Citoyens contre chômage

Jean Guinet

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Jean Guinet, « Citoyens contre chômage », Revue Quart Monde [Online], 157 | 1996/1, Online since , connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1036

« Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi ». Préambule de la Constitution française depuis 1946

Index chronologique

1996/1

Pourquoi combattre le chômage ?

La société s’est construite sur la « valeur travail » base de la reconnaissance sociale et de l’identité des personnes, et, comme le présidait déjà Hannah Arendt bien avant l’arrivée du chômage de masse, « il n’y a rien de pire qu’une société de travailleurs sans travail »

Or, le travail rémunéré n’a pas toujours été considéré comme une bénédiction. Il y a peu de temps encore, la principale revendication des salariés était de travailler moins, à condition, bien sûr, de ne pas gagner moins. Cependant, la pénibilité du travail - qui n’a pas disparu - n’était rien par rapport à la catastrophe du chômage.

  • Tant que l’identité des hommes passera par le travail

Bien sûr, il n’y a pas à chercher bien loin pour découvrir des valeurs humaines très supérieures à celle du travail. Non seulement certaines personnes peuvent être « reconnues » hors du travail - c’est encore le cas dans certains pays du tiers monde, ainsi que celui des enfants, des artistes, des contemplatifs, des saints…mais chacun éprouve aussi la puissance des valeurs « supérieures », telles que l’amour, la fraternité, le respect de l’autre, la solidarité… qui appartiennent au domaine du spirituel.

Mais le besoin d’être utile et d’être reconnu comme utile par les autres, par la société, ne se satisfait pas de ces valeurs essentielles mais cachées.

Sauf exception, l’identité de la personne se construit en référence aux valeurs dominantes de la société dans laquelle elle évolue. A notre époque et dans les pays riches, c’est le travail salarié qui « signifie » l’utilité de la personne en prouvant pour la contrepartie du salaire, aux yeux d’elle-même et aux yeux des autres : son utilité sa valeur.

Cette valeur n’est, bien sûr, pas une mesure exacte et des conflits sociaux permanents montrent bien que l’accord entre les parties, l’employeur et le salarié, avec le relais des syndicats n’est jamais que provisoire et obtenu de force plus que de gré et par des compromis souvent sans rapport avec les revendications réelles.

Par ailleurs, le salaire est loin d’être la seule contrepartie du travail. Il est affecté en plus et en moins par de nombreux facteurs annexes, liés à l’attribution d’avantages sociaux et au recouvrement de charges sociales, indépendamment souvent de la production.

Le « citoyen » de notre époque continue cependant à être reconnu d’abord comme travailleur, aussi bien dans sa propre famille que dans son entreprise  et dans toute la société. Le chôme, travailleur sans travail, ne continue à être reconnu qu’en référence à son éventuel retour à l’emploi - ou à sa prochaine entrée dans l’emploi s’il est jeune, ou sortie de l’emploi s’il accède à la retraite.

  • L’homme n’est pas seulement un travailleur

Tout homme aspire au dépassement de la « valeur travail ». Dès qu’il se sent reconnu. Il recherche activement ce dépassement, comme si la cause même de cette reconnaissance perdait son importance.

La sécurité de base une fois obtenue - mais seulement dans ce cas - l’homme cherche son accomplissement dans les « valeurs supérieures invisibles » - liberté, égalité, fraternité par exemple. Il peut leur consacrer l’essentiel de son énergie, souvent gratuitement.

Devant la montée du chômage, certains n’hésitent pas à proposer la dissociation entre travail et revenu. Dans la mesure où toute la production utile de la société peut être réalisée par une partie seulement des citoyens, pourquoi ne pas accorder aux autres un revenu sans contrepartie ? Malheureusement ou non, cela ne correspond pas à la demande réelle des chômeurs et ne leur apporte pas la reconnaissance des autres citoyens travailleurs qui, eux, continuent à voir démontrée leur utilité par leur salaire.

  • Quand tout homme sera reconnu autrement le travail ne sera plus l’essentiel

Si dans l’avenir, d’autres moyens  de reconnaissance de l’utilité des personnes que le travail rémunéré apparaissent - par exemple, par leur production non rémunérée d’œuvres d’art ou par la demande de rencontres qu’ils suscitent auprès d’autres personnes - l’obstacle majeur à un partage des revenus sans partage du travail tombera. Et bien des travailleurs « intoxiqués » du travail » découvriront à leur tour les bienfaits du temps libre. Mais, pour le moment, le temps du chômage n’est pas vécu ou ressenti comme un bienfait.

  • L’Exigence d’un travail rémunéré dignement pour tous

Si l’on ne peut se passer du travail proprement dit pour tous, on ne peut pas moins se passer d sa rémunération et même d’une rémunération capable d’assurer décemment le droit du citoyen d subvenir à ses besoins.

Mais là apparaît une grave difficulté : dans certains systèmes économiques et notamment dans le système libéral « pur »( excluant toutes interventions extérieures au jeu du marché), l’employeur paie le salarié selon la production et le salaire ne peut qu’être inférieur à la valeur de la production. Les salariés peu productifs, que ce soit en raison de leur manque de formation, d’expérience, de compétence, ou que ce soit en raison de l’organisation de l’entreprise, ou les deux, risquent donc de recevoir un salaire insuffisant.

L’obligation du salaire minimum (le SMIC en France) s’impose à tout employeur. C’est heureux du point de vu des salariés, mais constitue un frein évident à l’embauche des travailleurs les moins productifs. La société se doit donc de « subventionner » les emplois correspondants à un niveau optimal qui concilie l’intérêt général (combattre le chômage) et l’intérêt de l’entreprise (coût salarial inférieur à la valeur de la production)

  • On ne peut pas attendre pour partager le travail rémunéré

Il y a longtemps espéré une amélioration de la situation de l’emploi, grâce à des mesures adéquates. Même si la meilleure politique de l’emploi pouvait radicalement inverser l’augmentation du chômage, on ne pourrait en sortir que très lentement.

Si par conséquent l’on juge inacceptable de tolérer la situation actuelle faite aux chômeurs - et particulièrement aux chômeurs de longue durée - force est de partager, au moins provisoirement, l’emploi existant. Ou de moins de réintégrer les chômeurs dans les entreprises en partageant les rémunérations de manière acceptable à la fois pour les employeurs et pour les salariés.

Il ne suffit pas de la dire pour le faire et si l’Etat a de lourdes responsabilités - fiscalité, une citation à la négociation des partenaires sociaux, entre autres - ce partage doit être l’affaire de tous les citoyens.

  • L’identité passe aujourd’hui par le travail rémunéré

L’homme ne vit pas seulement de pain mais de considération. Il lui est essentiel de se sentir d’abord utile. Utile à qui ? Utile à quoi ? Utile dans la participation à la construction commune de la société.

Peu de gens sont capables de se sentir utiles sans aucun signe d reconnaissance de la part d’au moins quelques-uns de leurs semblables1. Ce besoin de reconnaissance est exprimé de manière prioritaire par toutes les personnes méprisées, qui croient ne compter pour rien dans la société.

C’est la raison pour laquelle les signes de reconnaissance ont tant d’importance. Aujourd’hui, le salaire est le signe visible le plus courant de la reconnaissance de la société. Bien sûr, on peut être acteur de la construction de l’humanité autrement que par le travail rémunéré- la poésie, la philosophie, la peinture, le théâtre, la musique, le sport, le jeu, le syndicalisme, la vie associative… sont particulièrement utiles à l’humanité - cependant ceux qui se consacrent à ces activités sans recevoir en retour une rémunération ont beaucoup de mal à se sentir « reconnus »2. Peut être évoluerons-nous vers d’autres valeurs. La part du temps que nous consacrerons globalement au travail ira certainement en diminuant. Mais tant que le signe quasi unique de la reconnaissance de la société sera le salaire, le principe de commune humanité l’obligera à fournir à tous un travail rémunéré.

Avancer enfin !

La société du chômage n’est pas acceptable. La plupart des citoyens en sont d’accord. Mais la sortie du chômage ne sera pas l’affaire du seul gouvernement, ou des seules entreprises ou des juristes, ou des chefs. Elle requiert l’engagement des citoyens.

S’il faut du temps pour reconstruire une société acceptable, raison de plus pour commencer tout de suite. Et si cette société acceptable n’est pas pour aujourd’hui, du moins prenons immédiatement les mesures provisoires qui s’imposent pour assurer une vie décente à ceux que notre incurie collective a privé de travail rémunéré.

Il nous faut un programme cohérent pour avancer. Pour amorcer l’indispensable débat, nous nous permettons de donner ici des suggestions personnelles, sachant que bien d’autres manières de refuser le chômage peuvent être efficaces. Le secret vient de l’accord sur une solution acceptable plus que de la valeur technique de cette solution.

Nous nous plaçons ici dans le cadre d’un seul pays, voire d’une seule région expérimentale. Ce n’est pas pour ignorer les contraintes externes de l’économie mondiale mais beaucoup de décisions peuvent être prises sans être affectées par ces contraintes (toutes choses égales par ailleurs)

  • Proposer de nouveaux objectifs aux entreprises

Actuellement, une entreprise embauche quand elle en a besoin pour faire face à la demande de production de ses clients solvables ; elle licencie lorsque le niveau de cette demande diminue ou lorsque la croissance de la productivité le permet.3

Elle licencie actuellement sans frais supplémentaires importants. Il pourrait en être tout autrement si on la chargeait de produire de la « réintégration de chômeurs », que la collectivité lui « achèterait »

Hormis le discours appelant au civisme des entreprises - sans grand espoir dans la mesure où celles-ci restent soumises à une très forte pression de compétition pour leur survie même - rien n’a été fait depuis le début de la crise de l’emploi pour confier aux entreprises cet objectif de la réintégration des chômeurs (hors mesures ciblées, parfois utiles à court terme mais se traduisant toujours par des effets de substitution en faveur de l’insertion de catégories de chômeurs défavorisées)

Or cet objectif est atteignable. Il requiert naturellement des moyens financiers. Ceux-ci peuvent par exemple être négociés entre les partenaires sociaux et l’Etat. La plupart des entreprises accepteraient d’embaucher des chômeurs si le coût de leur salaire était financé en tout ou en grande partie par la collectivité.

Il est tout à fait possible de créer un « marché de la réintégration » des chômeurs dans les entreprises, à condition d’ajouter cette production à leur objet social qui ne concerne actuellement que leur production pour leurs clients.

La plupart des entreprises seraient efficaces sur ce marché dans la mesure où les coûts correspondants seraient couverts par des mandants solvables.

Ils peuvent l’être de bien des manières :

Par la réintégration des dépenses directes et indirectes consacrées à la lutte contre le chômage (500 milliards de F par an en France en 1995)

Par un partage équitable de la masse salariale des entreprises ou du PIB ( en constance augmentation, faut-il le rappeler ? )

Par toutes autres solutions de partage de leurs ressources entre les citoyens, notamment sur la base du volontariat ou sur celle de négociations entre les partenaires sociaux (au sens large)

On peut faire confiance aux entreprises pour trouver des activités utiles (en leur sein ou non) pour l’emploi utile des personnes réintégrées, dans la mesure où le surcoût correspond n’affecte pas négativement leur compte d’exploitation.

Pour assurer la pérennité de cette réintégration des chômeurs, le contrat de travail intégrerait logiquement pour tous les travailleurs une garantie de reclassement en cas de licenciement. Cette clause, qui consisterait en un paiement d’indemnité à l’entreprise d’accueil du salarié licencié - impensable dans le cadre de l’assurance chômage actuelle - viendrait tout naturellement remplacer la pratique inefficace d’une « levée » des cotisations chômage (et d’autres charges sociales) faite pour indemniser le licenciement et non pour financer le reclassement.

Si l’ensemble des chômeurs étaient réintégrés (avec garantie de reclassement), la régulation des effectifs se ferait toujours sur la base de la comparaison entre production vendable marginale et coût marginal correspondant mais en tenant compte pour celui-ci d’un avantage supplémentaire à licencier - le montant de la garantie de reclassement varierait selon le marché du reclassement.

Parallèlement, en ce qui concerne les syndicats, leur contre pouvoir traditionnel redeviendrait efficace dans la défense des plus faibles. En outre, les syndicats pourraient participer sans arrière pensée au débat sur la réduction et l’aménagement du temps de travail et sur le choix de nouvelles activités.

  • Que chacun fasse son possible tout de suite

Bien entendu, les actions coordonnées sont les plus efficaces : l’essentiel passe par la négociation des partenaires sociaux. Cependant toute personne de bonne volonté peut agir efficacement et sans délai et pas uniquement en intervenant comme elle le doit dans le débat social.

Tout citoyen peut orienter son épargne vers les placements qui favorisent l’emploi.

Tour salarié peut contribuer au partage de l’emploi en acceptant de travailler à « temps partiel choisi » avec diminution correspondante de sa rémunération - bien entendu les mesures publiques d’encouragement seront les bienvenues, mais le temps choisi est, d’ores et déjà possible.

Toute entreprise - ensemble des salariés et employeur - peut programmer et organiser une réduction négociée du temps de travail4

Tout ensemble d’entreprises d’un même bassin d’emploi peut envisager la réintégration de ses chômeurs avec partage entre tous de sa masse salariale (et des économies réalisées sur l’indemnisation des chômeurs)

Tout syndicat (l’ensemble des syndique) peut proposer de donner la priorité absolue à l’emploi dans ses revendications.

L’Etat avec le législateur, se doit, par la fiscalité et la parafiscalité de réconcilier l’intérêt général et l’intérêt des entreprises, et de rendre efficace ses incitations à l’embauche et plus coûteux les licenciements. On peut observer que le contraire se produit actuellement, compte tenu de prélèvement des charges sociales, véritable incitation au licenciement qui fausse les calculs de rentabilité des entreprises au détriment de l’emploi, de l’intérêt général.

  • Ce sur quoi on ne peut transiger

La dignité nous impose quelques règles tout à fait simples sur lesquelles nous ne pouvons transiger. Elles sont souhaitées par la plupart des chômeurs et des citoyens solidaires. Elles devraient être la base du nouveau contrat social que beaucoup attendent désespérément. Bien entendu, d’autres formulations et d’autres exigences peuvent faire l’objet du consensus nécessaire. Il s’agit donc ici d’un exemple de formulation, choisie pour avancer :

Tout adulte de la population active a droit à un travail, rémunéré au minimum au SMIC et toute formation professionnelle est considérée comme un travail. L’Etat est le garant de ce droit ; à défaut il verse la subvention publique - ou organise le financement correspondant - nécessaire à l’entreprise qui accepte d’embaucher la personne qui, sans cela, serait chômeur.

L’entreprise assure le reclassement de tout salarié licencié, quitte à payer pour cela la somme nécessaire à son reclassement à la nouvelle entreprise qui accepte de l’accueillir.

Nous avons tous à gagner

Dans l’idée de partage du travail, on peut sous-entendre que certains auraient à gagner - les chômeurs - et d’autres auraient à perdre et qu’alors il faudrait limiter les sacrifices de ces derniers. En réalité, nous avons tous beaucoup à gagner à une société de justice. Car nous en sommes responsables et l’humanité d’aucun homme n’est complète quand l’humanité de tous n’est pas assurée.

Il est donc impératif pour tous de trouver ne solution assurant les conditions de notre commune humanité. Bien sûr, cette solution ne peut résulter que d’une négociation organisée dans laquelle les principaux intéressés, les chômeurs sont représentés et appuyés par tous ceux qui veulent avec eux la justice.

Avant la période de chômage massif, il s’est toujours trouvé des hommes5, syndicalistes entre autres, pour faire progresser le droit des plus faibles, des salariés dans les entreprises en particulier, et dans l’économie en général. La non - visibilité des chômeurs les fait oublier. Il est temps qu’ils aient à nouveau la parole.

Mais il ne s’agit pas que de bons sentiments : la mobilisation des forces de contestation les plus crédibles est nécessaire. On ne peut plus se passer de la solidarité traditionnelle des syndicats de travailleurs. Leur mobilisation contre le chômage est possible et capable d’aboutir.

1 Ce peut être le cas pour quelques grands sages, ou moines ou saints.
2 Sur l’économie du don et du contre-don, voir Marcel Mauss « essai sur le don » dans l’année sociologique, seconde série 1923-1924
3 Plus précisément l’entreprise embauche si le produit marginal de la production supplémentaire qu’elle peut espérer vendre est supérieur au coût marginal supplémentaire correspondant (salaire et charges du salarié qu’elle envisage d’embauche).
4 Cf l’accord conclu en 1993 chez Volkwagen, Allemagne : réduction de 20% du temps de travail avec réduction de salaire pour éviter 30 000 licenciements
5 Cependant même à cette époque, ceux qui  n’avaient pas représentés dans les entreprises, les travailleurs « sous prolétaires » étaient déjà oubliés, en raison de leur non-visibilité
1 Ce peut être le cas pour quelques grands sages, ou moines ou saints.
2 Sur l’économie du don et du contre-don, voir Marcel Mauss « essai sur le don » dans l’année sociologique, seconde série 1923-1924
3 Plus précisément l’entreprise embauche si le produit marginal de la production supplémentaire qu’elle peut espérer vendre est supérieur au coût marginal supplémentaire correspondant (salaire et charges du salarié qu’elle envisage d’embauche).
4 Cf l’accord conclu en 1993 chez Volkwagen, Allemagne : réduction de 20% du temps de travail avec réduction de salaire pour éviter 30 000 licenciements
5 Cependant même à cette époque, ceux qui  n’avaient pas représentés dans les entreprises, les travailleurs « sous prolétaires » étaient déjà oubliés, en raison de leur non-visibilité

Jean Guinet

Jean Guinet assure depuis 1989 le secrétariat du « réseau travail-métier » du Mouvement ATD Quart Monde. Ingénieur de formation, il a été syndicaliste (CFDT) et chef d’entreprise.

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