En tout, soixante-huit personnes d’une grande diversité, ayant en commun un engagement dans la durée, sont venues de vingt pays d’Afrique, d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Amérique du Nord, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe à ce temps fort d’une démarche que nous allons expliquer ici.
À l’occasion de la nomination de l’équipe actuelle de la Délégation générale en 2011-2012, a été constitué un groupe de discernement de vingt-deux personnes qui ont ajouté cette mission spéciale d’environ six mois à des responsabilités quotidiennes pas toujours vraiment allégées.
« Nos rencontres et nos réflexions nous ont permis de mieux comprendre combien la “gouvernance” du Mouvement est une recherche pour vivre une communauté humaine nourrie de l’idéal de justice et de paix porté par les populations très pauvres. Cette gouvernance ‘têtes ensemble’ est aussi une manière de nous positionner face à un monde qui recherche rarement l’apport et la participation de tous. C’est un appel à la rencontre, au croisement des regards, des pensées, des savoirs. »
« Nous avons senti également qu’il est nécessaire d’approfondir ensemble et de s’approprier ce qu’implique le fait d’être un mouvement qui se construit à partir des personnes et des chances que représentent toutes leurs diversités, un mouvement qui recherche partout une responsabilité partagée et vécue en équipe. Une occasion d’approfondir cela serait d’organiser un séminaire sur notre gouvernance autour d’Eugen Brand qui, depuis 1999, a beaucoup encouragé cette recherche. »4
L’objet de ces lignes est de situer le contexte de la gouvernance du Mouvement après son fondateur, après 1988.
Un mot quand même pour rappeler que « têtes ensemble », formule féconde aujourd’hui, pourrait être une manière de relire aussi la gouvernance de ce père Joseph Wresinski qui va vivre à partir du 14 juillet 1956 dans le camp des sans-logis au lieu-dit Le Château de France, à Noisy-le-Grand, avec les 252 familles qui y ont abouti après l’appel public de l’abbé Pierre. Avec les pères de famille, par exemple, il construit un jardin d’enfants. Très soucieux de l’accès à la culture, au travail, au logement, aux droits de tous, il se met à l’école de ces familles, il apprend d’elles à Noisy, et dans les autres lieux de France, et très vite d’autres pays, pour faire connaître, reconnaître, travailler avec elles, le cheminement de leur prise de responsabilités. Par exemple, en 1972, c’est dans un dialogue intense5 des volontaires, avec des parents très pauvres et déconsidérés, que l’on cherche les conditions à créer pour permettre les « Dialogues avec le Quart Monde », d’où s’engendrent les Universités populaires et d’où sortiront les démarches de Croisement des savoirs et des pratiques6 dans de multiples partenariats institutionnels et professionnels. Le Mouvement n’a de mandat à exercer sur personne et pour seul pouvoir d’aider des citoyens aux enracinements sociaux très différents à agir librement de concert.
Une longue période de recherche et de réinvention
En 1988 le décès du fondateur impose au Mouvement ATD Quart Monde l’expérience collective d’inventer une nouvelle gouvernance. Eugen Brand y est impliqué pendant une longue période.
Avec Claude Ferrand et Gabrielle Erpicum, il a formé l’équipe à laquelle le père Joseph avait « confié la maison » au moment d’être hospitalisé pour une opération du cœur qui n’a pas réussi. Cette équipe du Secrétariat général a animé le Mouvement les cinq premières années. Une autre équipe de trois personnes : Bérengère Lesonneur, Gérard Bureau, Start Williams, lui a succédé pendant six ans, de 1993 à 1999.
Composée en 1980 par le fondateur d’une douzaine de volontaires qui avaient vécu avec lui les années de fondation et en qui il avait une confiance de fond à cause de leur fidélité aux plus pauvres et au Mouvement, l’équipe dite « de la Forêt Noire » a eu un rôle important. Pendant toute cette première période d’une douzaine d’années, elle a eu une responsabilité d’accompagnement, de lieu de recul pour le Secrétariat général, ayant confirmé la première équipe et nommé la seconde en 1993.
Après les cinq années au Secrétariat général, Eugen Brand a d’abord continué à être en responsabilité de l’action publique internationale, aux côtés d’Alwine de Vos van Steenwijk, présidente de l’association, puis a rejoint trois ans la Bolivie avec sa famille pour y soutenir les débuts d’ATD.
En 1998-1999, à la demande des autres volontaires, on a changé la manière de nommer l’équipe en responsabilité globale, qui est devenue la Délégation générale. On a commencé à créer un groupe ad hoc, dit groupe de discernement, à la durée de vie limitée, (un semestre environ) qui comprenait aussi des volontaires n’appartenant pas au groupe de la Forêt noire. Cette manière de faire a continué jusqu’aujourd’hui, en incluant des alliés et des militants. Pendant sa mission en Bolivie, Eugen Brand a reçu la demande du premier groupe de discernement d’être Délégué général. Il l’a été de 1999 à 2012, faisant équipe avec deux Délégués généraux adjoints7.En 2008 il a accepté un troisième mandat, demandant que ce soit le dernier. Fin 2012, il a donc pris de la distance par rapport à cette responsabilité.
En concertation avec l’équipe qui lui a succédé8, on a conçu la démarche de réflexion.
Comment recueillir cette expérience du Mouvement ?
Pour nous enrichir de la relecture de nos propres expériences, il est de tradition de penser « séminaire d’action ». On l’organise autour de l’action passée d’une personne (ou une équipe) qui a achevé une longue mission. C’est l’occasion pour elle d’un retour d’expérience qui lui donne du temps de mûrissement de l’étape passée. Plusieurs mois permettent retourner aux écrits personnels et autres documents qui soutiennent sa mémoire. Puis, le temps de séminaire privilégie l’apport de son récit et de sa réflexion comme fil conducteur. Il est conçu comme une mise en dialogue avec d’autres personnes pour qui cet apport déclenche aussi, en écho, le retour à leur propre expérience de compréhension. L’ensemble constitue à la fois une capitalisation par le récit, une relecture des traces archivées, et un partage, un questionnement, des débats qui favorisent le mûrissement de chaque participant, et souvent le mûrissement du Mouvement lui-même.
On a considéré la gouvernance à laquelle Eugen Brand a pris part comme une action du Mouvement à laquelle potentiellement, tous les membres ont participé.
Dès lors, quelles conditions créer pour que ce récit puisse être vrai, puisse parler à des personnes de différentes générations de différentes cultures, continents, pays et de positions très variées dans la coresponsabilité du Mouvement ?
Quelles conditions créer pour que cet apport mis dans une position privilégiée ne fasse pas taire les autres ? D’une part on a pu voir la fécondité d’un équilibre entre des dialogues entre participants en dehors de la présence d’Eugen Brand et des moments de retour à la réflexion avec lui. D’autre part, la fécondité en croisement des savoirs de soutenir le travail entre pairs, militants entre eux, alliés entre eux, volontaires entre eux, et le travail de croisement des réflexions de ces groupes de situations différentes. Le plus grand soin a été pris pour expérimenter ces conditions dans la démarche de préparation du séminaire. Elle a donné lieu, en particulier à quatre « ateliers » de trois jours chacun, avec des participants différents, sur des thèmes différents. Cette démarche a permis de préciser les thèmes et l’organisation des échanges au colloque final.
Une gouvernance significative pour la paix
L’évolution des inégalités financières et économiques, les enjeux des changements climatiques et de leur liens avec l’activité humaine, les déracinements géographiques et/ou culturels de populations atteintes par les grandes transformations de notre époque, l’insécurité et la violence économique et politique, voire religieuse, font dire et écrire tous les jours que la pauvreté et la grande pauvreté doivent être au cœur de la gouvernance des États et des coopérations internationales.
ATD cherche à amener « comme nouveau partenaire » le peuple des plus pauvres en chair et en os, dans les lieux de réflexion sur l’avenir. Démarche de longue haleine comparable à un iceberg aux mille efforts locaux9.
Aux yeux d’ATD Quart Monde, les personnes qui vivent la pauvreté et la grande pauvreté sont ceux de nos contemporains qui apportent l’expertise la plus actuelle et la plus manquante pour brancher les préoccupations de justice et de paix sur l’énergie humaine.
En 1992, l’ONU reconnaissait le 17 octobre comme Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. Elle donnait l’occasion de travailler à un rendez-vous public respecté, comme l’avait été le 17 octobre 1987 sur le Parvis des droits de l’homme et des libertés à Paris, pour reprendre conscience de la violence de la misère avec ceux qui la subissent le plus directement, et s’unir pour la combattre.
En 2009-2012, une démarche de connaissance-expertise a été entreprise par le Mouvement international ATD Quart Monde. Elle a été nourrie par des dialogues et contributions de plus d’un millier de personnes en grande pauvreté dans le monde. Son titre a évolué au fil de son approfondissement en La misère est violence. Rompre le silence. Chercher la paix. Elle a représenté une étape très importante d’explicitation de l’énergie que les personnes vivant dans la misère mettent à la recherche de la paix et à se protéger du mépris aveugle dans lequel cette recherche est généralement tenue10.
Le Mouvement ATD Quart Monde a cette caractéristique que des personnes subissant la misère soient actives en son sein. Quelle est sa recherche, avec elles, d’une gouvernance significative pour la paix ?