Contre la pauvreté, l’amitié d’abord

Fanchette Clément-Fanelli

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Fanchette Clément-Fanelli, « Contre la pauvreté, l’amitié d’abord », Revue Quart Monde [Online], 147 | 1993/2, Online since 01 December 1993, connection on 05 March 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3298

L’actualité que nous relatent les médias est chargée de violence qui accréditerait souvent notre impuissance. Il est pourtant des occasions où ils nous proposent des gestes de paix, d’amitié. Voici ce que les enfants en ont fait

7 000 messages ! 7 000 enfants ont pris la plume pour répondre à l’opération lancée par Télérama Junior (numéro 45, 28 nov. 4 déc. 1992) associé avec ATD Quart Monde, sur le thème « Contre la pauvreté, l’amitié d’abord. » L’opération a été organisée dans la semaine où l’émission de télévision La Marche du siècle abordait le thème « Pauvreté : la grande indignité. »

Cette campagne invitait les enfants à écrire un message d’amitié à un autre enfant sur une carte postale insérée dans la couverture du journal. Chaque enfant devait timbrer sa carte adressée à Tapori1 et la poster. Le secrétariat de Tapori s’était engagé à faire parvenir les cartes reçues à des enfants défavorisés, notamment par le réseau des bibliothèques de rue, afin que des enfants puissent y répondre. Ce sont plus de 7 000 enfants qui ont répondu.

Que 14 000 enfants se soient ainsi mis en lien en un temps assez court est plein d’enseignements. Les enfants sont immédiatement sensibles à la souffrance d’un autre enfant, à ce qu’ils perçoivent comme injuste et ils sont tout de suite prêts à se mobiliser.

Dans l’ensemble, en répondant, les enfants se sont présentés, ont parlé de leur famille, de leurs copains, de ce qu’ils aiment faire. Ils indiquent clairement qu’ils voudraient que l’enfant qui recevra leur carte réponde. Ils disent très souvent : « Je suis ton copain » ou « Maintenant tu as un copain : moi » Cette déclaration est parfois exprimée avec beaucoup de délicatesse : « Je pense que l’amitié et l’amour passent avant toute chose, avant la tristesse et avant la pauvreté. » « Dans le monde, il y a une personne qui pense à toi : moi. A partir de maintenant, je suis ton amie. Si tu veux bien, tu es le mien. » « Quand on a un ami, il ne fait plus gris, on est heureux et joyeux, tant mieux ! Maintenant que tu as deux amies, ne te fais plus de soucis. » « Je pense à vous tous les soirs en me couchant. J’ai bien envie de vous rencontrer un jour. Amitiés. »

Certains messages étaient sous forme de poèmes ; d’autres y ajoutaient un dessin. Il y avait des jeux, des devinettes, des astuces ou simplement un très beau dessin sans texte.

Comme il risquait de se passer un certain temps avant que l’enfant ne reçoive une réponse, le secrétariat international de Tapori, situé à Treyvaux en Suisse, décida d’envoyer une première lettre à chaque enfant pour le remercier et lui dire que sa carte serait envoyée à un autre enfant mais qu’il fallait être patient si la réponse tardait un peu. Un numéro de la Lettre de Tapori était joint.

A ce premier courrier, 163 enfants répondirent. L’un dit, par exemple « (Dans Tapori) j’ai aimé la phrase du père Joseph : « nous sommes riches d’espoir, de courage et d’amitié » pour montrer qu’on n’est pas forcément riche de sous et qu’on est plus heureux avec des amis qu’avec de l’argent. J’ai offert mon dessin à une fille de ma classe car elle n’a pas de copine et elle a compris que je voulais être sa copine. Depuis ce jour-là on ne se quitte plus. » Toutes ces réponses montrent combien les enfants comprennent qu’ils peuvent, tout simplement, à leur niveau, changer une situation d’exclusion en offrant leur amitié.

Réaliser cet envoi était un énorme surcroît de travail pour l’équipe de Treyvaux qui fit appel à des amis et des bénévoles pour aider. C’était l ‘époque de Noël et des familles du Quart Monde sont venu passer des journées à aider à cet envoi, certaines ajoutant même un petit dessin sur l’enveloppe. Un père de famille a dit aux volontaires sa fierté d’avoir été associé à ce travail qui permettait à des enfants de se dire leur amitié.

Les animateurs de bibliothèques de rue en France, Belgique et Suisse se sont très vite impliqués pour que les enfants des cités et quartiers puissent recevoir une carte et y répondre. Leurs témoignages disent tous la surprise des enfants de recevoir une carte et leur enthousiasme pour y répondre :

- « Lorsque nous expliquons que des enfants veulent devenir leurs amis, les enfants sont surpris, comme s’ils ne nous croyaient pas. La plupart ne peuvent lire et écrire, mais la lecture de la carte et la rédaction de la lettre ont été des temps privilégiés ; ils ont compris qu’ils s’étaient fait des amis. »

- « Le plus émouvant a été de voir les enfants réputés « durs », se mêlant rarement au groupe, venir s’asseoir près de nous et écouter très attentivement. Cyril reste toute la séance pour écrire sa carte, même quand ses copains essaient de le perturber. Cette journée fut un moment de paix qui a réussi à rassembler les enfants et à gommer les différences et l’exclusion. »

Lionel, qui a beaucoup de mal à l’école, a passé presque deux heures à faire sa carte avec une immense application. Il a reçu une réponse une semaine après ; il en était extrêmement fier. Les réponses ont commencé à arriver et ont suscité toute une émulation. Les enfants brandissaient leurs cartes comme un vrai trésor. Ils existaient pour quelqu’un d’autre.

Motivés par la possibilité de correspondre avec un autre enfant, des enfants ont surmonté leurs difficultés avec l’écrit. Sophie a passé deux séances entières, en recommençant plusieurs fois, soutenue par un autre enfant, pour arriver à écrire quelques lignes. Des enfants ont appris leur adresse. Karine a dit : « On apprend à faire des amis. »

- « Cindy a écrit son texte toute seule, l’a lu à ses parents, a acheté son timbre et son enveloppe avec l’argent qu’elle avait pour acheter un ballon, parce que « les amis, c’est plus important. »

- « Christophe, dont les six frères et sœurs sont placés, écrit simplement « j’aime bien mon père et ma mère. »

Les témoignages montrent que les parents sont entraînés par l’enthousiasme des enfants :

- « La journée a été un grand cri du cœur et devant l’enthousiasme des enfants, les parents sont venus écouter. Certains tiennent à participer à leur manière ; s’ils ne savent pas lire et écrire eux-mêmes, ils fournissent le timbre à coller sur l’enveloppe. »

- « Une maman demande qu’on laisse la carte à la maison. Ils ont écrit la réponse en famille. »

Répondre aux cartes a souvent été pour les enfants leur première découverte du monde de la poste. Ils le voient d’emblée comme ayant une « bonne » mission, celle de permettre que des gens se connaissent.

« C’était la première fois qu’ils recevaient une lettre. Nous sommes allés poster les lettres. C’était la première fois qu’ils faisaient cela. Chacun a mis sa lettre dans la boîte lui-même. Ils prenaient quelques secondes avant de lâcher l’enveloppe par la fente et ensuite y mettaient le nez ou les yeux pour voir où elle tombait. On a discuté avec la postière sur le numéro des départements et le nombre de jours de voyage du courrier. Les timbres étaient une source d’émerveillement. »

« Nous avons visité la poste. Un enfant a écrit au receveur pour le remercier : « Bonjour, monsieur Jacques ; j’ai tout aimé, tout. Surtout la machine qui mettait le timbre. C’est gentil de donner la lettre aux autres. Merci. Jimmy. » Il a composé la lettre entièrement seul. J’ai écrit sous sa dictée car il ne sait pas encore écrire. Il choisissait scrupuleusement la couleur de chaque mot. Ensuite il m’a demandé d’écrire son nom sur une autre feuille pour qu’il puisse signer. Il a dessiné en dessous la poste avec un pommier et le soleil et il a cherché où était écrit le nom du postier pour le recopier sur son dessin avec un soin particulier. J’étais très ému par son attitude, lui qui passe pour un enfant dur pour lui et pour les autres. »

Entraînés par les enfants, les parents entrent dans cette dynamique. Des parents, dont les enfants sont placés, malgré la souffrance intolérable qu’ils éprouvent encore, font le lien avec des familles d’accueil et des centres de placement pour que ces enfants aussi reçoivent des cartes et puissent y répondre.

Cependant, parmi les 7 000 cartes reçues, environ un dixième était difficile à faire suive directement à des enfants défavorisés car ils en auraient été blessés. Les messages étaient forts, les enfants y exprimaient clairement leur refus de la misère, leur peine à voir d’autres enfants condamnés à avoir moins de chances qu’eux, et leur désir d’être les amis de ces derniers.

- « Vous n’avez rien : ce n’est pas juste. »

- « J’espère que tu vas devenir riche, comme nous. »

- « Moi je trouve que les enfants pauvres sont comme les autres et il ne faut pas se moquer d’eux. »

- « C’est dommage que t’es pauvre. Je voudrais t’aider ; qu’est-ce que je dois faire ? »

Finalement Tapori décida d’adresser une lettre personnalisée aux enfants qui avaient envoyé ce type de message. Il fallait être honnête avec les enfants en leur disant que leur carte ne serait pas donnée à un autre enfant et, en même temps, ne pas les blesser, mais leur donner la possibilité d’affirmer leur compréhension. Là encore, les enfants ont montré leur soif d’aller plus loin, comme en témoigne cette réponse :

« Bonjour Tapori… J’ai appris que je n’aurai pas d’ami(e) car ma lettre aurait pu choquer un enfant… D’habitude, je ne suis pas aussi maladroite. Alors, si c’est possible, j’aimerais réécrire cette lettre plus habilement, et je vous serais reconnaissante de bien vouloir me renvoyer ma lettre pour mieux comprendre et ne pas refaire la même erreur. Je suis de tout cœur avec vous. Continuez ! … »

Parfois les cartes ont provoqué une réaction en chaîne, comme en témoigne une personne engagée avec les enfants (voir encadré ci-dessous)

Cette campagne a vraiment démontré à quel point les enfants peuvent se mobiliser dès qu’ils sentent qu’une situation est injuste. Ils trouvent des réponses toutes simples, dictées par le cœur. En étant attentifs aux enfants, les adultes peuvent les aider à aller jusqu’au bout des gestes qu’ils posent pour créer la paix. Ce faisant, eux aussi entrent dans cette dynamique de bâtir un monde fraternel.

Cette campagne aura comme prolongement un livret qui sera prochainement édité conjointement par Télérama Junior et ATD Quart Monde.

Une chaîne d’amitié

Gisèle C

Saint-Quentin

Bonjour !

Voilà une « petite histoire » bien étonnante…

Un enfant, habitant un village près de Grenoble, a répondu à l’appel de Télérama Junior et a envoyé un message d’amitié à un enfant qu’il ne connaissait pas.

Une petite Florence en visite chez sa grand’mère, rue d’Artois à St Quentin, a choisi sa carte pendant la bibliothèque de rue « parce qu’il a un beau nom » … et a répondu. Elle disait dans sa carte qu’elle aimait beaucoup les fleurs et qu’elle aimerait en recevoir…. !…

Mais elle était tellement sûre de ne pas avoir de réponse, que, pour rigoler, elle a donné son adresse mais un faux nom (celui de sa copine.)

Matthieu, sûrement ravi de recevoir une réponse, a voulu faire plaisir à Florence, et il lui a envoyé un bouquet de fleurs…Vous imaginez la tête de la fleuriste, quand, arrivée à l’adresse indiquée, elle a fait le tour de l’étage, du HLM, du pâté de maisons, puis de la rue, sans trouver une petite fille de ce nom-là…

Inquiète que ce bouquet n’arrive pas à destination, elle a contacté le CCAS, l’école du quartier, la mairie… sans succès. Enfin, quelqu’un a appelé le fleuriste d’où venait la commande ; celui-ci savait que ce bouquet était envoyé à un enfant par un autre enfant dans le cadre d’une action avec ATD Quart Monde. La mairie m’a donc contactée. Il ne restait plus qu’à aller trouver la grand’mère de Florence pour qu’elle nous donne son nom…

Je suis allée la voir, elle était au courant de cet échange de cartes postales… et m’a donné le nom et l’adresse de sa petite fille.

Je suis d’abord allée voir ses parents ou plutôt sa maman qui vit seule et que je ne connaissais pas, pour lui expliquer d’où venait le bouquet que sa fille allait recevoir… ; elle n’en revenait pas de cette grande histoire.

Nous n’avons pas dit à Florence qu’elle allait recevoir un bouquet de fleurs pour qu’elle ait la surprise… nous lui avons seulement dit qu’un enfant lui avait répondu, mais que la réponse n’était pas arrivée à cause du nom qu’elle avait donné. Je lui ai demandé si elle voulait bien, maintenant, que je donne son vrai nom… elle ne demandait pas mieux… ! ! ! Elle disait : « C’était pour rigoler, et puis-je croyais que personne ne répondrait de toute façon… »

J’ai donc revu la fleuriste, qui a (je suppose) apporté le bouquet de fleurs, hier après-midi…

Voilà comment une lettre, que Florence avait envoyée sans espoir de réponse, se transforme, grâce à Matthieu et à la bienveillance de gens qui ne se connaissent pas, en un bouquet de fleurs, qui lui dit l’Amitié…

1 Tapori est un mouvement mondial d’enfants de tous les milieux qui agissent pour la paix et l’amitié. La « Lettre-Tapori » est leur journal de

1 Tapori est un mouvement mondial d’enfants de tous les milieux qui agissent pour la paix et l’amitié. La « Lettre-Tapori » est leur journal de liaison.

Fanchette Clément-Fanelli

Fanchette Clément-Fanelli est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1968. Responsable de l’implantation et du développement du Mouvement aux Etats-Unis jusqu’en 1991, elle est actuellement chargée de développer la dynamique « Tapori » dans le monde.

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