Valeria Luiselli. Archives des enfants perdus

Éd. de l’Olivier, Paris, 2019, 480 p. Traduit de l’anglais par Nicolas Richard

Jean Tonglet

p. 61-62

Bibliographical reference

Valeria Luiselli. Archives des enfants perdus, Éd. de l’Olivier, Paris, 2019, 480 p. Traduit de l’anglais par Nicolas Richard.

References

Bibliographical reference

Jean Tonglet, « Valeria Luiselli. Archives des enfants perdus », Revue Quart Monde, 258 | 2021/2, 61-62.

Electronic reference

Jean Tonglet, « Valeria Luiselli. Archives des enfants perdus », Revue Quart Monde [Online], 258 | 2021/2, Online since 01 June 2021, connection on 17 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10344

La construction de ce livre est originale : entre chaque chapitre ou section, une sorte d’inventaire d’une boîte d’archives, une sorte de bordereau descriptif. Certes, il y a une histoire, celle d’un couple. L’un et l’autre ont un enfant né d’un premier mariage. Ils se sont connus alors qu’ils travaillaient à New-York dans un projet de recherche consistant à enregistrer et recueillir tous les sons de la ville. Les recherches de l’homme le conduisent à vouloir se rendre en Apacheria, l’ancien territoire historiquement habité par les Indiens Apaches. La mère, très marquée par sa rencontre avec Manuela, immigrée mexicaine, veut voir et rendre compte de la réalité des enfants sud-américains immigrant seuls aux États-Unis pour rejoindre leurs parents. Ils partent donc vers le Sud des États-Unis, avec leurs deux enfants, dans un road-trip familial.

Chemin faisant, nous découvrons à travers une écriture lyrique et efficace, poétique et reflétant la vie réelle sans en cacher la dureté, la réalité des massacres génocidaires des Apaches, la réalité de ces mineurs non accompagnés qui traversent l’Amérique centrale et le Mexique, vers les USA, le numéro de téléphone de leur parent immigré brodé à l’intérieur du col de leur chemise, accrochés aux toits d’un train, « la Bestia », dont certains finissent par tomber et meurent oubliés sans laisser aucune trace de leur courte existence. Au-delà de leur divergence, lui qui se veut « documenthécaire » et elle « documentariste », ils sont l’un et l’autre à la recherche des traces des fantômes de l’Histoire de leur pays. L’héroïne comprend à un certain moment que « l’histoire qu’(elle) doit enregistrer n’est pas l’histoire des enfants qui arrivent, de ceux qui finalement atteignent leur destination et peuvent raconter leur propre histoire. (Ce) n’est pas celle des enfants dans les tribunaux de l’immigration. L’histoire des enfants que je dois raconter, écrit-elle, est celle des enfants qui ont disparu, dont on ne peut plus entendre les voix, parce qu’elles sont, peut-être à jamais perdues ». Cette expression des « enfants perdus » lui vient des deux enfants qui accompagnent le couple, qui ont préféré les mots « enfants perdus » plutôt que « réfugiés », parole difficile à mémoriser. « Ce sont des enfants qui ont perdu le droit à l’enfance. »

Un livre magnifique, qu’on ne peut que recommander à tous les lecteurs qui veulent à la fois approcher la réalité de la vie des enfants perdus, réfléchir à ce que sont l’Histoire et la Mémoire, à la manière de traquer les traces des fantômes de l’Histoire, des invisibles ou des invisibilisés, « Ceux aux vies desquels l’Histoire ajoute l’insulte de l’oubli » (Hannah Arendt). Il intéressera en particulier ceux qui à la suite du père Joseph Wresinski se battent pour qu’aucune « des pages les plus douloureuses des pauvres (ne soit) arrachée au livre de l’histoire des hommes. »

CC BY-NC-ND