En attente de... pouvoir vivre ?

Françoise Barbier

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Françoise Barbier, « En attente de... pouvoir vivre ? », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since , connection on 27 September 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/542

Comme tant d’autres en Belgique – et ailleurs - une famille roumaine d’origine tsigane a été conduite par la police dans un centre fermé pour illégaux. La mère et les enfants y resteront plus de deux semaines, privés de liberté, privés d'école, privés de père, privés d'amis, soumis à un régime quasi carcéral et à l'angoisse du lendemain. Son histoire laisse deviner de quel côté est la violence du non droit.

Mercredi 13 avril 2005. Mme S. a été arrêtée lors d’un banal contrôle routier. Bien qu’en attente d’une hypothétique régularisation de séjour par le Conseil d’Etat, elle a été emmenée par trois gendarmes, menottes aux poings, - “ sans qu’on ne me dise rien sur mes droits ”, dit-elle - avec ses cinq enfants, âgés de 2 à 14 ans, en vue d’un rapatriement. Les enfants sont pourtant régulièrement scolarisés et trois d’entre eux sont nés en Belgique. La famille est détenue dans un centre fermé.

Je découvre, par cette famille, ce que veut dire l’enfermement d’enfants, pourtant contraire à la convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par la Belgique (Cf. Quart Monde, n°167 “ L’enfant civilisateur ”) Victor, 14 ans, dit : “ Je déteste rester enfermé pour rien. Ici, c’est une vraie prison. On vit dans une chambre, on nous fouille tous les jours. On n’a droit qu’à une heure de visite par jour. On n’est pas libre, on ne peut aller dehors dans la cour qu’entre 3 et 5h. L’air de ce pays n’est plus gratuit pour nous ! On n’apprend rien ici... Pourquoi est-on privé de continuer nos études ? ”

Une circulaire interdit pourtant l’expulsion d’enfants en pleine année scolaire. La maman est venue en Belgique à cause de la discrimination ethnique, mais elle dit surtout : “ Je veux que mes enfants aient un avenir, qu’ils puissent aller à l’école et apprendre un métier. En Roumanie, pour les gitans, ce n’est pas possible ! ”

Vanessa, 11 ans, me dit qu’il y a plein de graffitis au mur de leur chambre. C’est laid, mais elle a retenu une phrase : “  La patience est la clé d’or de toute victoire ”

De la patience, il en aura fallu à cette famille depuis sa demande d’asile à la Belgique en 1994. Première demande refusée. Les parents introduisent une deuxième demande de régularisation en 1999 et pendant quelques années, ils reçoivent une aide sociale du CPAS (CPAS : Centre public d’aide sociale), révisable chaque mois. L’aide s’est arrêtée et ils ont reçu l’ordre de quitter le territoire. En septembre 2004, l’avocat a introduit un recours au Conseil d’Etat, parce que l’Etat belge avait annoncé la régularisation de dix mille réfugiés...

La survie grâce à la solidarité.

Comme les familles belges très pauvres, celle-ci vit dans une précarité extrême : pas de ressources, succession de logements temporaires et souvent insalubres (chambre louée par un de ces “ marchands de sommeil ” à 400 euros par mois, centre d’hébergement d’urgence, nuits à l’hôtel ou dans une voiture...) Monsieur Z., polonais, a un titre de séjour provisoire. Pour pouvoir payer le loyer, il part vendre des journaux pour sans abri en Hollande où il y a moins de concurrence. Son fils aîné l’accompagne parfois, ils dorment alors pendant une semaine dans leur voiture. Vanessa aide sa maman et s’occupe des petits. Mme S. a toujours caché l’existence de son compagnon et leur cohabitation. La famille est poussée à cacher la réalité pour pouvoir survivre... comme le font parfois d’autres familles belges.

Malgré tout, Mme S. a pu apprendre un peu le français “ pour aider les enfants qui sont à l’école spéciale ”. Elle soutient aussi d’autres familles qui savent moins bien se défendre, en allant par exemple voir avec elles la directrice d’une école qui refuse l’inscription d’un enfant ou bien faire des démarches dans une administration. Elle nous a aussi fait connaître une autre famille d’illégaux qui vivait dans la pièce à côté.

Elle nous a demandé une carte d’adhésion au Mouvement ATD Quart Monde : “ Quand je dis que je suis du Mouvement, les gens me prennent plus au sérieux. ” La famille ne parvient à survivre que grâce à la solidarité de diverses personnes : l’institutrice de l’école de Vanessa, le médecin de la maison médicale, une alliée d’ATD Quart Monde qui la soutient dans ses démarches auprès de son avocat... Avec l’équipe de la Maison des Savoirs, nous allons voir la famille régulièrement en proposant des livres, ou un atelier créatif ou encore une préparation de réunion d’Université populaire Quart Monde... Mme S. estime ces visites importantes, “ surtout pour les enfants ” dit-elle. En fait, ces rencontres permettent de se connaître à partir des forces familiales.

Comme une symphonie de prénoms...

Hier encore, en allant au centre fermé, j’apportais des messages d’encouragement et des dessins d’enfants vivant dans une résidence pour illégaux à Genève, messages envoyés par Tapori (Branche enfance d’Atd Quart Monde) J’apportais aussi des dessins d’enfants de familles belges rencontrés lors des ateliers et bibliothèques de rue. Quand avec les enfants et leur mère, on a découvert un par un ces messages et ces dessins, cela faisait comme une bouffée d’oxygène. Permettre aux enfants S. d’écrire à Tapori ce qu’ils vivaient, ce n’est que justice. Une façon de leur dire : “ Ce que vous vivez est injuste, il faut le faire savoir. Vous comptez pour d’autres, de par le monde, qui vivent des choses semblables aux vôtres et qui résistent, comme vous ”.

Avec une association de défense de sans papiers, des militants de la Maison des Savoirs décident de se rendre sur place pour soutenir cette famille. L’institutrice des enfants nous accompagne. Impossible d’entrer, bien sûr. Des barbelés et des murs nous séparent. Un d’entre nous scande les prénoms des enfants avec un mégaphone. Des visages apparaissent aux fenêtres du premier étage et des mains s’agitent. Ils nous reconnaissent malgré la distance et nous répondent en criant à leur tour nos prénoms. Et cette symphonie de prénoms clamés alternativement nous rapproche et nous fait oublier les murs, les barbelés et les étiquettes de clandestins détenus.

Ces enfants gitans en passe d’être refoulés ont chacun un nom et un visage qui nous questionnent. Une société peut-elle laisser vivre sans aucun droit, parfois pendant des années, ces demandeurs d’asile déboutés au motif qu’ils sont sans papiers ? Ne sont-ils pas des hommes comme les autres, probablement plus fragiles encore parce que coupés de leurs racines ?

Françoise Barbier

Françoise Barbier, de nationalité belge, est volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1986. En Belgique depuis trois ans, elle a avec son mari la responsabilité de la Maison des Savoirs à Bruxelles.

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