Partenaires d’une vie communautaire aux Appalaches

Fanchette Clément Fanelli and Vincent Fanelli

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Fanchette Clément Fanelli and Vincent Fanelli, « Partenaires d’une vie communautaire aux Appalaches », Revue Quart Monde [Online], 177 | 2001/1, Online since 05 August 2001, connection on 12 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1656

Comment se retirer dans une région rurale pauvre pour apprendre d’elle à mieux vivre au cœur du monde ?

Index de mots-clés

Monde rural

Index géographique

Etats Unis d'Amérique

Fanchette Fanelli : Depuis les années 60, au moment de la grande offensive contre la pauvreté aux Etats-Unis, cette région avait été désignée comme une des poches de grande pauvreté du pays. On en parlait donc déjà entre militants d’ATD Quart Monde comme d’une région qu’il faudrait connaître davantage. Le père Joseph Wresinski y est passé lors de son voyage à travers les Etats-Unis en 1966. Nous-mêmes avons repris les premiers contacts établis alors. Cela a amené des relations suivies avec des personnes engagées sur place. Plusieurs correspondants sont devenus des amis et, certains, des membres d’ATD Quart Monde qui ont participé à des rassemblements nationaux et internationaux.

Vincent Fannelli : Dans cette région, depuis le siècle dernier, des compagnies sont venues exploiter le bois et le charbon. Elles ont aussi exploité les hommes, en achetant « les droits minéraux » sur la terre. La compagnie possède les richesses sous la terre, c’est-à-dire le charbon, et les habitants restent propriétaires de la surface du terrain. L’exploitation a souvent forcé les gens à quitter leur maison entourée de débris ou a empoisonné puits et rivières. Cependant les habitants étaient tributaires des compagnies pour le travail. C’était un peu semblable à ce qui se passe dans les pays du tiers monde. Deux versions s’affrontent sur l’histoire de cette région. Pour les uns, c’est une région-refuge. Des peuples indiens y vivaient sans grand contact avec des Blancs. Au moment de la colonisation, des gens très pauvres d’Irlande et de Grande-Bretagne ont été emmenés dans le Sud pour un travail forcé. Certains se seraient enfuis et réfugiés dans la région des Appalaches où il est facile de se cacher. Ils se seraient installés dans les vallées isolées, cultivant un jardin, chassant ; ils ont dû négocier avec les Indiens. Au siècle dernier, les compagnies minières ont recruté des travailleurs noirs dans le Sud pour la construction des voies ferrées. Les différents groupes se sont mélangés ou ont appris à vivre ensemble, mais ils sont restés à l’écart. Cette région n’a pas connu l’élan, l’esprit pionnier, la mobilité caractéristique du pays.

F.F. : A cette réputation que le pays a toujours été peuplé de gens cherchant à s’isoler, incultes, voire arriérés, s’oppose actuellement une autre théorie. Au début du siècle dernier, il y avait en effet quelques familles riches propriétaires d’esclaves ; cette classe aisée, peu nombreuse, a participé au développement industriel et à la construction du chemin de fer. Faire remonter cette partie de l’histoire révèle la fierté d’une population qui souffre du jugement porté sur elle et qui veut montrer ses propres forces.

V.F. : La région est très montagneuse avec des vallées profondes et étroites. L’isolement a coupé la population des progrès économiques et sociaux. L’extérieur la considère ignorante et la rend responsable de son retard.

F.F. : Les gens de la région ont un accent et un dialecte propres dont on se moque dans le reste du pays. Ils sont très conscients de cette marque de ridicule et beaucoup ont une véritable peur de s’aventurer au-delà de la région.

V.F. : La région est rurale mais sans agriculture. Rural signifie donc un endroit qui n’est pas urbain, où les gens vivent isolés les uns des autres et au rythme de la nature C’est rural aussi dans le sens où les gens se connaissent depuis des générations. Ils ne peuvent échapper à une histoire connue de tous. En même temps, ils font tous partie d’une certaine manière de la communauté. Si quelqu’un est très pauvre, a une mauvaise réputation, on peut l’éviter, mais on ne cherche pas à le mettre dehors, personne n’est exclu.

F.F. : Autre signe rural : le temps est vécu à l’inverse de la ville. Lorsque nous rendons visite à une famille, on nous dit : « Qu’est-ce qui te presse ? » On pourrait rester une journée entière pour une visite. Lorsqu’il y a une réunion, les gens viennent en avance et restent ensuite, sauf ceux qui à cause du travail sont astreints à un autre rythme. Le rural, c’est aussi certains types d’activités comme le jardinage. Autrefois chaque famille cultivait un jardin potager. Cela est encore une activité importante pour les plus de 50 ans qui ont suffisamment de force physique pour s’y adonner. C’est une fierté, un sujet de conversation, mais ce n’est pas transmis aux jeunes. Par contre la chasse et la pêche sont importantes pour les adultes et pour les enfants ; il y a beaucoup d’absentéisme scolaire lors de l’ouverture de la chasse. Mais les mines à ciel ouvert et le bûcheronnage intensif abîment la nature et peu à peu toute cette manière de vivre dont les gens sont fiers, à laquelle ils tiennent, risque de disparaître.

F.F. : C’est difficile de parler « des plus pauvres ». Par exemple nous entendons aussi bien dire qu’on est tous pauvres ici ou qu’il n’y a pas de pauvreté ici. Les salaires sont très bas, beaucoup vivent de pensions d’invalidité ou de vieillesse. Il y a une pauvreté économique généralisée, mais celui qui ne sait pas gérer son argent est mal considéré. On ignore encore les conséquences du changement de l’aide sociale. Certaines personnes ou familles n’ont plus de couverture sociale. Elles n’ont donc rien sauf quelques dollars glanés en nettoyant un jardin, en coupant du bois, en déchargeant un camion.

V.F. : Il nous est difficile de trouver des repères, en partie à cause de l’isolement. Pour connaître les gens, nous cherchons les moments où ils se rassemblent. Par exemple, traditionnellement depuis cinquante ans, en décembre un train traverse la région avec un Père Noël dans le dernier wagon. Autrefois il distribuait jouets et bonbons aux arrêts du train. Maintenant il ne s’arrête pas ou à peine mais jette des bonbons et de petits cadeaux sur la voie. Les habitants se rassemblent à des endroits précis au passage du train. Nous y sommes allés et nous avons vu des personnes qui semblent très pauvres et que nous n’avions jamais vues auparavant. Où sont-elles d’ordinaire ? Comment les rencontrer ? Il faut une occasion et nous sommes à l’affût de celles-ci. Il n’y a pas de quartiers pauvres comme en ville. Ce qui rassemble, ce sont les petites églises baptistes fondées la plupart du temps autour d’une famille et les centres de distribution de colis alimentaires. Certains hameaux et logements subventionnés sont connus comme particulièrement pauvres et ont mauvaise réputation, ainsi que certaines familles vivant dans des « hollows » – des vallées très isolées. Mais il n’est pas possible de leur rendre visite sans être introduits. Il y a une très grande méfiance des « outsiders », – ceux qui viennent d’ailleurs – et une grande peur des intervenants.

F.F. : Nous n’avions pas d’idée préconçue sur ce que nous voulions faire. Nous voulions mieux connaître, mieux comprendre la région, ses habitants et ceux qui y sont engagés dans la durée, certains depuis plus de vingt ans.

La petite maison qui a été donnée à ATD Quart Monde se situe au bord d’une route dans un hameau d’une cinquantaine de maisons. Nos faits et gestes sont donc visibles par tous et nous dépendons des voisins pour le parking de la voiture. La maison et le terrain étaient dans un état misérable. Nous avons réalisé, après coup, combien il avait été important que nous commencions par retaper la maison et faire le jardin. Nous nous inscrivions ainsi dans la communauté par le travail manuel, l’amélioration de l’environnement et les liens de voisinage.

V.F. : Pour nous inscrire dans la vie de la région, nous avons décidé de passer beaucoup de temps au centre communautaire local. Celui-ci a une longue histoire dans la région. Il est géré par des personnes à faibles revenus, pour la plupart bénévoles ; une seule, présente à temps plein, reçoit une petite compensation financière. Le centre a une petite coopérative alimentaire et une braderie une ou deux fois par mois. Nous avons vu une porte ouverte avec un autre programme offert par le centre. Ce sont des cours de rattrapage qui permettent à ceux qui n’ont pas terminé le secondaire de se préparer à un certificat d’équivalence au diplôme de fin d’études.

F.F. : Chez les jeunes, dès 15-16 ans, se dessine une fracture entre ceux qui vont faire des études au-delà du secondaire et les autres. Les premiers, même s’ils restent très attachés à leur famille, sont perdus pour la région qui voit partir ses forces vives. Les autres n’ont souvent comme solution que des petits boulots sans perspective. Le milieu les juge travailleurs ou paresseux selon qu’ils tiennent ou non ces emplois.

V.F. : Depuis quatre ans, je propose à ces jeunes et aux adultes, des cours d’informatique au centre communautaire local. Concrètement, ce sont des cycles de huit à dix semaines à raison d’une heure et demi le matin ou le soir, deux fois par semaine. Une dizaine de personnes participe à chaque session dont le programme est très précis. Après cette formation, les gens ont des bases suffisantes pour se débrouiller avec un ordinateur, ou pour continuer dans une université, ou pour avoir plus de chances de trouver un travail. Ceux qui ont suivi le cours expriment un fort intérêt et une demande d’approfondissement.

Nous sentons que cela correspond à un désir et un besoin réels. Il nous semble absolument indispensable dans ce que nous proposons ou entreprenons de le faire avec l’accord de la communauté, même si évidemment cet accord est souvent tacite et ne s’exprime pas tout de suite. Il a fallu deux bonnes années pour sentir que le cours d’informatique revalorise le centre aux yeux de ceux qui y sont engagés comme aux yeux de la communauté tout entière. Cela permet également au centre communautaire d’être perçu comme un pôle de développement pour la région.

F.F. : Pour nous il s’agit le plus souvent de faire des choses simples, comme par exemple, participer à la préparation d’une fête ou vivre des événements comme le 17 octobre, Journée mondiale du refus de la misère. La première célébration du 17 octobre avait été organisée au centre communautaire en 1995 par des personnes qui avaient participé au congrès international des Familles à New York, l’année précédente. C’était le jour où nous arrivions dans les Appalaches pour visiter la maison. Au cours des années, la célébration a évolué. Elle est entrée dans la tradition et est restée familiale et communautaire, sa préparation et son animation étant assurées par un comité de personnes qui appartiennent à plusieurs églises et groupes locaux. Chaque passage de volontaires ou de membres d’ATD Quart Monde, long ou court, permet aussi une avancée dans la conscience d’être reliés au monde et d’y contribuer.

Dans ce lieu jugé pauvre, les gens ont beaucoup à offrir et sont prêts à le faire. Nous-mêmes comme volontaires, participons au développement communautaire. Nous essayons d’éviter d’entrer dans les inévitables conflits de personnes ou de groupes et de revaloriser ceux qui sont parfois mal jugés et tenus à l’écart. Nous cherchons tout ce qui bâtit la fraternité au quotidien et avec tous la faisons émerger peu a peu.

1 Auteur de The human face of poverty, Éd. The Bootstrap Press, 1990, 146 pages.
1 Auteur de The human face of poverty, Éd. The Bootstrap Press, 1990, 146 pages.

Fanchette Clément Fanelli

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Vincent Fanelli

Volontaires américains d’ATD Quart Monde depuis trente ans, Vincent Fanelli1 et Fanchette, d’origine française, ont contribué à bâtir ce Mouvement aux Etats-Unis en vivant longtemps à New York. Après avoir travaillé au centre international d’ATD Quart Monde à Méry (France), ils ont choisi de s’engager avec les habitants des Appalaches.

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