N° 227, 2013/3   •  Rire
Dossier

Comment dire des choses graves avec humour

Pascal Percq
  • publié en août 2013
Résumé
  • Français

Depuis mai 2013, sur Youtube un clip parodie l’exil de Français allocataires du RSA2 en France et qui préféreraient recevoir le Minimex3 de la Belgique. L’humour : un contrepoison contre la stigmatisation ?

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Index chronologique

2013/3
Texte intégral

Allusion bien entendu à l’exode « fiscal » d’un Depardieu, mais surtout réplique virulente contre tous les détracteurs et accusateurs des allocataires du RSA les accusant d’être des fraudeurs, des profiteurs et des paresseux, depuis mai 2013, un clip :  Là-bas fait un tabac sur internet. Vu plus de trente-sept mille fois sur Youtube 4. C’est une parodie de la chanson de Jean-Jacques Goldman rebaptisé Jean-Jacques Goldman-Saches. Les auteurs du Clip sont membres du Mouvement Des Rmistes (MDR). Ils racontent comment un groupe d’allocataires du RSA en France, accusés de tous les maux, pratiquent « l’exil social » et trouvent refuge en Belgique où le Minimex est supérieur au RSA (RSA en France : 474 euros - Minimex en Belgique : 785 euros). Leur propos d’un humour « décalé » et décapant reprend en les retournant à leurs envoyeurs, toutes les accusations de fraude, de stigmatisation dont font l’objet les allocataires du RSA, y compris celles, exprimées par un ancien ministre, d’être « le cancer de la société ».

« Notre arme c’est l’humour. Et puisque les propos concernant les allocataires du RSA sont violents, nous répliquons avec nos convictions sans crainte de faire du rentre-dedans ! Ce qui est distillé, c’est un poison ; nous sommes un contrepoison !» disent-ils.

Aventure collective

« C’est une aventure collective, racontent, à Lille, Alessandro di Giuseppe et Maxime Courbet. La plupart des personnes tournant dans le clip sont, elles-mêmes, comme nous, allocataires du RSA. On en a marre d’être considérés comme des inactifs. Chômeurs, oui, par la force des choses, mais inactifs, non ! »  Et ils ajoutent en souriant : « Un tel clip… c’est du boulot! »

Ils ont beaucoup réfléchi et travaillé à la forme. N’écartant pas un ton agressif sous l’humour, mais respectueux des personnes. Par exemple, ils se sont refusé à présenter des allocataires du RSA sous une forme misérabiliste, caricatural: « On est habillé normal, pas en haillons ». Les auteurs du clip s’estiment représentatifs de ces milliers et millions de personnes atteintes dans leur dignité d’êtres humains. Alessandro et Maxime, l’un comédien professionnel, l’autre réalisateur audiovisuel connaissent bien par expérience personnelle la situation des demandeurs d’emploi n’ayant comme seule ressource que le RSA. « Avec la particularité, pour nous, de nous situer dans le champ culturel, précisent-ils. Ce qui signifie que nous avons la possibilité de nous réaliser dans notre domaine, sans vrai revenu, mais sans être comme beaucoup d’autres allocataires du RSA confrontés à des questions de survie, au surendettement, à des problèmes de santé, de logement, pour nourrir leur famille, assurer une éducation à leurs enfants… »

Conscients de leur rôle de « porte-parole », ils se considèrent en état de « légitime défense » face à l’agression caractérisée dont les allocataires du RSA ont fait l’objet ces dernières années.

Remettre les pendules à l’heure

Contre la stigmatisation, le MDR rejoint et relaie la campagne menée par ATD Quart Monde depuis 2012 contre « les idées fausses »5. « Notre objectif est de remettre les pendules à l’heure» disent-ils. Ce qu’ils pourfendent dans le clip, c’est non seulement la bêtise et la méchanceté de tels propos entendus ici et là, mais surtout l’attaque virulente relayée par les médias contre les personnes, contraintes au RSA faute de ne pouvoir travailler. « Ce sont les mêmes qui suppriment les emplois qui reprochent aux gens de ne pas travailler » constate Alessandro.

Ceux qu’ils visent  aussi dans leur clip ne sont pas seulement les auteurs de tels propos « antisociaux » mais bien une opinion publique qui se laisse influencer et propage à son tour ces rumeurs de type « raciste anti-pauvre ». Pour Alessandro, « Ces propos sont insultants mais aussi ont pour effet de culpabiliser les personnes pauvres ; c’est insupportable. Notre objectif est de poser le débat sur ce dérapage idéologique et sémantique. De faire reconnaître la souffrance des sans-emploi, tout en reconnaissant la souffrance toujours plus grande des travailleurs. Nous voulons poser le débat de la place et du sens du travail dans nos vies et notre société. Repenser le travail. Repenser l'activité humaine... » Des choses très sérieuses donc, mais dites avec humour et dérision, c’est leur credo.

 « La seule chose qui nous a gênés dans ce succès, relève cependant Alessandro, c’est d’être relayés sur internet par un site d’extrême droite antisocial. Nous tenons clairement à réaffirmer que le MDR s'inscrit dans un combat humaniste, luttant contre toute discrimination, toute stigmatisation, tout bouc émissaire… ».

Si l’humour a parfois été employé contre les pauvres, les auteurs du clip se situent quant à eux, dans cette autre lignée qui, de Charlie Chaplin à Coluche, a refusé que les personnes très pauvres soient les boucs émissaires d’une société elle-même pieds et poings liés à la surconsommation. Car au-delà de cette contre-attaque humoristique, Alessandro, Maxime et les membres du collectif MDR - qui n’écartent pas l’idée d’un nouveau clip à l’automne 2013 - continuent de pourfendre comme ils le font depuis plusieurs années le mode de société consumériste. Ils ont fondé pour ce faire « L’Église de la Très Sainte Consommation » dont la devise est : « Travaille, obéis, consomme ».

Se situant dans le camp alternatif, militant en faveur de la décroissance sous cette appellation, Alessandro s’est présenté en 2012 aux élections législatives à Lille dans le Nord. C’est aussi sous ce vocable qu’ils se produisent dans la rue en spectacle : ils étaient présents au Festival « off » d’Avignon de cet été 2013. Leurs autres références  en ce domaine sont Pasolini dénonçant « le fascisme de la consommation », et en matière d’activisme : Action discrète (sur Canal +) et les Yesmen, « très forts », soulignent-ils. Ils ne refuseraient pas le propos d’un Pierre Desproges qui estimait : « On peut rire de tout mais pas n’importe comment, ni avec n’importe qui ».

Notes

1 Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Quelle école pour quelle société ? Réussir l'école avec les familles en précarité, Éd. Chronique Sociale / Éd. Quart Monde, 2012.

2 Revenu de solidarité active.

3 En Belgique, le revenu d’intégration (appelé avant 2002 « minimum de moyens d'existence », ou encore minimex) est une aide sociale financière garantie accordée par les Centres publics d'action sociale.

4 https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=9QHivugpa30

5 Voir le site http://www.atd-quartmonde.fr/Campagne-contre-les-idees-recues,2460.html

Pour citer cet article Pascal Percq, « Comment dire des choses graves avec humour », Année 2013, Revue Quart Monde, Rire, Dossier, mis à jour le : 01/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5660.
Auteur

Pascal Percq

Journaliste, Pascal Percq, est aussi ancien directeur de la démocratie participative et de la citoyenneté à Lille (France), et membre du Mouvement ATD Quart Monde dont il a été responsable du pôle mobilisation, communication, publications1.
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Itinéraire d’un avocat militant, Éd. Fayard, 2017, 500 p.
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Dialogue avec Denis Lafay, Éd. de l’Aube, Coll. « Le monde en soi », 2017