société et elles paraît se résumer à ce toit ; tout le reste semble secondaire.

Pourtant, que toute une famille habite une chambre d’hôtel, attendant un relogement pendant plusieurs années n’est pas sans conséquences graves. Dans l’hôtel que nous connaissons le mieux vivent cent cinq familles, soit environ quatre cents enfants. Ces derniers n’ont pas le droit de jouer dans les couloirs, ni dans le hall. Mal à l’aise, ils s’agglutinent sur le trottoir juste devant l’hôtel et sont montrés du doigt par tout le quartier. Des centaines d’êtres humains doivent vivre entassés sans aucun lieu pour se rencontrer vraiment, se détendre. Des couples n’ont droit à aucune intimité. Dans le hall, sans siège, ne sont affichés que des consignes autoritaires : « Ne faites pas de bruit », « la drogue tue » … Rien n’est gratuit ou fait pour le bonheur des yeux. Seule, une carte postale, envoyée par le Père Joseph, abritée grâce à l’ingéniosité des enfants derrière la vitre d’un guichet, représente une foule colorée d’Haïti ; elle réunit les regards, les sourires et rappelle la soif d’autre chose…

Lorsqu’une famille entière est entassée dans une ou deux chambres, les frictions deviennent inévitables. Les assistants sociaux affectés à ces hôtels privés ou à d’autres foyers ont à faire face aux crises successives et à empêcher une explosion toujours possible. « Les gens perdent leurs enfants ici », dit une mère, « j’ai peur, tout ce qui me reste, ce sont eux… ». En effet, ici beaucoup d’enfants sont retirés à leurs parents et placés. À qui la faute ? Aux deux travailleurs sociaux présents dans cet hôtel sur qui repose tout ce que la société attend encore de ces cent cinq familles ? Leur mission frôle l’impossible. Aux propriétaires privés qui, pour de l’argent, font ce que personne ne veut faire ? C’est souvent avec eux que les familles s’entendent le mieux ; peut être parce que le contrat est clair et sans condescendance, et qu’il en découle une certaine liberté.

Vivre en famille : un luxe ?

Mais l’État, lui, devrait investir dans des logements bon marché et ne pas dépenser tous les fonds dans ces solutions d’urgence qui, en fait, deviennent permanentes. Dans leur quartier, les jeunes comme le fils et la fille des Ramos ne peuvent certainement pas payer les cinq cents dollars de loyer, ni même envisager de le pouvoir un jour. Cependant, n’ont-ils pas le droit de fonder une famille à leur tour, indépendamment de leurs parents ? Pourquoi la sœur de Mme Ramos n’a t-elle le choix qu’entre être agressée ou coucher par terre dans cet appartement ? M. et Mme Ramos et leurs jeunes enfants, n’ont-ils pas le droit à la vie privée dont toute famille a besoin ? Il y a dix ans nous avons pu les aider à obtenir cet appartement. Aujourd’hui, les mêmes efforts n’aboutissent à rien.

La crise actuelle est telle que les règlements sur la densité d’occupation ne s’appliquent plus. Si une famille peut dormir quelque part, même par terre chez quelqu’un, son cas n’est plus répertorié comme urgent. Car l’objectif premier est seulement d’empêcher les familles de dormir à la rue. Les pauvres payent là une éternelle politique d’urgence. Aussi, l’opinion et chacun de nous, devons nous garder des slogans comme « Shelter the homeless ! » (Donnez un abri aux sans-abri !). Réduire ainsi la souffrance des familles sans-abri, est un procédé simpliste.

Faire du logement un droit fondamental

Du coup, foyers, hôtels bon marché et abris collectifs qui devaient être temporaires sont devenus la solution permanente pour les familles les plus pauvres. Nous faisons inlassablement connaître cette dérive. Il nous a semblé aussi que les volontaires d’ATD Quart Monde se devaient d’y être présents comme, il y a trente ans, dans un camp d’urgence qui abritait deux cent cinquante familles sans abri, aux portes de Paris, en France. Car ce pays n’est pas plus pauvre qu’il y a dix ans. Une campagne nationale mobilisant les ressources des secteurs tant public que privé pourrait venir à bout de ces situations. Les projets d’efforts personnels, les associations non lucratives ou charitables ont un rôle à jouer mais ne peuvent aboutir seuls. Des associations comme le Mouvement ATD Quart Monde pourront aider à ce qu’un habitat décent soit garanti jusqu’aux plus pauvres dès que ce pays aura décidé que le logement est un droit fondamental de tous.

Fanchette Clément Fanelli

Américaine et française, née en 1932, éducatrice elle quitte une école Montessori lorsqu’elle s’engage comme volontaire ATD Quart Monde en 1968. Bientôt envoyée avec une volontaire britannique à New York, elle y assure les fondements et la responsabilité du Mouvement en partageant la vie des familles d’une des rues les plus pauvres puis en l’étendant à des familles au-delà du quartier, en informant l’opinion et en formant de jeunes volontaires américains. Elle le représente aussi auprès des instances de l’ONU à New York.

Vincent Fanelli

Américain né en 1940, longtemps professeur de physique il devient volontaire en 1973. Dans la même équipe du Lower East Side à New York il crée un club avec les jeunes et les passionne pour les expériences scientifiques. Actuellement subventionné par la Fondation Ford pour analyser l’histoire du Mouvement aux États-Unis.

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