N° 243, 2017/3   •  Les mots
Dossier

“C’est plutôt une bonne histoire…”

Peggy Simmons
  • p. 7-12
  • publié en septembre 2017
Résumé
  • Français

Les jeunes, pour certains illettrés, que rencontre l’auteure en prison, sont enfermés dans des étiquettes qui leur collent à la peau. Les ateliers d’écriture qu’elle organise avec eux, dans un échange réciproque, font surgir leurs talents.

Texte intégral

Les mots peuvent être des pièges, surtout quand ils servent à étiqueter les gens1. Ainsi les termes « criminels », « voyous », « menaces envers la société » qui enferment la plupart du temps encore plus les jeunes en détention. J’ai travaillé huit années avec ces jeunes, âgés de onze à dix-huit ans, incarcérés dans des établissements pénitentiaires pour mineurs, pour les aider à se livrer par écrit avec leurs propres mots. Je les rencontrais dans des ateliers d’écriture, plus particulièrement en lien avec la publication The Beat Within2 et aussi pour la bibliothèque municipale de la ville d’Oakland3 ou encore, pour Green Windows4 mon propre projet à but non lucratif.

Les mots qui piègent

En prison, leur vie est réduite à leurs délits. Leur méfait n’est d’ailleurs pas toujours d’avoir perpétré ce pourquoi ils sont écroués. Quelquefois leur détention sera simplement due au fait d’avoir de mauvaises fréquentations ou de faire preuve de loyauté envers des gens peu fréquentables. Ces mots « mauvais » ou « loyauté » ne sont-ils pas d’ailleurs piégés ? À ces jeunes je demande : « Loyal envers qui ? Dans quel but ? Et à quel prix ? » Ou encore, quand ils disent qu’ils veulent simplement sortir de là et être des gens bien, je questionne : « Ca veut dire quoibien’ ? » Ou alors s’ils disent qu’ils veulent être tout à la fois des gens bien et des gens qui réussissent, je les renvoie au mot « succès » en leur demandant ce qu’ils mettent derrière ce mot.

Les ateliers d’écriture de The Beat Within ont entre autres pour objectif d’amener le jeune à penser par lui-même, en partie en s’attardant sur le sens des mots qu’il va utiliser et sur ce que ces termes veulent vraiment dire, de manière à ce que les mots deviennent des outils qu’ils puissent maîtriser et non des pièges qui se referment sur eux.

Derrière chaque jeune, un enfant

Je pars d’un point de vue général car chaque jeune est différent. Mais chaque jeune est néanmoins un enfant. Leur enfance leur a été volée et ils ont dû faire face à des choses auxquelles je ne serai jamais confrontée. En ce moment il y a une jeune détenue qui n’en finit pas d’écrire sur le même sujet, sur toutes ces questions qui la taraudent depuis l’âge de cinq ans ; elle a vu son oncle tuer son père.

Chaque jeune est différent mais chaque jeune est un enfant. Ils sont tour à tour calmes et silencieux, ou font l’idiot et du bazar, sont gentils ou difficiles. Ils ont des jours « avec » et des jours « sans ». Seule une poignée de ces jeunes détenus sont blancs, la grande majorité est afro-américaine. Et très peu parmi eux ne sont pas pauvres. L’établissement pénitentiaire pour mineurs du Comté d’Alameda a été rénové il y a une dizaine d’années et a une capacité de trois cents lits. Actuellement, la plupart du temps, seuls cent jeunes à la fois sont emprisonnés, dont moins de vingt filles. À cela, il faut ajouter environ deux cents libérés sous contrôle permanent par le biais de bracelets électroniques aux chevilles.

Certains de ces jeunes ont du talent en tant qu’écrivains ou poètes, avec un sens inné du rythme, une imagination florissante ou l’art de savoir raconter une histoire. D’autres n’ont pas assez confiance en eux ou en nous pour écrire, mais ils sont intarissables lorsqu’il s’agit de mettre en vers et de glorifier la vie de la rue, tels les plus médiocres des rappeurs de gangs.

Certains de ces jeunes sont illettrés. En ce moment il y a un garçon de douze ans qui ne faisait que griffonner pendant nos temps d’atelier. Je me doutais qu’il ne savait pas écrire mais je lui ai proposé d’être « notre secrétaire ». Une fois ou l’autre j’ai écrit sous sa dictée et tout ce qu’il pouvait dire portait sur le fait qu’il était le meilleur en sport. La semaine passée j’ai proposé d’inventer un récit ; il a raconté (encore une fois j’écrivais sous sa dictée) une merveilleuse histoire sur une famille de chiens super-héros qu’il a appelés les Underdogs5 ; il faut savoir que dans notre langue le terme Underdogs signifie quelqu’un qui a moins de chance de gagner. Lorsque je lui ai relu l’histoire pour vérifier que j’avais bien tout noté, il s’écria : « C’est plutôt une bonne histoire ». Depuis, ce garçon a pris possession de ses propres mots comme jamais auparavant, bien qu’il ne sache pas écrire. Peut-être que pour la société dans laquelle je vis il sera toujours un « jeune voyou » mais lui sait maintenant qu’il est narrateur.

Ouvrir l’avenir

Tous ces jeunes détenus sont différents, mais ce sont tous des jeunes, et avant de pouvoir passer à autre chose dans leur vie, tous ont à se libérer de cette étiquette de « criminel » qui leur colle à la peau. Cela implique non seulement être libéré mais de croire en soi et que chacun a d’autres alternatives que de n’être qu’un « criminel ». En général ils n’ont aucune idée de ce que l’avenir pourrait leur offrir. Comme nous, tout ce qu’ils connaissent ils l’ont appris à partir de l’environnement dans lequel ils ont grandi, en conséquence ils ne savent pas qu’il existe d’autres issues que de vendre de la drogue, devenir une vedette grâce au sport ou au rap, ou d’avoir pour gagne-pain un travail qui vous détruit mentalement ou physiquement et qui paie à peine le loyer. Très peu d’entre eux pensent à l’université, elle ne fait même pas partie de leur réalité, encore moins de leurs rêves. Alors si on ne vous permet que d’être un « criminel » ou une « menace pour la société » pourquoi pas, mais tant qu’à faire, pourquoi pas en être le meilleur ?

Récemment Reginald Dwayne Betts6, poète notoire qui lui-même a connu la prison pendant neuf années dès l’âge de seize ans, est venu rendre visite aux jeunes de la prison pour mineurs juste après avoir réussi à obtenir son diplôme de la Faculté de droit de l’Université de Yale. Il travaille désormais comme défenseur public.

« Je suis devenu avocat pour aider mes amis qui sont encore en prison. Je suis comme vous. Je viens de là où vous venez. J’avais fait une bêtise. Mais maintenant, vous savez que l’une des possibilités qui s’offrent à vous est de devenir avocat. »

En l’écoutant dire cela, j’avais l’impression d’entendre des portes s’ouvrir pour ces jeunes quant à leurs perspectives d’avenir. Il leur confia que « même si personne ne lit ce que vous écrivez, l’écriture fera évoluer votre pensée ».

Une partie essentielle dans le processus d’écriture est la recherche de mots. Les mots que vous choisissez vous poussent à vous questionner sur ce que vous voulez réellement exprimer. Mais pour sortir des pièges que sont les mots-étiquettes, vous devez prendre conscience des choix que vous avez à faire.

Apprendre d’eux

Quel est mon rôle exactement pour permettre à ces jeunes de saisir qu’ils ont le choix ?... Je ne viens pas de leur milieu, je ne leur ressemble pas. Et si je dis : « Tu peux devenir avocat », cela n’aura pas la même portée que si c’est dit par un Reginald Dwayne Betts.

Mon travail consiste en partie à partager leurs écrits avec mes pairs. Le fait que certains de ces jeunes ne sachent même pas qu’ils ont le choix vient de ce que la société leur renvoie un discours signifiant qu’ils n’en ont pas. Un autre aspect de mon travail est donc d’aider également ces jeunes à transformer la société de manière à ce que tous apprennent qu’ils sont précieux et peuvent le devenir encore plus.

Je suis attachée à The Beat Within, non seulement parce que c’est bénéfique pour ces jeunes d’arriver à écrire mais également parce que c’est un outil qui nous permet d’apprendre d’eux. Mes pairs - issus du tissu social blanc, bourgeois et bien-pensant mais souvent ignorant - me disent que ce que je fais avec ces jeunes-là est courageux et admirable. Je leur oppose en premier lieu qu’il n’y a pas de courage à avoir, car si ces jeunes sont peut-être des « criminels », je n’ai jamais eu à m’inquiéter pour ma sécurité. Et en second lieu, bien que je veuille de toutes mes forces les aider, ce n’est pas la première raison pour laquelle je m’investis. Si je me rends au moins une fois par semaine dans cet établissement pénitentiaire pour jeunes délinquants c’est pour épier leurs moindres phrases pleines d’authenticité, pour apprendre et pour repartir de là en me disant : « Oh, mais je n’avais jamais pensé à ça avant ! »

Si vous vivez dans un quartier « sécurisé » et majoritairement blanc, et si vous voyez aux actualités qu’un jeune noir a tué un autre jeune noir, il se peut que vous pensiez que ces jeunes noirs sont mauvais, impardonnables et effrayants, et que les gangs le sont aussi. Mais qu’en est-il si vous parlez à des jeunes de ces gangs ? Si vous parlez avec ces jeunes qui ont perdu des amis, des gens qu’ils aimaient, quand vous entendez ces jeunes endeuillés au cœur brisé, que vous les écoutez comme tels parler de leur désir de revanche, de leur soif de « justice », vous découvrez que leur discours ne diffère pas de celui des États-Unis dans sa lutte contre Al Qaïda après les attentats du 11 septembre 2001. Le mécanisme de vouloir défendre sa famille contre ceux qui la menacent est aussi vieux que l’humanité. Cela ne veut pas dire pour autant que chacun peut tuer qui il veut, mais que nous ne devrions pas étiqueter les gens de « malsains », ignorant de fait leur humanité, leur souffrance et le traumatisme de leurs épreuves.

Ces jeunes à qui j’ai demandé de trouver leurs propres expressions et de me les expliquer m’ont aidée à revoir ma compréhension des mots tels que « loyauté, revanche, respect, justice, souffrance, famille ». Grâce à eux, je me connais mieux, et plus encore j’ai une meilleure compréhension de mon entourage. À travers eux, je saisis davantage les besoins de mon réseau communautaire, comprenant mieux ses désirs, ses peines, sa souffrance, ses efforts, sa sagesse et son potentiel.

Voilà pourquoi ce travail est si important pour moi. En essayant de comprendre ces jeunes, on peut faire de meilleurs choix pour sa communauté. Lorsque nous penserons à eux comme « nos » jeunes, et à leurs quartiers comme partie intégrante de « notre » communauté, quand nous les privilégiés qui possédons le pouvoir, dont la voix est écoutée parce que nous sommes un électorat et que nous avons de l’argent, quand nous comprendrons ceux de nos communautés qui sont spoliés, sans perspectives d’avenir, enfermés dans le cycle infernal du deuil, de la tragédie et des traumatismes inhérents, quand nous ouvrirons les yeux sur les efforts qu’ils font au quotidien pour leur famille, nous serons peut-être en mesure de faire de meilleurs choix, de poser les bonnes questions et peut-être aussi d’admettre tout simplement que nous ne savons pas. Par conséquent, quand mes pairs me targuent d’être courageuse et formidable parce que je fais ce travail, je leur réponds en leur remettant une copie du magazine The Beat Within : « Tiens, voici ce qu’ils ont à dire avec leurs mots à eux ; lis et toi aussi fais ce travail. » J’espère vraiment que leur cœur et leur façon de penser en seront transformés.

Les mots qui libèrent

Les mots peuvent piéger les gens. Ils peuvent relier les gens. Les mots ont aussi le pouvoir de les libérer. Je ne dis pas que la lecture ou l’écriture vont vous sauver mais Reginald Dwayne Betts affirmait que d’avoir lu un livre par jour quand il était détenu a facilité sa vie d’étudiant, une fois à l’université. Ce à quoi il rajoutait : « La poésie a été pour moi un moyen d’affiner ma pensée. »

Shaka Senghor7, auteur de Writing my Wrongs8, lui-même ayant été incarcéré pendant dix-neuf ans, dont sept en cellule d’isolement, explique avec force que ce sont la lecture et l’écriture qui l’ont sauvé. Par-delà l’enfermement provoqué par les termes piégés, les mots, en nous reliant, peuvent fracturer les barrières qui séparent et libérer des communautés entières. La lecture des œuvres de R.D. Betts et de S. Senghor9 nous apprendra combien l’incarcération de masse a détruit beaucoup de familles, de communautés et j’ose le dire, jusqu’à notre pays. Car même si un grand nombre parmi nous a mené une vie protégée, notre pays ne sera pas libre tant que notre liberté se fait au détriment de ceux qui en sont privés.

Mais bien sûr ce sont les jeunes avec lesquels je travaille qui en parlent le mieux. Quand je fais avec eux un atelier d’écriture créative dont l’objectif est plus centré sur l’imagination, la représentation et l’expression que sur la pensée critique, je pars sur une série de cinq à six sessions hebdomadaires. Puis au cours du dernier atelier, je leur demande d’écrire sur le thème : « Ce que je veux que mes mots produisent en toi » et je leur lis le poème du même titre tiré d’un documentaire sous ce même intitulé qui retrace l’atelier d’écriture d’Eve Ensler au sein d’une unité carcérale pour femmes. Je leur demande donc ce qu’ils veulent que leurs mots produisent sur les autres.

China, poétesse

Si on prend l’exemple de China, son histoire et sa poésie, on découvre son potentiel, son désir et le mien, que ses mots soient facteurs de changement pour les gens qu’elle côtoie et plus largement, pour la société.

Elle avait dit qu’elle n’aimait pas la poésie. Je l’ai incitée à participer à l’atelier de poésie que j’animais à la prison locale pour jeunes, autour du projet Le prix du jeune poète co-organisé par la bibliothèque municipale d’Oakland et Youth Speaks10. Elle a fini par participer mais seulement parce qu’en échange son professeur de lettres lui donnerait des unités de crédit à faire valoir pour ses cours.

China n’a jamais su comment faire pour commencer à écrire, elle regarde toujours ce qu’écrit sa voisine en réponse à un sujet donné. Mais une fois son travail terminé, c’est toujours très personnel. Au cours de la dernière session, elle froissa sa feuille de papier et la jeta par terre. « Oh non ! » lui lançais-je, « Moi je voudrais bien lire ça ! » Elle me le permit et après en avoir terminé la lecture je lui dis que c’était génial. En m’entendant, une de ses amies a demandé elle aussi à le lire. « Mais c’est SUPER ! Il faut absolument que tu le finisses ! » Et China le termina. Son poème est cité intégralement ci-dessous. On ne peut pas lire ses vers et ensuite penser que China n’est tout au plus qu’une « criminelle ». De son côté, elle a appris qu’elle était une poétesse et que ses mots avaient du poids. Si dans notre vie chaque jour nous les gardons en nous et nous laissons ses souhaits nous imprégner, eh bien nous deviendrons un peu plus libres.

Mes mots

Je veux que mes mots suscitent en toi des images,
et te laissent plus de réponses que de questions.

Je veux que mes mots, comme un manège, tournoient en toi
pour que tu n’oublies pas.

Je veux qu’ils déclenchent en toi des éclairs
et illuminent ton esprit.

Je veux qu’ils te laissent dans un état d’hébétude face à la lutte contre les mauvaises choses qui fusent dans ce monde de fous.

Je veux transformer par des pensées différentes,
des pistes profondes qui te feraient demander pourquoi.

Je veux te rendre fort
et je veux t’apprendre à anticiper ton avenir.

Je veux que tu aies des objectifs meilleurs
et que tu réussisses.

Et je veux tes réponses pour que tu n’aies pas peur
Pensant que tu ne peux pas changer
Alors que tu le peux.

China

Notes

1 Traduction de l’anglais par Martine Courvoisier.

2 Litt. Le battement intérieur. Voir le site http://www.thebeatwithin.org

3 The Oakland Public Library, https://www.oaklandlibrary.org

4 Litt. Les fenêtres vertes. Voir le site http://greenwindowswriters.org

5 NDT : litt. Les sous-chiens.

6 Reginald Dwayne Betts, http://www.dwaynebetts.com

7 Writing My Wrongs, Shaka Senghor, http://www.shakasenghor.com

8 Litt. En écrivant mes torts.

9 Voir aussi : The New Jim Crow, Michelle Alexander, http://newjimcrow.com ; Burning Down the House, Nell Bernstein, http://thenewpress.com/books/burning-down-house ; Just Mercy, Bryan Stevenson, http://bryanstevenson.com/the-book/

10 Litt. Parole aux Jeunes. Voir le site http://youthspeaks.org

Pour citer cet article Peggy Simmons, « “C’est plutôt une bonne histoire…”  », Revue Quart Monde, Année 2017, Les mots, Dossier, mis à jour le : 15/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/6906.
Auteur

Peggy Simmons

Peggy Simmons est la fondatrice et l’animatrice principale de Green Windows. Également bénévole de The Beat Within et assistante bibliothécaire de la bibliothèque municipale d’Oakland, elle est actuellement présidente du conseil d’administration du Mouvement ATD Quart Monde aux USA.