Quand nos voix se donnent…

Brigitte Bourcier and Jean-Paul Baget

p. 45-48

References

Bibliographical reference

Brigitte Bourcier and Jean-Paul Baget, « Quand nos voix se donnent… », Revue Quart Monde, 251 | 2019/3, 45-48.

Electronic reference

Brigitte Bourcier and Jean-Paul Baget, « Quand nos voix se donnent… », Revue Quart Monde [Online], 251 | 2019/3, Online since 01 March 2020, connection on 03 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8075

Pendant dix ans, des membres d’ATD Quart Monde et plusieurs Chœurs ont uni leurs voix pour faire l’expérience d’un chant libérateur. Que reste-t-il de cette expérience ? Témoignages de participant.e.s.

Index de mots-clés

Chant

En 1997, un Atelier chant (voix-corps) a été proposé par Brigitte Bourcier et Jean-Paul Baget, chef de chœur, à tous les membres de l’Université populaire Quart Monde d’Île de France, pour être plus à l’aise pour s’exprimer, que l’on soit une personne en grande précarité ou une personne avec plus de sécurité dans la vie. Il s’est développé pas à pas pendant dix ans pour que chaque personne puisse prendre sa place avec sa voix unique. Jean-Paul a associé plusieurs chœurs pour découvrir la beauté du chant partagé dont le Chœur de jeunes Passador, un partenaire essentiel les deux dernières années. Un noyau d’une quarantaine de personnes s’est passionné et engagé tout au long de cette aventure humaine, recherche exigeante et bienveillante pour trouver accord et harmonie.

Lors de l’arrêt de l’Atelier, en 2007, il y eut beaucoup d’échanges sur la manière de rebondir après ce qui avait été vécu intensément. Ce fut une période difficile. Après la réalisation de deux films1, un séminaire en 2008 a permis d’intérioriser cette expérience en la faisant partager à d’autres porteurs de la même ambition que Wresinski nous avait transmise : « Le meilleur de soi-même enfin partagé, est bien la réponse à la question humaine de l’exclusion. »

En 2019, Jean-Paul Baget et Brigitte Bourcier sont retournés vers les chanteurs avec cette question : Que vous reste-t-il de cette expérience de chant dix ans après ?... Plus de dignité ?... Une libération ?... Ils partagent ici des extraits des réponses récoltées, et leurs propres réponses.

Avec les autres c’est possible

Janine : « C’était quand même pas si facile d’apprendre. On se trompait. On se mélangeait avec toutes les voix. J’ai aimé tout ça. Il y a eu des moments de déprimes. Pour le relais à quelques-uns le dimanche avec Martine, je me disais « J’y vais ? J’y vais pas ? Mais si j’y vais pas je ne saurai pas les chants ! » On était content quand on savait les chants. Les Passador, ils nous ont bien entraînés. Cela nous a aidés plus tard à aller chanter ailleurs. »

Jean-Christian : « L’Atelier c’est d’avoir accepté d’apprendre à trouver ma voix grâce à l’expérience de ceux qui savaient déjà. »

Delphine : « Le fait que nous (Passador) nous leur apprenions des chants était accepté parce que tous ces adultes étaient bienveillants et ne prenaient pas mal nos explications. Ils nous blaguaient, se moquaient gentiment de nous pour que tout se fasse dans la joie. Je crois que pour nous c’était très valorisant puisqu’on apparaissait comme des musiciens expérimentés. Je pense que pour eux c’était valorisant de se sentir accueillis dans un chœur incarné par la beauté des sons, des visages et surtout des regards. »

Chanter ensemble passe par la rencontre

Anne R. : « Des visages marqués par la dureté de la vie, éclairés par le chant et le partage. »

Anne M. : « Je retiens l’appréhension de rencontrer des personnes qui vivent des choses si différentes de moi, dans des contextes si difficiles que tout ce que j’ai connu semble futile à côté, puis le soulagement de les découvrir semblables, proches. Je me suis sentie engagée comme chaque personne de ce groupe. »

Matthieu : « J’ai rencontré d’autres personnes, d’autres vies. Ce n’était pas un don, mais un véritable échange. »

Prendre sa place unique

Jacqueline : « Je pense que pour Yvonne qui vivait dans un lieu fermé, ces rendez-vous étaient essentiels. Elle avait non seulement du plaisir à chanter mais elle était surtout entourée d’amitié et de tendresse. Elle sentait qu’elle avait sa place unique au milieu des autres. Être reconnue, avoir une place unique, c’est là pour moi que le mot ‘dignité’ prend tout son sens. Comme Yvonne, je sentais que moi aussi j’avais ma place, même avec mes fragilités. »

Des regards sur l’autre qui transforment

Audrey : « Je me rappelle ces mots : c’est beau ce qu’on a fait ! Je me suis sentie debout et j’ai vu les autres ouverts et dignes. Je crois qu’être ensemble, faire ensemble et créer en étant juste et exigeant, libère et nous met sur un pied d’égalité »

Janine : « On n’était pas tous au même rang mais on ne se moquait pas. »

Jacqueline : « Être regardée avec bienveillance, sans jugement, voilà ce qui te rend digne d’exister et t’autorise à avancer. »

Mathieu : « L’énergie de Christophe était vivifiante. »

Sébastien : « J’ai reçu tant de choses. J’ai ressenti avec une intensité incroyable ce qu’est la dignité, voir ces femmes, ces hommes relever la tête et créer du beau, créer de l’harmonie avec tant de vibrations intérieures. »

Cet Atelier a évolué à partir de ce qui se faisait ensemble. Chaque répétition était une création. Le travail dans les petits relais à quelques-uns, puis par binômes, permettait de prendre sa place avec sa voix au milieu du grand groupe sans se mentir. Quand on travaille ensemble dans la durée, qu’on ne se moque pas les uns des autres, qu’on met en valeur les talents de chacun, « cela crée des liens profonds qui aident à grandir, et à se quitter » rappelait Jean-Paul.

Des liens pour aller de l’avant

Quelle déception quand l’Atelier s’arrête ! Robert, venu chanter trois ans, est très en colère. Par chance il trouve un tract sur un trottoir de son quartier : « Cherche choristes ». Il part en costume pour s’inscrire et se présente : « Bonjour je m’appelle Robert et je suis basse. » Il est bien accueilli par la chef de chœur, même s’il ne peut donner toute la somme requise à l’inscription. Il y a entraîné Janine, de l’Atelier chant, puis Monique, qui habite loin. Janine l’accueille chez elle chaque semaine et elles étudient ensemble le chant comme elles l’ont vécu dans les relais de l’Atelier. Trois ans plus tard, les membres de la chorale de Ménilmontant s’organisent pour visiter Robert quand il entre à l’hôpital. « On le fait parce que Robert est devenu un ami », disent-ils.

Claudine : « Est-ce que je vais revenir à moi quand on a quitté l’Atelier ? Au fur et à mesure que je chantais cela révélait ce que j’avais en moi. Finalement il y a eu plein de choses. Je continue à danser avec les cassettes de l’Atelier quand je fais mon ménage. J’ai fait du théâtre, puis aujourd’hui du théâtre forum. Cela m’ouvre l’esprit. Je sens que je suis devenue une personne, pas une pauvre, mais une personne capable comme tout le monde. Avec les autres on peut s’en sortir. Ma fille avait pu apprendre à jouer du piano grâce à l’Atelier chant, et maintenant c’est mon petit-fils qui va s’y mettre. »

Micheline : « Je suis arrivée à mieux m’exprimer. Maintenant je ne me laisse plus faire. Quand cela ne va pas, je le dis carrément. »

Patricia : « J’ose prendre des responsabilités dans la confiance. Mon histoire n’est plus un obstacle. Elle contribue paisiblement à mes projets d’avenir. »

Marie-Françoise : « Maintenant je fais du théâtre. Cela me plait beaucoup. J’ai eu du mal à chanter. En 2017 je suis venue avec mon cahier de chant à une soirée chant à Montreuil. J’ai pu chanter un chant que j’aimais bien. »

Didier : « J’ai parlé de plus en plus en vérité avec des personnes ayant un vécu très différent du mien. J’ai renoncé à avoir des réponses, à vouloir les changer au profit de la recherche d’une créativité ensemble. C’est un chemin de libération vers des relations où chacun compte, c’est une étape vers la libération des pauvres de toute forme d’assistance et de dépendance. Notre don c’était notre voix à chacun ! »

Dominique : « J’ai plus de confiance en moi et j’ose davantage m’appuyer sur les autres. »

Janine : « On est plus ouvert vers les autres. Cela nous a libérés de quelque chose. »

Audrey : « Depuis, j’aborde les personnes en difficultés psychiatriques, désocialisées, ou avec des problèmes d’addiction avant tout comme des personnes, en créant un lien de cœur comme avec toute personne. »

Jean-Christian : « Avec Françoise nous sommes allés animer les mercredis de la Cafétéria d’un Hospice. Avec un autre chœur j’ai chanté dans des maisons de retraite, des centres d’hébergement pour sans-abris. J’ai vraiment senti dans ces lieux d’enfermement que ce moment de rencontre et de partage m’aide à comprendre ce que chaque personne peut apporter pour me construire. »

Martine : « Essayer d’être simple et bienveillante dans mes relations avec les autres ! » 

Antoine : « Un autre regard sur la musique, comme art ‘enraciné plein et entier dans la vie’ depuis la simple marche en rythme jusqu’aux chorégraphies plus abouties. »

Dominique : « Quelle énorme satisfaction humaine de réussir tous ensemble, même si cela prend du temps. Chacun grandit ! Des plus pauvres, on apprend une manière d’être ensemble qui est valable pour toutes les situations où on cherche à être humains. »

Corrinne : « Ce travail m’a ouvert les yeux sur ce qu’est la grande pauvreté et sur le nécessaire droit à la beauté et à la culture pour chacun. »

Jean-Paul : « Après notre aventure, je me suis demandé comment transmettre ce que nous avions vécu, osé et reçu dans les formations que j’anime pour des jeunes pédagogues, des chefs de chœur, des musiciens. Commencer ces cycles de formation avec les deux films sur l’Atelier chant m’a permis de poser les fondamentaux de la démarche pédagogique que j’ai approfondie dans l’Atelier et que les co-créateurs expriment fortement ci-dessus.

Quant à moi cela a révélé sinon renforcé qu’il s’agit à tous les niveaux d’une co-création : avec Brigitte pour les directions à chercher, avec Aniochka pour la partie musicale, et entre chaque chanteur. Que l’attention au plus fragile est la clef, sans perdre l’exigence et l’engagement qui permettent la beauté. Que ce sont nos élèves qui nous apprennent notre métier. J’ai puisé dans cette aventure une force nouvelle pour transmettre et passer le relais à des jeunes, pour qu’ils co-créent des projets insolites, avec la personne fragile au cœur du projet (quartiers, prison, migrants…). »

Brigitte : « Ce qui est important pour moi aujourd’hui, c’est de vivre dans mon quotidien l’esprit de cet Atelier : être attentive aux personnes qui sont sur mon chemin et à leurs projets, dans un respect mutuel. »

1 Quand des voix se rencontrent, les premiers pas de l’Atelier, et Accordages, la vie de l’Atelier en partenariat avec le Chœur Passador les deux

1 Quand des voix se rencontrent, les premiers pas de l’Atelier, et Accordages, la vie de l’Atelier en partenariat avec le Chœur Passador les deux dernières années, vers le concert au théâtre de la Cartoucherie à Vincennes le 8 octobre 2007.

Brigitte Bourcier

Brigitte Bourcier a été volontaire permanente dans le Mouvement ATD Quart Monde pendant 40 ans.

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Jean-Paul Baget

Jean-Paul Baget est chef de chœur, artiste pédagogue de la voix et du chœur. Il transmet sa démarche « la Voix du Chœur » dans l’association Kiantado qu’il a créée et dans des formations professionnelles : CFMI, Martenot, ACP Manufacture, PVP… (www.kiantado.fr)

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