Le père Wresinski aux Etats-Unis, hier et aujourd’hui

Fanchette Clément Fanelli

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Fanchette Clément Fanelli, « Le père Wresinski aux Etats-Unis, hier et aujourd’hui », Revue Quart Monde [Online], 187 | 2003/3, Online since 05 February 2004, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2031

Comment les Américains accueillent-ils aujourd’hui la pensée du père Joseph Wresinski ? Et comment celui-ci voyait-il les Etats-Unis ?

Dès le camp des sans logis à Noisy-le-Grand, en banlieue parisienne, Joseph Wresinski a beaucoup investi aux Etats Unis pour y bâtir amitiés et soutiens. Il a misé sur la communauté scientifique à travers les colloques internationaux organisés par une poignée de volontaires au début des années 60. Il a voulu participer à la guerre contre la pauvreté lancée par le gouvernement américain en envoyant successivement deux volontaires travailler à New York. En 1966, il a fait un voyage à travers les Etats Unis pour rencontrer des populations pauvres et les nombreuses initiatives de lutte contre la grande pauvreté. De là est né le Mouvement du Quart Monde aux Etats-Unis.

Depuis quelques années, j’étudie tout ce que le père Joseph a dit et écrit sur les Etats Unis et je suis ébahie par la confiance qu’il avait en ce pays à cause de son idéal. « Ce peuple, disait-il, est proche des pauvres, fait d’un ramassis de pauvres, peuple issu de ces familles qui au cours des âges se sont bâties contre la misère et l’oppression. Pour les Américains, la lutte contre la misère passe par la liberté. Toute personne qui va en Amérique y va avec le sentiment de rejoindre la liberté. » Ou encore : « L’Amérique reçoit depuis plus de deux cents ans les pauvres qui ne peuvent demeurer dans leur pays. Chaque fois qu’une frontière s’est ouverte, les pauvres s’y sont engloutis. »

Mais quelle est donc l’influence de Joseph Wresinski dans ce pays ?

Un même appel à la liberté

L’influence la plus visible est la croissance du Mouvement du Quart Monde et de son volontariat international. Dès les années 60, des jeunes Américains et des moins jeunes ont rejoint le volontariat. Certains s’y sont engagés pour quelques années ; d’autres y ont trouvé leur idéal et le vivent, soit dans leur pays même, soit sur d’autres continents. Voici quelques-uns de leurs témoignages :

- « Le message du père Joseph concorde avec l’idéal sur lequel notre pays a été fondé : échapper à la persécution, au malheur, être libre, trouver des opportunités, des solutions innovatrices pour que des gens de toutes origines se mettent ensemble. Cependant il nous faut combattre notre individualisme et le sentiment que chacun peut s’en sortir, s’il le veut. »

- « Ce pays est le symbole de la modernité ; il peut l’être au service de tous. »

- « L’optimisme du père Joseph envers mon pays est très important pour moi. D’une certaine façon, il connaissait ce pays mieux que la majorité de mes concitoyens. Il en a même vu les pires côtés. Cependant il semble presque naïf lorsqu’il en parle : il a une telle foi en ce pays et en mes concitoyens ! Je dois souvent combattre un certain cynisme par rapport à mon pays et lorsque je lis ce que le père Joseph en dit, cela me redonne une certaine fierté. Nous avons besoin d’entendre le message du père Joseph maintenant plus que jamais : que les pauvres doivent être partenaires pour une vraie démocratie. »

Parmi les amis et alliés qui ont rencontré le père Joseph de son vivant ou le découvrent maintenant, nombreux sont ceux qui expriment l’influence qu’il a exercée sur eux et combien son message demeure actuel.

- «Le père Joseph, témoignait un haut fonctionnaire, disait que tous les efforts des gouvernements pour aider les plus pauvres allaient toujours vers les plus dynamiques. J’ai souvent rencontré le père Joseph et quand je l’ai mieux connu, une immense affection s’est ajoutée à l’admiration. Laïc, agnostique, je ne suis pas porté vers la spiritualité. Je n’ai pas toujours réalisé combien les deux dimensions, spirituelle et politique, se mêlaient en lui, faisant le grand homme qu’il était. D’autres l’ont dit, la meilleure manière de le comprendre est de le voir comme un prophète. Les prophètes de l’Antiquité alertaient leurs concitoyens à propos des grandes hontes ou des graves dangers et essayaient de les rappeler à la raison. C’est l’essence même de ce que fut le père Joseph. » (cité dans Artisans de démocratie, Jona M. Rosenfeld, Bruno Tardieu, éd. Quart Monde, éd de L’Atelier, 1998, 304 pages.)

- «Je crois que le message du père Joseph est tout à fait ce qu’il faut pour mon pays. » écrit un participant à un groupe de réflexion à partir des écrits du père Joseph. «Les plus pauvres vivent des conditions déshumanisantes qui les excluent de l’ensemble de la société. Nous devons nous appuyer sur les ressources qu’ils portent en eux. »

- Une personne se souvient : « Je n’oublierai jamais cette citation du père Joseph : “L’analyse et la connaissance ne sont rien si elles n’apportent pas un amour réel des gens. Si nous ne parlons pas des familles avec amour, elles seront toujours analysées et jugées” ».

- Un scientifique écrit : « Avec le Mouvement du Quart Monde, nous réalisons des aspects de nous-mêmes qui sommeillent en nous. Nous avons des quantités d’organisations qui parlent au nom des pauvres mais le Quart Monde met les plus pauvres sur le devant de la scène publique. ».

Ou cet ami fidèle : «Le père Joseph reste tellement d’aujourd’hui et nous avons tellement besoin d’entendre sa voix. »

Pour le père Joseph, les pauvres sont « nous »

Après la traduction en anglais du livre Les Pauvres sont l’Eglise (The poor are the church, fr. Joseph Wresinski, Twentythird Publications, 2001, 191 pages.), un ministre du culte écrit : « De par son expérience et à travers la lecture de la Bible, le père Wresinski montre que l’Eglise n’existe pas et n’a pas d’authenticité en dehors des pauvres. Je crois que tout lecteur de ce livre essaiera comme je le fais moi-même d’appliquer cette compréhension à son engagement avec les familles dans la grande pauvreté, ici et à travers le monde. ».

Le préfacier de cette édition anglaise part des conceptions habituelles de la pauvreté dans le pays : « Elles ont la même base. On voit le pauvre comme extérieur à nous. Chacune est l’expérience de notre échec à être en communion avec les pauvres, à partager leur souffrance, à comprendre que les pauvres sont “nous” ». Il poursuit en montrant comment un universitaire comme lui, de religion juive, est interpellé par le message de Wresinski en termes de compassion, de souffrir avec, qui nous remettent en relation d’égalité et de dignité : «Il nous faut comprendre chez Joseph Wresinski que, pour notre propre intégrité morale, nous nous devons d’embrasser ceux qui endurent cette condition comme amis, voisins et membres à part entière de notre société. » Ce professeur de sociologie enseigne maintenant à ses étudiants que changer radicalement notre relation aux plus pauvres est la condition de base d’un engagement social et politique. Et d’un vrai changement.

Dans la lignée de Martin Luther King

Le père Joseph lui-même s’est situé dans la lignée de Martin Luther King et de tous ceux qui, au cours des siècles, se sont levés pour rappeler au pays son idéal. On pourrait en citer des centaines, tel Frederick Douglas, en qui les familles les plus pauvres se reconnaissent immédiatement. Esclave libéré, il proclamait le 4 juillet 1852 : «Vous avez déclaré que tout être humain a droit à la liberté. Cette fête de l’indépendance n’est pas la mienne lorsque j’entends les cris des millions de mes frères qui sont encore dans les chaînes ».

Ou le poète Langston Hugues écrivant en 1938, son fameux poème : «Que l’Amérique devienne l’Amérique, le rêve qu’elle a été, la grande terre d’amour, terre de liberté, ce qu’elle n’a jamais été encore mais doit être et sera, la terre où tout être humain est libre, à cause des pauvres, des indiens, des noirs, de moi, qui faisons l’Amérique, de nous dont la souffrance et le sang, la sueur et la foi, les mains et le labeur doivent faire revivre notre puissant rêve.».

Ou Eleanor Roosevelt qui a élargi le rêve américain à celui des Nations unies, et qui disait en 1954 : «Nous essayons de construire des ponts entre les peuples. Or nous sommes un peuple impatient et nous voulons des résultats immédiats. Mais aller trop vite provoque inévitablement des retours en arrière. Il nous faut vouloir apprendre des autres peuples, les écouter, vouloir les comprendre. Nous sommes la nation la plus puissante du monde. Nous ne pouvons être des leaders que si nous vivons vraiment l’idéal que nous proclamons ; autrement nous ne pouvons nous aider nous-mêmes, ni aider le monde.»

Et Martin Luther King, après des années de lutte pour son peuple, écrivait en 1967, peu de temps avant sa mort : «Il est temps de nous civiliser par l’élimination de la misère dans notre pays et dans le monde .»

Ces voix continuent de se faire entendre, alors que tant et tant d’organisations et d’individus continuent de lutter avec les plus pauvres. Il y a une dizaine d’années, Mario Cuomo, ex-gouverneur de New York, écrivait : «Je dois penser au père sans emploi comme à mon propre père, à la mère luttant contre la pauvreté comme à la mienne.»

En décembre dernier, Jimmy Carter recevant le prix Nobel de la paix, disait : «Le problème le plus sérieux et le plus universel est le gouffre grandissant entre les plus riches et les plus pauvres dans le monde, à l’intérieur des pays et entre eux. Je suis témoin de la capacité des plus pauvres à tenir le coup dans des conditions inhumaines. J’ai appris à admirer leur courage et ce qu’ils peuvent accomplir lorsqu’on leur en donne la chance.»

Plus récemment encore, un groupe de lobby de l’Etat de Virginia écrivait : «Tout projet de loi présenté à l’Assemblée devrait montrer l’impact qu’aura cette loi sur la pauvreté. Notre climat politique ne vise qu’à gérer la pauvreté et non pas à la détruire. L’éradication de la pauvreté doit être notre mesure.»

Vivre l’idéal fondateur des Etats-Unis

Aux Etats-Unis, le message de Joseph Wresinski se greffe sur des racines profondes. Ceux qui l’ont reconnu et se sont mis à son école sentent qu’il s’agit de vivre de façon plus radicale l’idéal fondateur de notre pays. Le message du père Joseph, l’engagement qu’il propose affinent cet idéal, le replongeant sans cesse dans la réalité de vie des familles qui, aujourd’hui, vivent dans la grande pauvreté.

De fait, lorsqu’en 1983, le père Wresinski a pris la parole publiquement lors du festival du Quart Monde à New York, il a exprimé lui-même cette vision :

«Votre peuple est né, est issu de ces familles qui au cours des âges se sont dressées contre la misère et l’oppression. La fierté et le courage de vos ancêtres coulent dans vos veines. Aussi l’Amérique a-t-elle le destin redoutable d’être symbole de liberté, de justice et de paix.

L’Amérique n’a pas toujours été fidèle à son destin ; mais quand l’Amérique trahit, le monde entier en est atteint et souffre et les pauvres en sont humiliés et désespérés parce qu’ils sont alors sans terre de liberté. Cela l’Amérique ne peut l’ignorer, ne peut l’oublier. Les peuples de la misère ont les yeux braqués sur elle. L’Amérique a la responsabilité de permettre à ces peuples de la misère de prendre rendez-vous avec la liberté, la justice et la paix. Cela oblige l’Amérique à changer ses modes de vie, de penser, ses attitudes, sa suffisance aussi. Elle n’a pas reçu la vocation d’être le premier pays du monde et le plus riche, mais d’être serviteur et défenseur de tous les pauvres du monde, et en premier lieu des pauvres de son pays.

Mais détruire la misère c’est avant tout rencontrer des hommes et des femmes. C’est aller les chercher là où ils se trouvent, non pas pour les enseigner, mais pour apprendre d’eux la vérité de nos convictions, pour apprendre d’eux ce qu’ils sont, ce qu’ils attendent de nous afin que nous les aidions à faire ensemble ce qu’ils veulent. Sachez quitter vos sécurités comme vos ancêtres l’ont fait autrefois. Allez chez les plus pauvres du monde, alors les plus pauvres auront raison de croire à la liberté, à la justice et à la paix »

Dans une période comme celle que nous vivons aujourd’hui, ces paroles ne sont-elles pas un appel pressant ?

Fanchette Clément Fanelli

Fanchette Clément-Fanelli, française, et son mari Vincent, américain, sont volontaires d’ATD Quart Monde depuis plus de trente ans. Engagés surtout aux Etats-Unis, ils vivent actuellement au côté de familles oubliées dans les Appalaches. (Voir Quart Monde n° 177)

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