J'aimais la beauté de son geste...

Gérard Bureau

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Gérard Bureau, « J'aimais la beauté de son geste... », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4909

Index chronologique

1997/4

- Nota Bene : les paragraphes en italiques entre parenthèses sont des annexes.

Enfant, je vivais dans une ferme. C'était une grande exploitation. Il y avait un garage, un moulin ; on réparait, on construisait les bâtiments. La ferme s'est modernisée avec les ouvriers qui étaient là. Le meunier, monsieur Nicole, en était aussi le peintre. Il repeignait les portes des étables. J'aimais beaucoup le regarder, il grattait la ferraille, mettait le minium et je me rappelle que le premier jour où j'ai pris un pinceau, je savais peindre, tellement j'avais observé cet homme. Et, très jeune, on m'a confié parfois la tâche de peindre. J'avais regardé cet homme un nombre de fois incroyable, j'aimais beaucoup la beauté de son geste, et la façon dont le minium disparaissait sous la peinture. Les adultes nous laissaient très peu faire avec eux, nous avions nos propres tâches, et j'ai appris beaucoup de choses en regardant.

Plus tard, j'ai observé comment les pauvres du Guatemala font leur maison. Ils ne peuvent pas toujours choisir les bois que la nature leur dispense pour construire - ils sont tordus, difformes - mais l'agencement qu'ils savent en faire donne des créations merveilleuses, où la beauté de la construction rivalise avec celle - assez plate - des bois trop droits et d'aplomb des scieries. C'est un savoir qui vient de très loin, qui s'est transmis et qu'on transmet simplement par la beauté regardée.

(Tout le monde aspire à être « culturel », sans pour autant consacrer l'amour, le temps et l'énergie nécessaires à une vraie culture

Roman Opalka, OPALKA 1965 / 1- oo, Flammarion 4, Paris, 1992, p. 106)

J'ai ainsi observé la fabrication des tuiles, par exemple. Dans le trou d'où est extraite la terre, les enfants creusent leur propre trou, c'est leur premier geste. Un jour, ils ne prennent pas seulement la terre, ils la tamisent pour en écarter les petites pierres. Puis ils apprennent à mélanger la terre et l'eau, puis ensuite la terre et l'eau et quelques autres ingrédients pour réussir la cuisson. Plus tard, ils essayent de mouler une tuile. Un jour, ils savent choisir quelle terre il faut, quelle terre il ne faut pas. C'est tout un apprentissage, c'est plus qu'un travail, c'est tout un art qui fait partie de la « plénitude de l'homme » qui a plaisir à faire ce qu'il fait, qui aime ce qu'il fait et le transmet.

Même s'ils n'en font pas un métier, les enfants sont transformés, formés par une activité ; ce n'est pas seulement : je sais scier, je t'apprends à scier, c'est faire comprendre que les mains sont créatrices. Pour un jour aimer faire quelque chose, il faut avoir connu un certain plaisir du geste. Lorsque j'étais animateur du Pivot culturel de Noisy-le-Grand, je l'entretenais le mercredi, je balayais, je réparais, je fabriquais : c'était aux enfants de me rejoindre dans ce que je faisais, je ne bougeais pas de mon activité, je ne faisais pas une activité pour eux, cette démarche m'a toujours semblé juste.

(On croirait que les pieux artistes du Moyen Age avaient prévu le daguerréotype lorsqu'ils ont placé leurs statues et leurs ciselures de pierre à si grande hauteur que seuls les oiseaux tournant en cercles autour des flèches pouvaient  s'émerveiller  des détails et de la perfection.

H. de Lacretelle, dans La lumière, 20 mars 1852)

En 1981, à l'île de la Réunion, j'ai construit pendant un an, jour pour jour. Je suis arrivé dans un lieu où il n'y avait pas de route, pas d'eau. Le rêve des gens était de construire une école et une chapelle. Je suis allé à leur rencontre, leur disant : c'est ensemble qu'on va le faire. Mais en fait,

les gens n'étaient pas prêts. Ils rêvaient de cette école, de cette chapelle, mais ils n'étaient pas prêts à s'investir. Quand le chantier a été mis en route, je me suis retrouvé souvent seul. Je cassais les cailloux tout seul ! Je n'en souffrais pas pour mon travail, mais je n'arrivais pas à mobiliser les gens. Ce qui les a provoqués, c'est qu'ils ne pouvaient pas me laisser ainsi. Donc, petit à petit, ils sont venus travailler, pour ne pas me laisser seul. Le travail est d'abord une relation. Le premier à me rejoindre a été un jeune, Luçay, qui est maintenant volontaire. Cela prit une tournure très dynamique avec des chantiers festifs, car il n'y a pas de travail sans l'expression d'une culture commune.

Autrefois, dans les villages, les quartiers, il y avait une chaîne de transmission des gestes, qui était l'unique chance d'apprendre pour les pauvres et qui n'existe plus aujourd'hui. Mon enfance à la ferme constituait un environnement de travail, mais aussi culturel. C'est ce qui m'a construit, m'a donné une sécurité qui m'a toujours permis d'aller n'importe où. En disant cela, je ne souhaite pas un retour au passé ni ne le glorifie. Mais dans le passé, si les pauvres n'avaient jamais le loisir de choisir leur activité, leurs mains étaient toujours recherchées et utilisées. Aujourd'hui, l'évolution de l'économie, la modernité, la transformation du travail, tendent à se passer des hommes et rendent leurs mains inutilisées. Dans la pratique des expressions manuelles et artistiques, il y a un ferment inventif qui peut faire lever une nouvelle utilité aux mains et à la vie.

(On a cru développer l'intelligence et on a oublié de développer la main et le corps et on a oublié par conséquent le développement par le cœur; car si on ne développe pas la main et le corps, on ne développe pas le cœur. Père Joseph Wresinski, Session des Pivots culturels, 3-4 décembre 1977.)

C'est au sein d'une communauté que se transmet ce qu'il y a de meilleur. Aussi, le manuel devrait être dans la rue autant que la lecture, avec la peinture, la poterie, le travail du bois, etc.1 C'est à partir d'un savoir-faire qu'on peut aborder d'autres savoir-faire. Sans expérimentation concrète du savoir, on ne peut pas progresser.

La main, c'est l'outil de toutes les créations, qui reçoit et qui donne quelque chose au monde ; c'est aussi un symbole d'amour.

Le père Joseph plantait, construisait et pensait les lieux : Noisy-le-Grand, Pierrelaye, Méry, sont imprégnés de goût, de beauté. Ce sens de l'architecture et des espaces, il l'a transmis à Bernard Jahrling, venu du camp de Noisy-le-Grand, qui a reconquis travail et créativité. A son tour, Bernard a initié et initie les volontaires au travail manuel, non pour en faire des ouvriers, mais pour les rendre capables de ressentir par les mains l'harmonie liée à une tâche.

(La culture c'est l'homme qui à travers tous les pores de sa peau peut saisir et vivre la nature, parce que tout est possible, tout peut être rebâti, recréé par lui, réimaginé par lui. Père Joseph Wresinski, Évaluation, programmation, mars 1987.)

L'homme vit d'être un homme, d'avoir été fait homme par un quotidien qui est en réalité une culture. Et la culture, c'est le pain, c'est ce qui donne le pain, non au sens de soupe et d'hébergement mais au sens où cela permet de se développer et de savoir vivre au milieu des autres. La mendicité ne donne que la soupe.

Aujourd'hui, on a franchi un cap où certains êtres ne sont plus attendus au milieu des autres. Ils errent sans but, sans racine et sans vision d'avenir. On ne va pas remédier à cela uniquement avec des lois d'aide sociale, d'insertion, etc. Il faut retrouver avec eux une raison d'être ensemble, en cherchant des solutions avec d'autres, en retrouvant des gestes communs qui leur permettent de réagir, de se mettre en état de création pour participer, donner et être acteurs de leur propre libération. C'est cela le changement, pour eux et pour nous.

Nous avons un grand défi devant nous. Quelle vision avaient les bâtisseurs de cathédrales alors qu'ils ne les verraient jamais achevées ?

Pour un jour aimer faire quelque chose, il faut avoir connu un certain plaisir du geste.

1 Allusion au programme Savoir dans la rue du Mouvement ATD Quart Monde.
1 Allusion au programme Savoir dans la rue du Mouvement ATD Quart Monde.

Gérard Bureau

Gérard Bureau, 45 ans, est volontaire permanent depuis vingt-cinq ans. Dans différents lieux en France, à l'île de la Réunion ou au Guatemala, il est « bâtisseur » avec les familles qu'il rencontre et anime la dynamique « Savoir dans la rue ». Depuis 1993, il est membre du Secrétariat général   du Mouvement ATD Quart Monde.

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