Les jeunes accueillis dans les disoisitifs...

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Les jeunes accueillis dans les disoisitifs... », Revue Quart Monde [Online], | 1994/, Online since 19 April 2010, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4581

Cette table ronde a été animée par Monsieur Luc Varenne, Inspecteur Principal DRFP

Les jeunes accueillis dans les dispositifs insertions jeunes

* Monsieu Luc Varenne :

Nous allons traiter, dans cette table ronde, des jeunes accueillis dans les dispositifs d’insertion-jeunes. Pour ce faire, participent à cette table ronde :

Madame Ghislaine Lafitte, responsable de la Permanence d’Accueil, d’Information et d’Orientation (PAIO) de Bordeaux, qui est également une « structure pilote » dans le cadre du Crédit Formation Individualisé ; Monsieur Patrick Brun, responsable de Pédagogi-A, organisme de formation en pays de Loire, et chercheur à l’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines d’ATD Quart Monde ; Madame Habonneau, responsable de la Mission Locale de Bergerac ; Monsieur Jean Tiberghien, responsable de la Maison des Métiers de Bordeaux et Monsieur Denis Hubert, premier juge des enfants au Tribunal de Bordeaux.

En préliminaire, je voudrais brosser très rapidement l’évolution des dispositifs de formation offerts aux jeunes. On peut considérer l’année 1976 comme date de démarrage. Cette année-là, le gouvernement avait décidé de lancer un plan que l’on appelait le « Plan 50 000 jeunes. » Ce dispositif a évolué, avec deux dates qui me paraissent importantes dans cette évolution :

La première date, ce sont les ordonnances de 1982. Ces ordonnances ont mis en place un système, plus structuré que par le passé, de formation et d’accompagnement en faveur des jeunes, illustré par la création de deux types de structures d’accueil :

- les « Permanences d’Accueil, d’Information et d’Orientation » qui à l’époque avaient une mission très ciblée, tant par rapport au public - les jeunes de seize-dix-huit ans - que par leurs compétences : insérer ces jeunes dans la formation et dans l’emploi. La mission s’est ensuite élargie, puisque les PAIO ont pu accueillir les jeunes de seize-vingt-cinq ans, mais toujours avec une mission plus spécialement ciblée sur la formation et l’emploi ;

- les « Missions Locales », structures plus lourdes et partenariales, le souci des pouvoirs publics étant de faire qu’en un même lieu soient rassemblées différents compétences afin que les jeunes accueillis puissent trouver des réponses globales et non pas sous le seul angle emploi-formation. Il pouvait s’agir de problèmes de santé, de logement… Ces structures ont démarré à partir de 1982 et se sont depuis lors pérennisées ;

Deuxième date importante : 1989, le lancement du Crédit Formation Individualisé.

L’objectif du CFI est clairement affiché. Il s’agit d’offrir une seconde chance aux jeunes sortis du système scolaire sans qualification, pour préparer effectivement une qualification de niveau V. Pour ce faire, on va développer diverses tendances qui sont de fruit de l’expérience passée :

- on individualise les parcours : chaque jeune a un profil particulier, un souhait particulier. Et en fonction de ces deux paramètres, on lui propose un cursus qui va correspondre à ses besoins et à ce vers quoi il veut aller ;

- on affine la connaissance des possibilités du jeune : on développe en particulier ce qu’on appelle le « bilan de compétences. » Désormais, on envoie un jeune en formation en onction d’une connaissance plus fine de ce qu’il est, de ce qu’il sait faire, et en fonction de ce vers quoi il veut aller. On affine également le suivi du jeune. On donne au jeune un « correspondant », une personne qui va le suivre tout au long de son cursus, un cursus qui peu-être très long, sur plusieurs années. D’où l’importance d’avoir un référent permanent vers lequel le jeune puisse se tourner.

Le CFI a connu des incidents dans le courant du printemps 1991, incidents qui sont la rançon du succès de cette mesure. On s’est aperçu que les moyens mis en œuvre étaient insuffisants pour répondre à l’ensemble des demandes. Le CFI n’a plus concerné alors que les seuls jeunes les moins éloignés de la qualification.

Dernière étape enfin : juin 1992, la mise en œuvre du dispositif PAQUE.

Il vise à reprendre en compte ces jeunes les plus éloignés de la qualification. De fait, il fait partie intégrante du CFI.

Actuellement, on peut dire que les dispositifs de formation prennent tous les publics en compte.

Les questions que l’on peut se poser : « Les prennent-ils bien en compte ? » Et, seconde question : « N’attendons-nous pas trop de la formation professionnelle ? Une action plus transversale, dans laquelle, certes, la formation professionnelle aurait sa place, ne serait-elle pas plus intéressante ? »

Je cède la parole à Jean Tiberghien pour qu’il nous parle de l’expérience de la Maison des Métiers, qui a un rôle d’accueil et de suivi des jeunes et a collaboré dans le cadre du CFI en tant que « correspondant » des jeunes.

* Monsieur Jean Tiberghien, Responsable de la Maison des Métiers, ATD Quart Monde :

Aller à la rencontre des jeunes les plus découragés, les soutenir et les accompagner vers le métier : c’est le premier axe de la Maison des Métiers, qui est un projet-pilote du Mouvement ATD Quart Monde. Des jeunes qui ont une longue histoire d’échec se remobilisent vers un avenir, ils trouvent dans l’équipe et auprès des autres jeunes un soutien dans leurs projets personnels, professionnels ou familiaux.

Le deuxième axe de la Maison des Métiers, c’est d’être un carrefour : carrefour de jeunes d’histoires et de milieux différents, où des jeunes en recherche d’emploi ou de formation, mais aussi des jeunes étudiants, apprennent à dialoguer, à se respecter, à vivre ensemble des projets. Anne-Marie disait tout à l’heure : « La Maison des Métiers, c’est comme ma famille. »

Nous rencontrons ainsi une centaine de jeunes dans les cités et les quartiers de l’agglomération de Bordeaux. Ces jeunes, à leur tour, deviennent des relais vers des jeunes plus démunis et plus découragés encore. Le réseau familial tient aussi un grand rôle dans ce relais : parfois c’est une mère de famille, un père, un voisin que nous  disent : « Vous devriez aller voir tel jeune. Il ne fait rien du tout actuellement. »

En amont des dispositifs d’insertion, la Maison des Métiers va à la rencontre des jeunes dans leur lieu de vie, au plus près de leur milieu et de leur histoire. Progressivement, elle devient pour eux un arrière-pays, une maison, où ils vont trouver soutien et force pour se remettre en route, tenir dans leurs projets professionnels mais aussi familiaux : fonder un foyer, trouver un logement, découvrir qu’il est possible de réussir des projets avec d’autres jeunes.

Pour concrétiser l’expérience de vie de ces jeunes, je vous parlerai de Pierre et d’Aurélie.

A travers ce peuple couple, c’est l’histoire de ruptures, mais aussi d’espoir et de courage, de beaucoup d’autres jeunes. Les coups durs qu’ils traversent m’ont fait comprendre, par contraste, combien nous-mêmes sommes soutenus dans les moments difficiles par tout un réseau social, familial, qui nous permet de nous bâtir. Ce soutien-là, si omniprésent que nous n’en prenons pas conscience, fait cruellement défaut aux jeunes les plus pauvres et à leur famille. Leur environnement, leur réseau familial est trop fragile, il est trop nié, trop menacé, trop humilié. « Si les gens savaient ce qu’on endure, ils comprendraient … », disait une mère de famille du Quart Monde.

Pierre habite avec sa mère et sa sœur plus jeune dans une cité de l’agglomération bordelaise, en bordure de l’aéroport. De septembre 1987 à mai 1988, il participe à une pré-formation à la Maison des Métiers. Il a dix-huit ans, il s’initie au travail du fer puis à la menuiserie. Il est heureux de travailler le bois : « Menuisier, c’est un bon métier, dit-il, mais il faut… » et la main sur la tempe, il fait signe que ça doit mouliner dans la tête. Pierre ne se fait pas d’illusions. Il sait qu’il est encore loin du compte… Quand il parle, il baisse la tête, il faut tendre l’oreille pour l’entendre et souvent lui demander de répéter. Quand il évoque ce temps-là, Pierre commente : « Je ne savais pas m’exprimer. »

Comme beaucoup de jeunes des cités, Pierre est réformé du Service national. Il commence des missions d’intérim dans le nettoyage et la manutention. En 1989, il ne vient plus qu’irrégulièrement à la Maison des Métiers. Il a prospecté six ou sept agences d’intérim et y repasse fréquemment. Il a acquis un vrai savoir-faire : il téléphone et demande systématiquement : « Vous avez quelque chose comme manutentionnaire ? » La plupart du temps la réponse est négative. D’autre fois, on lui dit qu’on le rappellera : il laisse l’adresse d’une voisine car il n’a pas le téléphone. Ses parents font réinstaller celui-ci au début de l’année 1990, mais il est à nouveau coupé six mois plus tard. Toute l’année 1989, il n’obtient que de rares missions d’un ou deux jours, le plus souvent la nuit, pour le nettoyage de pièces mécaniques d’avion : « Je les passe d’abord au Mir, puis au trichloréthylène », explique-t-il. Il travaille la nuit dans cette entreprise aéronautique prestigieuse, pour que les pièces soient prêtes le lendemain matin, quand les techniciens viendront remonter les moteurs d’avion. Pierre est dans un lieu de haute technologie, mais il ne rencontre jamais les techniciens : c’est comme un mur entre deux mondes du travail.

Le printemps 1990 arrive. Pierre a une amie : Aurélie. Il nous dit son grand espoir : trouver un travail stable, fonder une famille. Ce qu’il demande ? Pas grand chose : simplement un poste comme plongeur dans un restaurant, ou dans le nettoyage, mais en fixe. L’idéal serait pour lui d’être repris à l’aéroport, où il avait travaillé en intérim comme bagagiste. Est-ce là sa seule ambition, son seul rêve ? Pierre un jour nous confie : « Mon rêve, ce serait de devenir chauffeur-livreur. J’en ai toujours rêvé… Mais j’y arriverai jamais ! »

Le père d’Aurélie l’a clairement dit : jamais il ne donnera sa fille à un chômeur. Alors Pierre va retrouver son ancien patron, qui tient une petite boucherie dans le centre de Bordeaux. A l’âge de quinze ans, Pierre avait commencé un apprentissage dans la boucherie. Mais un jour, il avait oublié de mettre son tablier et s’était blessé au ventre. Il n’avait plus voulu continuer. Pierre est engagé et après une semaine de travail, le patron lui donne trois cents francs de la main à la main. Comme Pierre s’étonne, le patron lui dit : « Tu ne penses quand même pas que je vais te payer comme un ouvrier ! » Pierre n’ose répliquer. Dehors, dans la rue, il murmure : « Est-ce -que je n’ai pas le droit de vivre moi aussi ? »

En octobre 1990, Pierre trouve enfin une place stable, comme plongeur dans un restaurant.

Il est payé au SMIC, il travaille dur. Il a rarement un week-end de libre. En décembre, Aurélie à son tour est engagée à temps partiel dans une grande surface. C’est sa sœur qui a réussi à la faire embaucher. La vie est dure pour le jeune couple : Aurélie est hébergée chez sa sœur et Pierre chez la belle-sœur d’Aurélie. Ils se voient rarement. Mais l’horizon commence à s’éclairer : ils espèrent faire un repas de fiançailles au printemps.

Janvier 1991 : les choses se précipitent. Pierre a un accident de mobylette. Le médecin prescrit un arrêt de travail. La mobylette que Pierre pensait simplement endommagée se révèle irréparable. Peu de temps après, il arrive à la Maison des Métiers : il vient d’être remercié, avec trois autres compagnons : « L’hôtel a eu des ennuis. Ils ont changé de directeur. Le nouveau directeur m’a dit qu’il ne pouvait pas me garder. Le chef cuisinier m’a appelé. Il m’a fait écrire une lettre que j’ai recopiée… » Pierre se souvient seulement qu’il y avait les mots « je soussigné. » Il avait signé sa lettre de démission.

Dans la famille, les choses vont plus mal aussi. A la suite d’une brouille, Pierre qui était hébergé chez la belle-sœur d’Aurélie est mis dehors. Aurélie et lui viennent habiter chez la mère de Pierre, mais celle-ci est menacée d’expulsion pour le 2 avril. Dans ce climat électrique, le jeune couple se retrouve à la rue. Des voisins les hébergent provisoirement. Pierre, qui devrait s’inscrire auprès des ASSEDIC, manque tous ses rendez-vous. Au moment où il aurait tellement besoin d’un soutien, il se retrouve seul… « Des fois, je me demande, pourquoi tout cela n’arrive qu’à moi ? »

Le 15 mai 1991 enfin, Pierre et Aurélie trouvent un logement dans la vieille ville, dans le quartier des Chartrons. Pour la première fois, le jeune couple connaît un peu d’intimité. Pourtant, aucun revenu n’est encore assuré. Deux mois passent, chaotiques. Début juillet enfin, les dossiers ASSEDIC sont régularisés. Mais le propriétaire a des dettes, il s’emporte souvent contre les deux jeunes : « Ils n’ont pas payé le mois d’août, et je sens qu’ils ne vont pas payer de mois-ci non plus ! Je ne mets pas la police dans ces affaires, je règle ça moi-même ! »

En septembre 1991, Pierre a trouvé par lui-même une nouvelle place de plongeur dans un restaurant. Mais un collègue de travail le prend en grippe et le patron ne veut pas d’ennui : il ne garde Pierre qu’un mois. A nouveau, c’est le chômage. La situation est trop dure, Aurélie n’en peut plus. Dans les premiers jours de 1992, elle craque et décide de partir. Elle téléphone à Pierre : « Je sais que c’est une mauvaise nouvelle pour toi, mais si tu m’aimes, n’essaie pas de me téléphoner, laisse-moi réfléchir… Je dois y voir clair. Et puis, si on avait trouvé un travail, si on avait pu changer d’appartement !… Prouve moi que tu es un homme. »

Pierre pense alors : « Parce que je l’aime, il faut que j’y arrive ! » Lui aussi doit quitter le logement, faute de travail. Il est toléré quelque temps chez une de ses sœurs. Au printemps, il entame un Contrat Emploi Solidarité et vers le mois d’août 1992, Pierre obtient enfin l’Allocation Logement, bloquée depuis un an. Il peut entrer dans un nouveau logement. L’horizon s’éclaire peu à peu… En octobre, Pierre intègre le programme PAQUE qui vient de démarrer : son rêve va peut-être pouvoir se réaliser, préparer le métier de chauffeur-livreur !

A l’automne 1992, Aurélie revient. Elle aussi entre dans le projet PAQUE.

Pour le jeune couple, à nouveau c’est l’espoir et la force de compter l’un pour l’autre : « Ce que je voudrais dire aux autres jeunes, dit Pierre, c’est que rien n’est jamais perdu. J’ai déjà obtenu le brevet de secourisme. Et maintenant je me dis en moi : je peux avoir le reste en travaillant... ! » Aurélie ajoute : « Mes parents, ils croyaient pas qu’on y arriverait. Mais maintenant ils commencent à y croire. Et ma mère, quand je lui ai dit que j’allais préparer le CAP, elle était fière. Elle m’a dit : Tu seras ma seule fille à avoir le CAP. »

* Madame Ghislaine Lafitte, Responsable de la structure pilote (PAIO) de la ville de Bordeaux :

La PAIO de Bordeaux accueille un peu plus de mille nouveaux jeunes par an. Parmi ces mille nouveaux jeunes, 10 à 15% sont des jeunes en grande difficulté, c’est-à-dire qui cumulent plusieurs types de difficultés. Depuis une dizaine d’années, ce chiffre augmente régulièrement d’année en année. Les jeunes que nous appelons « en grande difficulté » sont des jeunes qui cumulent plusieurs situations auxquelles il va falloir répondre, non pas séparément, mais en même temps. Un jeune qui a quitté l’école très tôt, qui a été très peu scolarisé (donc on ne parle pas ici de qualification mais d’apprentissages de base), un jeune qui en même temps n’a pas de ressources, qui a des problèmes de santé, ou qui a quitté sa famille, ne pourra pas entrer en formation pour résoudre ses problèmes de remise à niveau s’il n’a pas en même temps entrepris de résoudre ses autres difficultés. Donc pour tous ces jeunes, il s’agit de mettre en place un accompagnement partenarial. Les jeunes qui avancent sont des jeunes avec qui on arrive à travailler à plusieurs : la PAIO a une spécificité de réponse « formation » ou « aide à la recherche d’un emploi », et quand on travaille en partenariat avec des partenaires sociaux ou des associations caritatives qui connaissent bien les jeunes sur le plan familial ou dans leur situation individuelle, on arrive à ce que leur situation progresse.

Nous utilisons des mesures et des dispositifs qui sont des outils dont le jeune va avoir à se saisir pour faire un pas en avant. Ce sont les dispositifs de formation, mais il y en a d’autres. Effectivement, la réponse formation n’est pas unique, elle ne peut être qu’associée. Ce serait un tort de penser que tout peut se passer dans la formation. Le programme PAQUE qui se déroule actuellement, est encore trop récent pour que l’on puisse évaluer vraiment quelles peuvent être les sorties des jeunes de ce programme. Ce programme a pour objectif annoncé un ancrage sur le tissu social. C’est la partie la plus difficile : on demande aux organismes de formation de faire un pas supplémentaire, qui n’est pas complètement dans leurs habitudes traditionnelles de travail. La rencontre du tissu d’accompagnement social et de la formation est un terrain de recherche actuel et nous avons tous à y travailler. L’accession de ces jeunes à leur citoyenneté passe ainsi par un rassemblement entre partenaires.

Ce qui caractérise aussi le travail que l’on peut mener avec ces jeunes, c’est la chance que nous avons dans nos structures (PAIO et Missions Locales) de pouvoir travailler individuellement avec les jeunes. Nous ne sommes pas en traitement de masse et cela nous permet de prendre le temps de l’entretien avec chaque jeune, le temps de plusieurs entretiens, le temps de retour. Il est excessivement important que ces jeunes sentent qu’ils ont un lieu où ils peuvent revenir quelle que doit leur situation, même s’ils ont abandonné un stage en cours de route parce qu’il fallait trouver un logement ou parce qu’ils n’avaient plus envie sur le moment. Et pour les autres partenaires aussi, les réussites passent au travers de cet accompagnement long et de ces retours vers les structures que peuvent effectuer les jeunes. Il n’y a pas de jugement, d’engagement sanctionnant, si un jeune disparaît pendant six mois puis revient nous voir dans une situation encore plus délicate. On reprend chaque fois la situation, là où en est le jeune et on essaie de répondre dans cette situation immédiate.

Je voudrais dire un mot également sur les spécificités des jeunes en milieu urbain. Il y a des caractéristiques propres aux métropoles régionales : beaucoup de jeunes y viennent, pensant que ce sera plus facile, qu’il y a plus de travail, plus d’aide. C’est un leurre évidemment. Il n’y a pas plus de choses dans les grandes villes, si ce n’est plus le monde. Beaucoup de jeunes viennent à la ville pensant qu’on va résoudre leur problème plus facilement. Cela fabrique un phénomène particulier, celui de l’errance. Des jeunes arrivent à Bordeaux, qui ne connaissent ni famille ni amis, et qui sont en errance de lieu en lieu, hébergés dans des foyers d’accueil mais n’y restant pas longtemps, rencontrant des copains qui les hébergent quelques jours. Ces jeunes sont en errance et isolés. Ils n’ont même pas l’ancrage d’un quartier ou d’une famille. C’est peut-être avec ceux-là qu’il est le plus difficile d’agir. Les jeunes qui ont la chance, malgré toutes les difficultés que peuvent rencontrer certaines familles, d’être encore en relation avec leur famille ou un tissu de quartier, sont des jeunes avec qui on va pouvoir avancer. Les jeunes qui sont dans l’isolement total ne peuvent pratiquement pas se mobiliser sur quelque proposition que ce soit. Si nous n’avons pas une proposition immédiate à faire à ces jeunes, dès le jour où ils viennent dans le bureau sans rendez-vous - et il est excessivement rare que nous le puissions -, ce jeune va repartir en errance. Il va voir sa situation de dégrader de plus en plus, il va revenir à un moment donné sur un des lieux d’accueil, ne pourra pas davantage remettre les choses en place… Malgré tout, nous avons des exemples de jeunes avec qui ce travail a été fait et qui arrivent à s’insérer professionnellement.

Un mot sur la qualification ; on rencontre une difficulté dans l’adéquation qui peut être proposée entre la qualification et l’emploi. Nous sommes, en France, dans un système où la reconnaissance d’acquis passe le diplôme. Or le diplôme seul n’est pas un billet pour l’emploi. On fonctionne actuellement sur un système qui est la passation de diplôme - Education Nationale, Ministère du Travail, DDASS, donc les ministères valideurs. Ces diplômes prennent en compte une formation générale et professionnelle. Il est très difficile actuellement de valider des acquis professionnels, que les jeunes peuvent démontrer quand ils sont en situation de travail et qui ne sont pas forcément des diplômes. S’il y a un domaine sur lequel il serait intéressant de réfléchir, c’est le domaine de la validation. Il y aurait une réflexion à mener sur ce point avec le monde du travail et avec les entreprises : un diplôme n’est pas l’unique moyen de savoir qu’une personne a des « savoir-faire » et des capacités à mettre en œuvre ; il faudrait aussi reconnaître des « savoir-être » dans l’entreprise, qui peuvent être développés ensuite par une formation plus technique.

* Monsieur Luc Varenne :

Il faut noter une évolution du CFI. En 1989, lorsque le CFI a été lancé, un seul objectif lui a été assigné : c’était l’obtention pour tout jeune d’une qualification de niveau V. A ce moment-là, on n'évoquait pas le terme d’emploi. Cette omission a été vite réparée puisque le CFI a désormais une double vocation : l’obtention d’une qualification de niveau V, mais aussi un emploi. Quant aux problèmes de validation que vous évoquiez, c’est effectivement un des chantiers importants de ces dispositifs jeunes. L’Education Nationale y travaille beaucoup, d’autres valideurs également, je pense à l’AFPA et diverses branches professionnelles… Anne-Marie Habonneau va présenter maintenant le fonctionnement d’une Mission Locale dans un secteur à la fois urbain et rural.

* Madame Anne-Marie Habonneau, Responsable de la Mission Locale de Bergerac :

La Mission Locale du Bergeracois fonctionne depuis deux ans et demi, en Dordogne. Comme toutes les Misions locales de France, elle a deux grands axes de travail :

- L’accueil des jeunes de seize-vingt-cinq ans, en prenant en compte la globalité de leur situation. Lorsqu’un jeune vient à la Mission Locale, on n’aborde pas la question de l’emploi ou de la formation ; on prend le temps de discuter avec lui de tout ce qui fait sa vie. Donc on prend en compte tous ces paramètres que sont la santé, le loisir, la façon dont vit le jeune, où il vit, ce qu’il a fait à l’école, comment ça s’est passé, s’il a de l’expérience professionnelle, etc. Ce dialogue permet au jeune de reglobaliser une vie qui est parfois un peu éclatée. Et cela permet à la personne qui l’accueille de bien prendre en compte l’ensemble de la vie de ce jeune, de réfléchir ensuite avec lui quelles solutions on va trouver, quelles propositions on peut faire, qui vont être le plus adaptées possibles. En somme, ne pas avoir des réponses stéréotypées du type « proposer un stage » quand le problème du jeune est ailleurs. L’accueil individualisé, l’écoute et la prise en compte de tous les éléments de la vie d’un jeune, sont un de nos premiers axes de travail.

- Le second axe de travail, comme toutes les Missions Locales, est de contribuer à construire sur un territoire donné tout ce que peut favoriser l’insertion des jeunes vivant sur ce territoire. Cela signifie, avec l’ensemble des acteurs intervenants sur un territoire donné, essayer d’initier, d’innover, de monter toute action qui peut rendre l’environnement moins hostile à l’insertion des jeunes.

On peut schématiser nos missions sur ces deux grands axes :

- le travail très individuel auprès de chaque jeune venant nous trouver ;

- associé à un travail, plus général et à long terme, de construction de solutions plus collectives.

Je ne veux pas vous ennuyer avec des chiffres, mais certains sont intéressants à entendre. Nous recevons à la Mission Locale, depuis que l’on fonctionne, environ cinq cents nouveaux jeunes par an.

Plus de 60% des jeunes qui fréquentent la Mission Locale se trouvent à des niveaux de qualification, ou plutôt de non-qualification, ou plutôt de non-qualification, que nous appelons dans notre jargon les niveaux VI ou V bis (VI : pas qualification du tout, sortie prématurée du système scolaire ; V Bis : parcours de qualification entamé mais non mené à terme).

60% de ces jeunes également sont des femmes.

60% pratiquement vivent toujours dans leur famille. C’est une donnée qui peut vraiment nous interroger, une donnée probablement différente du milieu urbain. En milieu rural, 60% des jeunes qui viennent à la Mission Locale sont encore hébergés chez leurs parents. Quand on sait que la tranche d’âge la plus importante que nous recevons se situe entre vingt et un et vingt-cinq ans, on peut s’interroger. Les jeunes sont issus majoritairement de familles très modestes ; ils restent à la maison jusqu’à plus de vingt-cinq ans, sans travailler ou ne rapportant que des ressources épisodiques ; ils doivent probablement grever très lourdement le budget déjà précaire de ces familles.

Les différents dispositifs qui ont été évoqués sont nos outils de travail. Mais si nous nous contentons de gérer ces dispositifs, de caser les jeunes dans ces dispositifs, je crois que l’on passe totalement à côté de nos missions et, qu’à terme, on ne règle rien. Il faut plus que jamais travailler en partenariat avec tous les acteurs sociaux, économiques, intervenant sur un territoire donné. Et puis innover, inventer, en s’appuyant bien sûr sur les mesures nationales. L’Etat ne peut pas tout faire ; c’est aussi aux acteurs locaux de prendre en charge les problèmes de leur territoire.

Inventer d’autres choses, cela veut dire se créer des outils qui nous permettent de travailler efficacement auprès des jeunes. Concernant l’orientation des jeunes, cela veut dire par exemple qu’en Aquitaine, de nombreux postes sont encore à prendre dans des secteurs d’activité qui ne demandent pas de grande qualification. Il y a potentiellement des emplois, mais les jeunes que nous côtoyons ne peuvent pas s’approprier ces offres d’emploi, même si elles ne demandent pas de qualification. Il y a là un réel problème qui dépasse le niveau individuel, et les partenaires doivent vraiment se donner les moyens de parvenir à cette adéquation entre les offres d'emploi et les besoins des jeunes. Une initiative parmi d’autres que nous allons mener l’an prochain en partenariat avec les chambres consulaires va consister à se doter d’un outil d’orientation pour les jeunes. Cet outil serait un réseau d’entreprises qui accepteraient de s’ouvrir et de montrer aux jeunes les métiers qui s’y exercent. C’est un peu compliqué à monter, c’est un travail de longue haleine. Mais c’est se donner les moyens à terme de modifier, d’inverser cette tendance que l’on voit de plus en plus : des offres d’emploi qui restent non satisfaites, d’une part, et une population de plus en plus en difficulté par rapport à l’emploi, d’autre part.

* Monsieur Luc Varenne :

Une question peut-être : Ghislaine Lafitte nous présentait des difficultés rencontrées en milieu urbain, en particulier ce phénomène d’errance de certains jeunes. Est-ce que le public que vous accueillez à la Mission Locale de Bergerac n’est pas confronté à la difficulté inverse : des jeunes sur place, dans leurs familles, mais finalement avec moins de réponses à leur offrir que dans une grosse agglomération comme Bordeaux ?

* Madame Anne-Marie Habonneau :

Effectivement, le tissu d’entreprises est plus faible, plus diffus. En termes d’emploi, c’est vrai qu’il y a moins de possibilités en milieu rural qu’en milieu urbain. Mais le milieu rural a aussi ses ressources et il faut que nous apprenions à les exploiter. L’avantage du milieu rural, c’est que les acteurs locaux sont proches et se connaissent. Le partenariat en est facilité. J’ai l’impression qu’en deux ans et demi de travail, c’est effectivement quelque chose que nous avons plutôt bien réussi : travailler en réseau, penser à se concerter les uns les autres. Il faut maintenant entretenir ce réseau, l’activer et le développer.

Par contre, il y a une difficulté que je voudrais souligner et qui ne tient pas du tout au milieu rural : les mesures prises par l’Etat sont pour nous des aides précieuses, mais elles changent souvent ! Par exemple, les Contrats Emploi Solidarité : nous les avons beaucoup utilisés l’an dernier. Cela permettait de donner au jeune une réponse immédiate, sans être obligés de répondre en terme de formation. Quand un jeune nous arrive sans rien et qu’il a vraiment besoin d’argent, le stage n’est pas la réponse adaptée. Jusqu’à l’an dernier, le CES nous permettait cette réponse adaptée, une réponse d’attente. Le jeune avait un travail, un demi SMIC. Même si ce n’est pas énorme, c’est mieux que rien. Cela nous laissait le temps de travailler avec lui sur un projet à plus long terme. Or cette mesure a changé : les jeunes ne sont plus « public prioritaire » et cela bouscule tout ce que l’on avait pu mettre en œuvre, toutes les relations que nous avions développés avec les maires des petites communes pour les inciter à faire un effort et à prendre un jeune en CES… Voilà un changement au niveau national qui bouleverse parfois tout le travail de fond qu’on a mis longtemps à mettre en œuvre.

* Monsieur Luc Varenne :

Je souhaiterais maintenant que M. Hubert nous fasse part de son expérience, au titre de la justice. La justice, non pas tant sous son aspect répressif, mais sous son aspect « accompagnement », « soutien »…

* Monsieur Denis Hubert, Premier Juge des enfants au Tribunal de Bordeaux :

Cela doit vous paraître un peu étonnant de voir ici un juge des enfants dans la mesure où, c’est vrai, pour un certain nombre de personnes, la justice est plutôt un lieu d’exclusion qu’un lieu de réintégration. C’est pourquoi je vais me borner à deux choses : témoigner devant vous d’un public que je vois tous les jours, un public qui a la caractéristique fondamentale d’être en détresse totale, un public dont je n’ai pas le monopole et pour lequel je ne sais ce qu’il faut pour l’aider en profondeur. Et, ensuite, partager l’expérience d’un juge, en l’occurrence un juge des enfants.

- Très concrètement, deux mots sur le juge des enfants pour que vous sachiez pourquoi je suis là. Dans un département comme la Gironde, nous sommes cinq, c’est-à-dire un juge des enfants pour environ soixante mille jeunes de moins de dix-neuf ans. Au Tribunal départemental de Bordeaux, nous suivons à peu près sept mille jeunes chaque année. Nous les suivons à différents titres : d’abord parce que la plupart d’entre eux sont des mineurs en danger, c’est-à-dire en très grande difficulté et parfois ne bénéficiant pas du soutien familial suffisant. Non pas en raison de la faute de la famille - et j’insiste - mais en raison des difficultés qui s’abattent bien souvent sur les familles, les empêchant d’exercer normalement comme ils le souhaiteraient l’éducation de leurs enfants. Nous voyons aussi des familles en très grande difficulté financière : c’est le domaine des tutelles aux prestations sociales. Nous voyons aussi des jeunes majeurs qui demandent à être aidés, de plus en plus nombreux. Nous voyons aussi et enfin des délinquants. Avant que j’aille plus loin, il faut que vous sachiez que nous travaillons à peu près 80% de notre temps sur les « mineurs en danger » et 20% de notre temps sur les « mineurs délinquants. »

- Qui sont ces jeunes ? Qui sont ces « mineurs en danger », puisque c’est le domaine essentiel dans lequel nous travaillons. Moi je dis qu’il n’y a pas de mineur en danger sans famille en détresse. Chaque année, nous avons connaissance de cinq mille enfants en danger de moins de dix-huit ans, chiffre qui a augmenté de 180% depuis 1988. Au niveau âge, 50% ont moins de treize ans, 22% moins de six ans. Les treize-dix-huit ans représentent donc 50%

Qui sont-ils et comment les voit-on ?

Je viens d’entendre avec beaucoup d’attention ce que vous disiez au sujet de la Mission Locale, la nécessité de traiter les jeunes dans leur globalité. Une fois que je vous aurai décrit pour quelle raison nous voyons ces jeunes, les mêmes bien sûr que rencontrent les PAIO ou les Missions Locales, ça renforcera la nécessité qu’il y a de traiter leurs problèmes de façon globale :

- les carences éducatives graves et les délaissements des parents représentent à peu près 40% ;

- les conflits entre les parents et les violences dans la famille représentent à peu près 20% ;

- les mauvais traitements physiques et sexuels des enfants mineurs représentent 15% ;

- la maladie mentale, la drogue, l’éthylisme, la délinquance des parents représentent 15%.

Dans la plupart, pour ne pas dire la totalité, des problèmes que nous voyons, les problèmes socio-économiques des familles dominent et trois quarts des interventions auprès des enfants sont dues à la situation des parents.

Quels moyens avons-nous pour aider ces jeunes et aider ces familles ?

D’abord, on essaie de laisser les mineurs avec leur famille, persuadés du fait que nous ne pouvons jamais faire mieux que les parents. Comme la loi le dit, et c’est encore mieux : des parents en difficulté sont des parents. On peut être parent en difficulté et conserver la totalité de ses capacités éducatives. Cela mérite d’être dit. Le placement, nous dit la loi, doit être l’exception. Pourtant nous en faisons : nous en faisons un certain nombre en raison de défaillances, sur le plan socio-économique, des parents. Les problèmes de logement, d’emploi, de total dénuement sur le plan financier, d’errance des parents avec leurs enfants, représentent un nombre non négligeable de placements que nous sommes obligés de faire chaque année.

Nous suivons cinq cent cinquante familles en grave difficulté financière dans ce département. Par ailleurs, nous suivons environ trois cents jeunes majeurs entre dix-huit et vingt et un ans qui nous demandent de l’aide, essentiellement dans des services de chambres en ville qui ont évidemment le mérite d’associer hébergement et soutien éducatif, et bien sûr de s’axer tout principalement sur l’insertion sociale et professionnelle.

- Quant aux « délinquants » de moins de dix-huit ans, nous en voyons environ un millier chaque année, la plupart étant des « délinquants primaires » (70% environ), pour des délits contre les biens et non contre les personnes essentiellement. Évidemment, il reste les 30% qui ne sont pas « primaires » : ceux-là deviennent secondaires, et rapidement tertiaires, quaternaires… Sur eux aussi il faut porter nos efforts car, à l’évidence, c’est une utilité sociale à la fois de protéger la société contre ces jeunes et à la fois de leur permettre de trouver leur place dans la société. C’est une perte pour tout le monde - pour eux, pour leurs parents, pour la société - de les considérer perdus à tout jamais, voués à l’exclusion et aux portes de la prison qui, sur le plan éducatif, n’a jamais rien résolu.

Voilà donc à peu près les jeunes que nous voyons. Mais ces jeunes, que vivent-ils ? Quelle est leur situation ?

Sur le plan scolaire, une étude du Ministère de la Justice révèle que, en 1988, la moyenne des enfants de quatorze à dix-huit ans que nous voyons ont un niveau supérieur au CE2, mais inférieur au CM2. C’est-à-dire le niveau moyen qu’un enfant normalement soutenu et scolarisé peut obtenir à l’âge de huit ans.

60% sont en échec total sur le plan scolaire, 30% en savent ni lire, ni écrire, ni compter.

Ce sont des statistiques nationales.

Beaucoup de jeunes présentent des troubles de santé. On n’en a pas encore parlé, mais c’est le cumul des handicaps de ces jeunes qui fait leur caractéristique. Quand on intervient auprès de ces jeunes, on s’aperçoit bien souvent que sur le plan ophtalmologique, dentaire (n’en parlons pas !), gynécologique, dermatologique, ces jeunes sont en très grosse difficulté, avec une absence totale de prise en charge parfois par les organismes de sécurité sociale.

De quel type de famille viennent-ils ? 60 % des familles ont de trois à six enfants.

Madame Pécheux en a eu quatorze, disait-elle tout à l’heure. Il est absolument évident qu’il faut rapporter ce chiffre à la qualité des logements qu’on peut proposer. Quasiment 100% des familles que nous soyons sont dans une situation de logement totalement inadaptée, et ce n’est pas faute de se démener pour trouver mieux ! Comment ne pas être énervé quand on vit avec cinq enfants dans un HLM de deux pièces ? Quant à la situation de travail, un père sur trois est inactif, 67% des mères sont sans travail salarié. La plupart des enfants que nous voyons n’ont jamais vu leur papa travailler.

J’ai tenté de vous définir le public que nous voyons. Il est absolument évident pour moi que ces enfants présentent des handicaps multiples et précoces. Ils sont en situation d’échec, en situation de souffrance, ils ont perdu toute confiance en eux, c’est extraordinairement important de le prendre en compte. Ils n’ont aucun soutien familial, ou plutôt ils ont des parents, mais des parents tellement engloutis dans leurs problèmes personnels !… Et lorsqu’on ne va pas bien soi-même, qu’on est tellement submergé, on peut devenir aveugle aux problèmes de ses enfants.

Ces enfants ont des images parentales souvent extrêmement dégradées, ce qui entraîne d’ailleurs à l’évidence des difficultés de repérage par rapport à la loi : d’énormes difficultés à négocier avec l’autorité, d’énormes difficultés à repérer ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas, à supporter les remarques même justifiées. Leurs réactions face à l’autorité se résument souvent à l’affrontement, la violence, le rapport de force, en fait ce qu’ils ont connu… Ou bien la fuite, la fugue, le suicide. Ou encore le refus obstiné, l’enfermement volontaire dans l’univers qu’ils connaissent, entre la cage d’escalier et l’escalier B, le terrain de jeu, le carrefour de X, et peut-être la mission locale ou la PAIO, espérons-le. En tout cas, l’enfermement social d’un certain nombre de ces jeunes en difficulté est totalement réel et entraîne une nécessité impérieuse : celle d’aller les chercher là où ils sont…

Face à cela, l’erreur à mon avis serait de croire qu’il faut proposer à ces jeunes quelque chose où la loi, où le cadre, où l’autorité seraient absents. C’est faux : ce ne serait pas les respecter, ce serait les berner, ce serait leur parler un langage de facilité. Ils n’attendent pas de nous qu’on leur parle « facilité. » Mais il faut absolument que cette autorité, cette loi, soient incarnées, c’est-à-dire qu’elles soient rendues humaines par les hommes et les femmes qui sont là pour la faire respecter. Ils ont un sentiment extraordinairement exacerbé de ce qui est juste et de ce qui est injuste. Ils ont une vision extraordinairement claire du caractère sincère ou pas de la personne qu’ils ont en face. Ils ont tôt fait de voir si nous nous réfugions  derrière l’organisme auquel nous appartenons ou si, étant juges, nous voulons incarner la justice. Il faut absolument que les organismes s’incarnent dans des hommes et des femmes en qui les jeunes ont confiance. De ces gens-là ils accepteront la loi, le cadre, s’ils les trouvent « légitimes » à les leur imposer.

En matière de formation professionnelle, je voudrais affirmer quelque chose en quoi je crois très profondément : pour ces enfants exceptionnellement difficiles et en difficulté, il faut des adultes exceptionnellement formés et qualifiés. A ces enfants non-qualifiés, donnons les meilleurs formateurs. Donnons-leur un CAP de cuisinier qui ne soit pas un CAP de cuisine de collectivité. Aidons-les à aller travailler dans des restaurants où justement ils pourront toucher à un travail bien fait. Ayons pour eux de l’ambition, croyons en eux et soyons capables de leur donner des formateurs de la meilleure qualité.

Second point : essayons de valoriser le cursus qu’ils ont eu. Aucun de ces jeunes n’a aucune expérience en matière de travail. Quand on fouille, ils en ont tous une : travail au noir, travail avec un copain, démonter des mobylettes, aider le père, le beau-père, l’ami de la mère, l’ami de l’ami de la mère. Ils ont toujours fait quelque chose. Il faut savoir valoriser ce cursus-là, partir de ce qu’ils ont fait, valoriser ce qu'ils ont fait. Ils seront extraordinairement surpris lorsqu’on leur apprendra à valoriser dans le monde du travail la « carte de visite », si j’ose dire, qu’ils peuvent avoir en matière d’expérience de travail. Arrêtons de dire que le diplôme est la seule manière d’entrer dans la vie. Ici à Bordeaux, nous travaillons beaucoup avec l’ACRIP et nous savons bien que ce type de principe est très à l’honneur chez eux.

Il faut aussi, et j’en termine par là, valoriser la culture du travail dans les processus de formation professionnelle. La culture du travail, c’est aussi accepter la hiérarchie, savoir négocier en situation hiérarchique, accepter une équipe de travail, accepter des horaires de travail. Aussi faut-il que les processus de formation se fixent comme objectif de se calquer le plus près possible d’un rythme de travail, d’un processus de consigne hiérarchique auxquels les jeunes auront de toute manière à s’affronter. Sinon on  leur donne une formation professionnelle, mais ils sont totalement incapables ensuite d’être en position d’avoir à recevoir des ordres ou de s’adapter. C’était l’expérience de Pierre tout à l’heure, qui ne s’entendait pas avec l’employé à ses côtés… Je termine en disant que la culture du travail, c’est aussi le salaire. Sachons parler « argent » ! Un jeune ne va pas travailler pour l’air du temps. S’il veut travailler, c’est parce qu’il veut son logement, passer le permis, s’acheter la chaîne hi-fi, sortir en boîte. C’est cela sa première motivation : tant qu’on ne leur parlera pas salaire, tant qu’on ne les fera pas atterrir de temps en temps en matière de salaire et à quoi ils peuvent prétendre en matière de salaire, on ne les aidera pas.

Monsieur Luc Varenne :

Concernant les jeunes avec lesquels vous travaillez, pensez-vous que les relations que vous avez avec les organismes extérieurs susceptibles de vous aider sont suffisantes ?

* Monsieur Denis Hubert :

Il me semble que ces relations sont insuffisantes. Il faut absolument que les services ou établissements qui relèvent de la justice tissent des relations régulières avec les PAIO et les Missions Locales. Moi-même, je suis perdu dans la complexité des dispositifs-jeunes. J’ai été très satisfait de découvrir qu’il y avait un schéma dans tout cela et il y aurait certainement matière à une information au niveau des juges, sur les dispositifs existants.

* Monsieur Luc Varenne :

Il est vrai que les dispositifs d’insertion pour les jeunes sont des dispositifs extrêmement complexes, variables dans le temps, pas toujours de manière très heureuse. Simplement, je voudrais rappeler qu’il existe l’Association Régionale d’Education Permanente en Aquitaine (AREPA) dont M. Pierron, qui était à cette table tout à l’heure, est le représentant. Une des missions de cette maison est précisément d’informer sur les mesures existantes. Ayons tous en tête l’existence de cette maison qui est faite pour nous tous, pour nous informer sur les mesures : AREPA, 99 rue Judaïque, 33000 Bordeaux.

Patrick Brun, vous avez certes une expérience d’organisme de formation : vous accueillez des jeunes dans ce cadre. Mais c’est surtout en tant que chercheur que nous aimerions vous entendre : vous avez réalisé une étude en novembre 1991 sur « Le CFI au regard des jeunes issus des milieux très défavorisés », à la demande de la Direction à la Formation Professionnelle, en collaboration avec François Guillot et Thierry Viard, volontaires à ATD Quart Monde. Cette étude, certes, commence à dater un peu : un an et demi, dans ces dispositifs, c’est une période très longue. Il s’en est passé des choses ! Pourriez-vous faire un point très rapide de cette étude, et la resituer par rapport à l’évolution récente ?

* Monsieur Patrick Brun, Directeur Pédagogi-A, chargé de recherche à l’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines :

Je centrerai mon projecteur sur une partie de notre étude CFI qui concerne l’accueil et l’accompagnement. Je pense en effet que l’enjeu de nos dispositifs est extrêmement ambitieux, puisqu’il s’agit de tenir les deux bouts d’une chaîne dont les deux pôles extrêmes seraient d’accueillir dans le dispositif d’insertion et de qualification les jeunes qui en sont le plus éloignés, tout en essayant de combler, par la formation notamment, le fossé immense qui les sépare de l’insertion en entreprise. Comment arriver à tenir à la fois ces deux bouts de la chaîne et ne pas les scinder comme nous en avons en permanence la tentation, nous tous : institutions administratives, politiques, sociales, organismes de formation… ? C’est la tentation de dire : les jeunes, les publics en difficulté relèvent de l’action sociale ; les plus avancés relèvent de l’emploi et de la formation.

Cet éclatement les deux pôles, incitant à deux types de dispositifs relevant de ministères différents, est une tentation et un risque permanents contre lesquels il faut que nous nous battions pour arriver à dire : il n’y a pas de fatalité. Il ne faut pas renoncer, avant même de commencer, à ce que les publics qui nous paraissent les plus éloignés de l’emploi puissent y accéder un jour. Mais il y faut un certain nombre de conditions, et je voudrais parler de quelques-unes de ces conditions.

Je résumerai mon propos avec un certain nombre de verbes d’action que je commenterai brièvement :

- rencontrer les jeunes chez eux ;

- accueillir les personnes dans leur globalité ;

- proposer aux jeunes des situations qui aient du sens pour eux ;

- donner du temps au temps ;

- valoriser leur potentiel et le valider ;

- enfin, les aider à construire une cohérence dans leur parcours et dans la perception qu’ils en ont, dans une dynamique de projet.

Rencontrer.

Les Missions Locales ont reçu un beau nom, au départ, qui est le mot de « mission. » Mission veut dire envoyer, être envoyé, aller vers. Et Monsieur Hubert insistait sur la nécessité de ne pas attendre qu’ils viennent à nous, mais d’aller vers eux. Il ne s’agit pas là de critiquer l’action des Missions Locales : elles ont tellement de tâches qu’elles ont bien du mal, effectivement, à aller nouer sur place des relations avec les jeunes, les écouter, parler leur langage et les rencontrer. Ce n’est pas forcément aux Missions Locales ni aux PAIO, en tant qu’institutions, à faire ce pas. Mais sans doute est-ce à elles de nouer les relations avec les partenaires qui, sur place, peuvent  devenir les médiateurs sociaux des jeunes, entre le quartier et les institutions.

Rejoindre les jeunes là où ils sont, mais non pas individuellement seulement. C’est là aussi une dérive permanente que nous avons dans nos pratiques, d’individualiser, de considérer la personne comme une entité alors qu’elle doit être, à mon avis, reconnue comme membre d’une collectivité, d’un milieu, d’une famille. Donc les rencontrer, c’est les rencontrer collectivement aussi. Trop souvent, nos accueils institutionnels sont des accueils en tête-à-tête. N’y a-t-il pas un temps préalable qui serait de les considérer comme membres d’un ensemble, d’un groupe de jeunes, d’un quartier, d’une famille…?

Rencontrer ces jeunes, c’est enfin susciter, solliciter les relais de la médiation sociale.  Sans doute faudrait-il davantage former des jeunes issus de ces mêmes quartiers pour être des médiateurs naturels entre leurs camarades, leurs voisins et nos institutions. Il faudrait apprendre d’eux, effectivement, la perception qu’ils ont de leur univers, de leur situation et le langage qu’ils utilisent pour les décrire. Il faudrait pouvoir développer les relations avec les associations de quartier, les associations sportives, les groupes de musique, les groupes de jeunes. Demander aux jeunes de se déplacer, cela veut dire d’abord : initier un parcours où nous allons vers eux. Et la démarche qu’ils font de venir vers nos institutions est en définitive l’un des moments du parcours d’insertion qui ne peut être le premier pas, mais qui est déjà le résultat de toute une démarche.

Accueillir la personne dans sa globalité.

Cela a été affirmé dès le début mais l’institution du « correspondant » par le CFI a été en effet une innovation extrêmement importante. Simplement, nous avons vérifié au cours de notre enquête que souvent - peut-être cela s’est-il amélioré depuis - le nombre de jeunes accueillis par le correspondant ne lui permettait pas, en fait, d’être le « référent personnel » du jeune dans la globalité de ses préoccupations, de ses difficultés et des solutions qu’il peut mettre en œuvre.

Par ailleurs, on a chargé les institutions d’accueil d’une autre mission qui est la « mise en formation » des jeunes. On les a encombrées avec la préoccupation de gestion des dispositifs de formation. Là, à mon avis, il s’agit d’une vraie dérive. C’est pourquoi le rôle du « correspondant » n’a pas été facile à remplir. Il faudrait peut-être s’interroger : n’y a-t-il pas plusieurs types de correspondants ? Ainsi dans l’entreprise, on parle de plusieurs types de tuteurs, il y a le « référent personnel » : c’est la personne en qui le jeune a confiance, qu’il sollicitera à tout moment, qu’il peut venir trouver, à qui il exposera ses problèmes sans immédiatement lui demander une solution en termes d’institution, de dispositif, ou même de rémunération. Le référent personnel est l’adulte auquel le jeune peut effectivement se confronter et ceci est capital. Le « correspondant institutionnel » peut-il jouer ce rôle ? Je n’en suis pas sûr. En tout cas, je ne pense pas qu’il en ait les moyens. Cela ne veut pas dire que le correspondant institutionnel doit être supprimé, bien au contraire, mais il doit y avoir un partenariat entre le référent personnel et les correspondants institutionnels. Et là parfois, les jalousies institutionnelles ont gêné ce partenariat.

Proposer aux jeunes des situations qui aient du sens.

Le jeune a une demande de reconnaissance sociale qui passe par un statut de travailleur. Ce statut de travailleur n’est pas obtenu par une mise en stage, il l’est par une mise en situation de travail. Cette identité sociale est souvent la base même d’une possibilité d’évolution du jeune. Parfois, nous répondons à leur demande par une proposition d’action de formation. L’action de formation doit être alors le développement de cette mise en situation de travail. Elle doit être la construction, avec le jeune, de son expérience à l’intérieur d’une telle situation. Là, nous avons beaucoup à inventer. Le jeune doit adhérer au projet et aux démarches qu’on lui propose. Sinon ces démarches, aussi pertinentes, aussi riches et intéressantes soient-elles à nos yeux, tomberont à côté. L’adhésion du jeune doit être au point de départ même de notre contrat entre lui et nous.

Donner du temps au temps.

C’est capital. La vie des jeunes et des adultes en grande difficulté est une vie « en miettes » où les difficultés immédiates empêchent de débouche sur les véritables projets. Il y a donc une représentation de l’avenir qui n'est pas possible. Or, sans avenir, il n’y a pas de construction de projet possible. Il faut donc construire ou reconstruire une temporalité avec ces publics. Or, construire une temporalité veut dire, en premier lieu, leur donner une sécurité de base. Je rejoindrai donc, sous un autre aspect, le souci d’une rémunération qui permette d’assurer ces sécurités de base. Tant qu’on n’a pas libéré la tête des angoisses de l’immédiat, on ne peut pas construire un projet de formation.

Là aussi, il faudrait peut-être distinguer deux choses : il faudrait distinguer le « parcours d’insertion » de ce qui est proprement le « processus de qualification » :

- le parcours d’insertion, c’est construire jour après jour avec la personne les voies de son insertion, mais à l’intérieur d’un statut et d’une garantie de ressources durables ;

- le processus de qualification est l’un des moments de ce parcours, à côté d’autres moments. Il y a des retours en arrière, il y a des échecs, il y a des moments où il ne se passe pas grand-chose, où la personne est en galère, où la personne est en errance, où elle disparaît de notre horizon immédiat. Est-ce pour autant que l’accompagnement doit cesser et que la personne doit se considérer en rupture avec le ou les dispositifs ?

Donner du temps au temps, c’est donc construire des parcours qui ne soient pas uniquement des parcours de formation mais qui soient aussi des parcours d’accompagnement, des parcours partenariaux largement concertés entre les diverses institutions et les divers intervenants sociaux.

Valoriser le potentiel et le valider.

On a dit à quel point la culpabilité globale ressentie à travers les échecs de la vie - y compris ceux qui ne sont pas imputables à la personne - peut boucher, peut empêcher tout progrès, toute acquisition de qualification. Il faut donc aider les jeunes à identifier leurs vraies responsabilités. Une image me paraît éclairante : « On joue avec les cartes que l’on reçoit. » Les cartes que l’on reçoit  sont parfois minces, mais il y a toujours des cartes. Or, ce sont ces cartes qu’il faut valoriser. L’AFPA, l’Education Nationale ont travaillé sur certains processus et procédures de validation. Mais à mon sens, aussi bien l’AFPA que l’Education Nationale ont beaucoup de mal à prendre un point de départ autre que la description des « référentiels métiers et formations », un point de départ qui serait la valorisation, la reconnaissance du potentiel des jeunes, la reconnaissance de leurs acquis expérientiels - pour utiliser un mot qui a été utilisé des dernières années -  et pour rapprocher, confronter des acquis expérientiels, ces compétences acquises de manière non formelle, avec les compétences demandées par telle ou telle situation professionnelle. Entre le référentiel métier-formation et la reconnaissance des acquis expérientiels, sans doute est-il difficile de rapprocher les logiques. C’est peut-être à travers la mise en situation professionnelle qu’on pourrait à la fois valoriser le potentiel des personnes et décrire la situation en termes de compétences à manifester. Par ce rapprochement, on pourrait en quelque sorte « valider la personne » comme capable de tenir tel ou tel poste.

Construire avec les jeunes une cohérence.

Construire avec les jeunes une cohérence, ce n’est pas d’abord forcément les aider à déterminer un projet professionnel. Auparavant, il faut peut-être les aider à se construire des points de repère, pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. Les plonger dans un monde institutionnel comme le nôtre, avec des logiques administratives complexes, c’est une tâche excessive pour des jeunes qui d’abord ont besoin de comprendre le monde où ils sont, la situation dans laquelle ils se trouvent, et qui ont besoin de construire petit à petit leurs repères, leur cohérence personnelle et leur parcours. Cette construction passe par un certain nombre d’étapes : il faut là encore parler de « sécurités de base », non plus des sécurités matérielles cette fois, mais des sécurités psychologiques, psychiques. Elle passe aussi par une médiation, que j’appellerai une « médiation culturelle » : des personnes aptes à aider les jeunes à saisir les réalités qui les entourent. On ne peut élaborer un projet qu’à partir du moment où on est relativement à l’aise dans la connaissance, la compréhension, la lecture, le décryptage des réalités qui vous entourent. Ce travail, même, s’il est essentiellement personnel, ne peut être isolé du travail collectif qui est fait avec le milieu ambiant : c’est un échange de savoirs, de savoir-faire, de savoir-être, n’ont pas simplement entre formateurs, tuteurs, accueillants et jeunes, mais entre les jeunes eux-mêmes, entre les jeunes et les adultes, entre les quartiers, à l’intérieur des quartiers, à l’intérieur des associations… C’est tout ceci qu’il faudrait pouvoir prendre en compte dans le travail avec les jeunes.

Je terminerai en disant que parmi d’autres projets, parmi d’autres réalisations, la Maison des Métiers peut jouer un rôle tout à fait capital dans ces différentes orientations que je viens de donner : d’abord parce qu’elle est un lieu de vie, et non pas simplement une institution de formation ; ensuite parce qu’elle est un lieu qui articule une présence forte dans les quartiers et en même temps un lieu d’animation collective centrale. Ce lieu central de la Maison des Métiers peut être un lieu-ressource qui alimente en permanence le travail des équipes dans les quartiers : lieu-ressource en matière d’équipement, lieu-ressource en matière de démarches pédagogiques, lieu-ressource aussi en matière de reglobalisation des différentes expériences. Lieu de vie, la Maison des Métiers est aussi un lieu d’identification positive puisque, en dehors de toute institution, elle valorise le savoir-faire des jeunes et elle les initie à de nouveaux métiers. Enfin, lieu de parole, elle peut être un lieu de partenariat et là je réagis en formateur. Si j’avais à Nantes un lieu comme la Maison des Métiers, j’irais trouver ATD Quart Monde et je leur dirais : « Comment faites-vous profiter de ce lieu les organismes qui rêvent d’en créer un ? »

* Monsieur André Baril, Président du syndicat de la Boulangerie-Pâtisserie, Chambre des Métiers de la Gironde :

Je suis ravi de tout ce que j’ai entendu, sauf d’une chose qui me gêne: je n’ai pas entendu parler de l’artisanat. Pas une seule fois le mot n’a été prononcé. Pourtant l’artisanat, c’est quarante-cinq mille entreprises, cent-vingt mille salariés pour l’Aquitaine, cinq mille apprentis. Nous avons pris la décision en Gironde d’ouvrir les portes à des jeunes qui seraient, comme vous l’avez souligné, en difficulté ou en errance, d’ouvrir la porte des CFA pour leur faire visiter, plusieurs jours s’il le faut - nous les prendrons en charge - avant qu’ils ne fassent un choix définitif du métier qu’ils veulent pratiquer. Nous sommes prêts à les accueillir pendant plusieurs jours. Voilà la proposition concrète que je vous fais aujourd’hui.

J’ajouterai que nous nous efforçons, dans nos secteurs des métiers, de faire parrainer les jeunes par un maître d’apprentissage qui soit le plus ancien de la maison. Dans l’artisanat, nous préférons le « parrainage » au partenariat. Parrainer, cela veut dire accompagner. Nous ne sommes pas gênés de dire que nous faisons du paternalisme dans nos entreprises, car je crois que la jeunesse à laquelle vous avez fait allusion a besoin de beaucoup de paternalisme.

* Monsieur Jean Tiberghien :

Il y a un grand espoir de la part des jeunes de pouvoir accéder à l’apprentissage. Mais cela devient de plus en plus difficile pour ceux qui n’ont pu arriver au terme d’un parcours scolaire, simplement parce que le niveau se relève. Notre grande crainte, c’est que la revalorisation de l’apprentissage entreprise, depuis deux ou trois ans, ne se fasse aux dépens des jeunes les plus démunis.

* Madame Anne-Marie Habonneau :

Ce n'est pas seulement  un problème de relèvement du niveau par rapport à l’apprentissage. Pour de nombreux secteurs de l’artisanat, mis à part certains secteurs de pointe, les exigences ne sont pas plus élevées qu’autrefois. Dans les secteurs dits traditionnels, les exigences sont restées les mêmes. Par contre, un phénomène apparaît : nous sommes dans un système où l’on pousse les jeunes à poursuivre leur scolarité de plus longtemps possible. Dans notre système actuel, le jeune qui sort à un niveau de cinquième est souvent un jeune en échec. Cela explique leur difficulté à entrer dans ce qui, théoriquement, leur serait accessible, mais qui dans la réalité l’est de moins en moins. Je ne crois pas que cela tienne à l’élévation des exigences de la part des artisans. En tous cas, l’apprentissage nous préoccupe et nous intéresse. Lorsque j’évoquais la richesse du milieu rural, c’est en partie aux petites entreprises, aux entreprises artisanales, que je pensais. Ce n’est pas loin du tout de nos préoccupations, même si cela n’a pas été dit explicitement.

Rédaction de la Revue Quart Monde

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