... Quelques points de repère

Patrick Cingolani

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Patrick Cingolani, « ... Quelques points de repère », Revue Quart Monde [Online], 200 | 2006/4, Online since 05 May 2007, connection on 19 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/437

L’auteur reprend ici sa contribution à la table ronde de Campus 2006, animée par Xavier Godinot (cf. article précédent)

Dans son rapport au Conseil économique et social (1987), Joseph Wresinski définit la pauvreté comme le produit de précarités ou d’insécurités accumulées et observe que les personnes touchées sont souvent plus jeunes et les familles plus souvent monoparentales que par le passé.

Aujourd’hui, la réalité des cités dans les zones urbaines sensibles actualise ce constat, en constituant comme des espaces ségrégés. Il s’y accumule en effet des situations de précarité : un chômage localement bien supérieur à la moyenne nationale, des maladies souvent d’origine professionnelle, des familles monoparentales, des difficultés et des échecs scolaires, des crises de transmission relatives à la culture, aux valeurs, au travail lui-même qui n’apparaît plus comme une activité régulatrice. Le père meurtri, humilié par le travail ou par le chômage, s’enferme dans l’incompréhension du fils qui ne saisit plus les raisons de tant d’efforts et de souffrances. Cette absence d’ancrage nourrit un désœuvrement, des conduites qui ne trouvent plus à s’investir dans l’activité professionnelle et finalement des comportements criminels qui garantissent une réussite facile, voire une visibilité statutaire apparentée aux maffias.

Le contexte a changé mais nous sommes pourtant au plus près du diagnostic du rapport cité plus haut Grande pauvreté et précarité économique et sociale, car la profondeur de la pauvreté est aussi spirituelle, symbolique. Il y a là un enjeu d’existence, de reconnaissance et de dignité, qui s’actualise dans le sentiment d’être « paria ».

Dès qu’ils le peuvent, certains fonctionnaires ou résidants cherchent à échapper à la cité. Des enseignants, des policiers, demandent leur mutation vers des quartiers plus tranquilles. Des habitants, parmi les moins démunis et les plus qualifiés professionnellement, déménagent tandis que de nouvelles populations, plus précaires encore, arrivent pour les remplacer, nourrissant l’effet de trappe de la cité.

Cette situation d’accumulation des déficits et des insécurités, de dégradation générale du tissu social, révèle un enjeu de rapport social caractérisé par l’injustice. Sont rassemblés là ceux qui, Français d’origine immigrée ou Français de souche, ne sont pas considérés à égalité avec les autres. D’où leur sentiment de honte et d’indignité.

Ces effets disqualifiants génèrent des enjeux de reconnaissance. Avant même l’enjeu de la participation se pose celui de la représentation et de l’entrée dans l’expérience effective de la démocratie.

Pouvoir de dire et de contester

Là, je retrouve le souci de Joseph Wresinski de rendre la parole aux plus pauvres. L’enjeu est de pouvoir dire et contester une telle situation de relégation, de pouvoir construire contre celle-ci une identité, une dignité, à travers la participation effective à la vie citoyenne. Or cette représentation, cette participation, est largement refusée, déniée. Cela éclaire où l’on en est sur la question de la pauvreté et de la précarité aujourd’hui pour l’ensemble des populations qui vivent sur le sol national.

En 1983, un mouvement s’était créé dans les banlieues, la « marche pour l’égalité et contre le racisme », qui avait exprimé une aspiration à la réhabilitation de ces jeunes dans leur dignité sociale et dans leur existence politique au sens large. Elle avait répondu aux agressions racistes, aux violences perpétrées contre les jeunes tués ou blessés dans les cités, à la montée du Front National. Elle s’est effondrée en partie en raison de la récupération politicienne et moralisatrice du mouvement. Depuis, la représentation des jeunes, notamment immigrés, est restée quasiment nulle et les médiations politiques permettant une participation quasiment inexistantes. Les émeutes récentes se sont inscrites dans cette absence de médiation et de représentation.

Ce que je viens de dire pour les jeunes d’origine immigrée, vaut aussi bien pour des Français « de souche ». Le chômage et l’insécurité sociale croissante ont bien trouvé des apitoiements et des promesses, mais pas vraiment une politique suffisamment construite pour permettre d’exprimer la rage et l’humiliation vécues.

On sait que l’expérience du chômage engendre des pathologies. Devant la difficulté à mettre en parole ce qui arrive, le corps et les automatismes compensateurs parlent. Il faut entendre le phénomène du racisme dans une logique qui n’est pas très différente. Celui-ci n’est pas tant soutenu par une idéologie raciale que le produit d’une réaction à un rapport social injuste qui ne trouve que trop peu à se dire dans la vie politique nationale et locale. La dénonciation de l’autre offre un exutoire à une telle crise matérielle et identitaire.

Des enquêtes sur le racisme en France ont montré il y a quelques années1 que c’est avant tout de l’impuissance à agir au niveau local sur les problèmes de chômage, de détérioration de l’espace urbain, de délinquance, qu’émerge le racisme et que c’est dans le déficit de la capacité d’action des démunis qu’émerge l’incompréhension et le ressentiment à l’égard des immigrés et de leurs enfants. C’est en renforçant la capacité d’action et de représentation des classes populaires – y compris en discutant de l’immigration – que l’on peut faire échec au racisme. Ma fréquentation assez longue du mouvement des chômeurs2 m’a montré que ce n’est pas par le discours moraliste sur le racisme que les choses changent, mais par l’action des militants sur le terrain social. C’est dans l’action de contestation de l’inégalité et de l’injustice sociale que s’actualise une certaine communauté des exclus, qu’ils soient immigrés ou nationaux, mais surtout que se donne un sens à l’expérience du chômage et de la pauvreté et que se déplace alors l’objet du ressentiment à l’égard des immigrés.

Vigilance pour l’application de la loi

Le fait que le droit ne cesse d’être démenti n’est pas la preuve qu’il ment, mais seulement qu’il a des promesses à tenir. L’article 1er de la loi d’orientation relative à la lutte contre l’exclusion ne tient pas toujours ses promesses, mais ce n’est pas une raison pour dire qu’il ne sert à rien. Au contraire, c’est une raison pour continuer à lutter pour qu’il se réalise et que le nombre de ceux qui peuvent entrer dans sa sphère d’application ne cesse de croître.

Les inégalités, les discriminations ne relèvent pas fondamentalement d’une logique consciente, d’une volonté maléfique. Elles relèvent d’une banalité des pratiques. Prenons l’exemple des discriminations à l’embauche. Elles ne sont pas seulement le fait de patrons racistes, elles peuvent être le fait d’employés bienveillants qui encouragent le recrutement de leurs propres enfants au détriment d’une sélection sans favoritisme qui permettrait à d’autres jeunes d’entrer dans l’emploi. Elles peuvent être aussi le fait d’une entreprise qui recrute de manière privilégiée des élèves d’un établissement privé au détriment des élèves d’un établissement public. Dans l’un et l’autre cas, on interdit de fait à ceux qui sont les moins intégrés de s’intégrer. L’exclusion est dans une certaine mesure d’autant plus efficace qu’elle n’est pas volontaire et qu’involontaire elle n’a pas de visibilité.

Le droit ne peut donc être disjoint de l’action de ceux qui cherchent sa réalisation. La sphère d’application du droit doit s’élargir encore, afin que soit pris en compte ceux qui jusque-là n’étaient pas comptés. La création du revenu minimum garanti (RMI), en 1988, a permis de prendre en compte des gens qui jusqu’alors vivaient sans aucune allocation. Elle a rendu visibles et comptabilisables des gens qui ne bénéficiaient pas de protection. De même, l’instauration du fond d’action d'urgence, en 1998, sous la pression du mouvement des chômeurs, a ouvert le dispositif à des personnes qui n'étaient pas au RMI et dont la pauvreté n’était atténuée par aucun dispositif.

Il est évident que la loi de 1998 a des manques et c’est d’abord à contester ses manques, à prendre en compte des hommes et des femmes ignorées par cette loi, que l’action revendicative et l’action des associations doivent œuvrer.

Désir de savoir et savoirs singuliers

Peut-être la sociologie contemporaine, interpellée par l’obsession moderne des problèmes sociaux, a-t-elle tendance à s’arrêter aux phénomènes les plus médiatiques concernant les classes populaires. Dans le livre que j’ai écrit avec Arlette Farge, j’ai essayé de parler de figures moins visibles (certains immigrés et chômeurs de longue durée, entre cinquante et soixante ans) auxquels on ne s’intéresse guère3.

Il reste que les recherches universitaires participatives sont rares. Je n’ai pas d’explication à donner à cela sinon peut-être le déclin d’une pensée de l’engagement à l’université. Si l’université n’est pas un lieu ouvert aux expériences de la pauvreté, il faut rappeler qu’elle n’est plus un lieu d’élitisme. L’entrée massive des jeunes générations a ouvert en partie l’université aux classes populaires (quinze à vingt fois plus que dans les années 60.) Mais elle est aujourd’hui confrontée à un vrai manque de moyens, lui permettant difficilement de former des jeunes dont c’est la première relation avec une forme autonome d’acquisition du savoir. Il y a peut-être dans l’université un enjeu d’expérimentation de la relation au savoir : pouvoir donner de bonnes conditions aux désirs de savoir des élèves !

Mais je ne me fais pas trop d’illusion sur la capacité des institutions à susciter quelque désir que ce soit. Il faut insister sur les expériences hors institution. Je sais que le thème du croisement et du partage des savoirs est un thème fondamental d’ATD Quart Monde.

L’institution scolaire et universitaire, en transmettant des savoirs, reproduit souvent un ordre : le professeur sait et les élèves ne savent pas ou pas assez. Alors que le savoir est aussi une activité qui passe par celui qui peut encourager, susciter cet acte (combien d’expériences de savoir sont passées par des rencontres !) mais qui relève en dernier ressort de soi-même. Je ne dis pas que le savoir est une activité solitaire. Il est aussi partage avec les autres, co-apprentissage, mais il relève de la capacité de faire les choses par soi-même.

C’est pourquoi les conditions d’une émancipation doivent partir de l’égalité des êtres apprenants même si les uns et les autres peuvent plus ou moins savoir ou différemment savoir. C’est pourquoi il n’y a pas de supérieurs dans le savoir, même s’il y a des supérieurs et des inférieurs dans les institutions du savoir. Si l’on a une conception active du savoir, on est d’emblée dans la participation.

Par ailleurs, il faut insister sur un point. Les enquêtes sur l’action des parents d’enfants handicapés, sur les malades du sida, sur certains groupes confrontés à des nuisances radioactives ou chimiques montrent qu’il y a un savoir particulier des intéressés eux-mêmes sur eux-mêmes : il y a une énergie dans la connaissance qui ne relève que d’eux. Or ce savoir et cette volonté de savoir sont capitaux face à un certain discours général de la science et de la technique qui sans cette volonté et cette énergie n’avancerait pas mais tout au contraire ignorerait ce savoir particulier.

Les sidéens ont réussi à faire intervenir leurs expériences de la maladie et de son évolution sur les protocoles. Ils ont finalement été reconnus comme des interlocuteurs par les médecins et les spécialistes4.

Pour la mesure des retombées radioactives de certains nuages, les projections des savants ignorent les particularités des terrains que seuls, dans leurs expériences vécues, peuvent rapporter les intéressés.

Cette reconnaissance des savoirs singuliers et particuliers peut contribuer à la compréhension d’un échange entre groupes et notamment entre universitaires et personnes ayant l’expérience de la pauvreté. C’est en s’appuyant sur l’énergie des humbles dans leurs luttes et en s’instruisant auprès de leurs savoirs particuliers sur eux-mêmes autant que sur ce qu’il en est de leur relation à l’activité comme au monde que pourra se produire effectivement l’amélioration de leur condition mais que pourront aussi être envisagées les formes de réagencement possible des rapports sociaux.

1 La France raciste, M. Wieviorka, Seuil, 1992.
2 In le dernier chapitre de mon livre, La république, les sociologues et la question politique, La Dispute, 2003.
3 Sans visages - l’impossible regard sur la pauvreté, A. Farge et alii, Bayard, 2004.
4 Cf. le récit de cette expérience de savoir dans Leçons politiques de l'épidémie de sida, N. Dodier, Ed. de l’EHESS, 2003.
1 La France raciste, M. Wieviorka, Seuil, 1992.
2 In le dernier chapitre de mon livre, La république, les sociologues et la question politique, La Dispute, 2003.
3 Sans visages - l’impossible regard sur la pauvreté, A. Farge et alii, Bayard, 2004.
4 Cf. le récit de cette expérience de savoir dans Leçons politiques de l'épidémie de sida, N. Dodier, Ed. de l’EHESS, 2003.

Patrick Cingolani

Patrick Cingolani est professeur de sociologie à Paris X, et l’auteur de La précarité (Que sais-je ? PUF, 2005)

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