N° 192, 2004/4   •  Reconsidérer la pauvreté ?
Dossier
Résumé
  • Français

Découvrir l’existence de la misère dans les pays de l’abondance est une expérience décapante. Joseph-Marie Bonkoungou, du Burkina Faso, Agnès Bonkoungou-Dumas, d’Haïti, Justin Vincent et son épouse Josette Vincent Matador, tous deux Haïtiens, tous les quatre volontaires d’ATD Quart Monde depuis quelques années, partagent leur découverte de la pauvreté et de la misère dans les pays « du Nord », et notamment en France

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Index chronologique

2004/4
Texte intégral

Joseph-Marie Bonkoungou

Comme on le dit chez nous, « il n’est pas évident pour tous que le poisson dans l’eau transpire ». Si la France n’est pas le seul pays d’Europe que je connaisse, la pauvreté dans laquelle vivent des familles françaises a été une nouvelle découverte pour moi. Vivre pauvre dans un pays aux grandes potentialités économiques me semble pire que vivre dans le désert du Sahara. Mon pays, le Burkina Faso, a été une colonie française. Une soixantaine d’ethnies aux langues diverses y habitent, mais c’est le français qui est la « langue officielle », quand bien même elle est réservée à la minorité qui a eu la chance d’aller à l’école. La France, pour le Burkinabé du milieu rural, c’est le pays « où coulent le lait et le miel ». La condition de vie de pauvre y est censée ne pas être connue par le Blanc, le « nassara », appellation dans la langue moré désignant les Européens de peau blanche en général. Le Burkinabé dans son village ne peut pas imaginer que « chez les Blancs », la situation de pauvreté ou le mot même de pauvreté soit connu. Si les Blancs emploient ce mot, cela ne peut être que pour désigner les gens des pays pauvres, comme les BurkinabéDe la sagesse africaine j’ai aussi appris que « quand tu traverses le fleuve assis sur le dos du caïman, ne lui dis jamais que sa peau est rugueuse ». C’est dire combien il n’est pas facile pour moi qui viens d’un pays pauvre, de parler de la pauvreté que je découvre en France. Essayons quand même.

La première fois que j’ai vu, une nuit à Paris pendant l’hiver 2001, des gens couchés sur les bancs d’un quai de métro, j’ai été très choqué. Le choc était d’autant plus grand que ces gens semblaient avoir l’âge de mon grand-père. Il faisait froid, je portais des habits bien chauds et malgré tout, je sentais le froid me mordre à la figure. Je ne comprenais pas pourquoi et comment dans un pays riche comme la France, des gens se trouvaient sans maison, sans logement, au point de dormir dehors dans un froid où le Burkinabé n’oserait même pas déposer son vélo.

A Paris, j’ai vu des gens mendier une pièce d’argent ou « un ticket de resto », d’autres encore fouiller dans les poubelles sur les quais des gares et devant les grands magasins et y récupérer des restes de nourriture. J’ai appris plus tard que ces gens sont désignés sous le nom de « SDF ». Ce terme porte en lui-même les racines de l’exclusion, de l’humiliation et donc du non-respect pour la dignité humaine. Ces images intenables et inacceptables restent gravées dans mon esprit.

J’ai aussi rencontré des parents meurtris à cause de l’enlèvement de leurs enfants par des services sociaux : ils étaient confiés à des parents soutenus financièrement pour les éduquer. Une chose inimaginable dans la société burkinabé, compte tenu de l’importance de la solidarité dans la grande famille. Dans les cas extrêmes, un frère, une sœur, un oncle, une tante, se portent toujours garants d’un enfant en situation de détresse.

Cela m’a conduit à me poser des questions sur l’image de leur pays que donnent, par la vie qu’ils mènent, certains Français ou Européens qui vivent dans mon pays et ceux que j’avais rencontrés un peu partout au cours de mes études et dans ma vie active. C’était donc une fausse image. Rien ne montrait l’existence d’une certaine pauvreté chez ceux-là et encore moins dans les pays d’où ils viennent. Ils possédaient tout : argent, voitures, beaux habits et habitaient les plus belles maisons, sans oublier qu’ils s’offraient les services d’un cuisinier, d’une femme de ménage, d’un gardien et même d’un chauffeur. Cette exhibition des richesses matérielles aux yeux des plus pauvres a poussé un grand nombre de jeunes Africains à vouloir aller vivre et travailler en France pour pouvoir mieux aider financièrement leurs parents, car chacun a ce grave devoir de s’occuper de ses parents dans leur vieillesse.

Justin Vincent

Je trouve que la France est un pays économiquement riche. Il y a tout ce qu’il faut pour que chaque citoyen vive bien. Mais je découvre qu’une partie de la population vit dans la pauvreté et la frustration. Les entreprises de développement économique en général sont « machinisées », robotisées et les gens qui n’ont pas eu la chance de faire de hautes études ou d’avoir une formation professionnelle ne trouvent pas d’emploi et par conséquent, ils sont sans moyens financiers. Ne pouvant pas participer au développement, ils sont exclus de la vie normale et dépendent des organismes sociaux, loin de la famille et d’une communauté humaine réelle. Cela affaiblit l’importance des contacts humains. On voit ainsi des gens dans un état de misère car non seulement ils n’ont pas d’argent mais aussi ils sont sans famille, sans amis et sans soutien. Pour ne pas mourir de faim, ils s’en vont mendier dans la rue. En voyant cela, je cherche à comprendre le sens qu’on donne à la famille et à la solidarité en France.

Je trouve aussi que beaucoup de gens sont seuls, en particulier les personnes âgées. Des gens se regroupent dans des associations et mouvements, participent à certaines activités culturelles, mais ces mouvements n’arrivent pas à résoudre cette forme de misère qu’est la solitude. Est-ce que c’est culturel que des personnes vivent seules et isolées chez elles ?

En Haïti, les gens sont très pauvres, mais chacun essaie de partager le peu qu’il a avec celui qui n’a pas et les personnes âgées occupent une place de choix dans la famille – il est rare de trouver une personne âgée isolée. En général elles sont à la charge des enfants ou de la famille, entourées précieusement car c’est cela qui donne sens à leur vie. Je constate qu’ici comme en Haïti, les richesses matérielles entraînent avec elles l’égoïsme et une pauvreté dans les relations humaines. Préoccupé de protéger ses richesses, le riche oublie les autres. Les gens plus pauvres en Haïti vivent leur pauvreté avec beaucoup d’espoir, comme une étape qu’ils ont à traverser. La richesse du pauvre ce sont sa famille et ses enfants qui lui apportent le courage et l’entraînent vers un avenir meilleur. La solidarité, l’entraide et le partage, même entre gens pauvres, sont une règle d’or pour les familles et la communauté où chacun se sent en sécurité.

Ici quelqu’un sans moyens financiers, sans formation, ne peut se débrouiller tout seul. Il est dépendant des autres mais ça ne crée pas pour autant une communauté, une solidarité. Les personnes perdent l’envie de se battre parce qu’on a l’impression qu’il n’y a pas d’issue. On peut posséder, avoir, mais quel est le sens de la vie ?

Josette Vincent Matador

En Haïti, l’école est un luxe, beaucoup de parents se sacrifient pour y mettre leurs enfants quelques années. La richesse de l’école en Haïti est que le fait d’être instruit ouvre des portes. Celui qui ne sait pas lire n’est pas l’égal de celui qui sait. Avoir les moyens de mettre son enfant à l’école, lui permettre d’approfondir ses études fait la fierté des parents en situation difficile qui passent alors leurs journées à travailler très dur pour pouvoir nourrir la famille et payer la scolarité des enfants. Même si un nombre important d’Haïtiens ne savent pas lire et que l’oral est encore la règle dans les relations, les tractations, même si on peut réussir à avoir de l’argent sans savoir lire ni écrire, qu’on n’est pas coupé des autres, malgré tout il y a une barrière invisible. Tu deviens quelqu’un lorsque tu maîtrises la lecture et l’écriture. Ici en France, à mes yeux, il existe une misère comme impalpable mais qui met vraiment les personnes à part et les entraîne dans d’autres difficultés : celle d’être illettrées. Comment peut-on vivre et s’en sortir sans savoir ni lire ni écrire dans un pays développé comme celui-là, où tout est basé sur l’écrit ? Pour la moindre démarche, il faut remplir des papiers, on reçoit des documents qu’il faut signer. Comment se fait-il après tant d’années d’école obligatoire que des personnes nées en France et ayant suivi toute leur scolarité, ne sachent pas lire ? J’ai été frappée par l’enfermement dans lequel cela les maintient. Ainsi une de mes voisines, qui est dans cette situation, n’osait pas venir à une sortie familiale de fin d’année : elle ne prenait jamais le métro, ayant peur de se tromper. Nous sommes venues ensemble et elle m’a confié : « J’ai pris trois fois le métro dans ma vie ». Cette femme, qui pourtant aime sortir, vit enfermée dans la cité et ne s’aventure que sur deux ou trois circuits de bus qu’elle connaît par cœur. Cette situation peut avoir des conséquences encore plus dramatiques. Une femme m’a raconté avoir signé un papier sans savoir qu’ainsi, elle acceptait le placement de son fils, alors qu’elle ne voulait absolument pas une telle chose. Elle ignorait ce qu’elle avait signé. Il y a tout à la portée de tous en France, mais certains ne peuvent en profiter, et ces deux femmes-là vivent très fort le sentiment d’exclusion. Elles ont l’impression d’être inférieures, se considèrent comme bêtes, ignorantes, incapables d’apprendre, alors, elles se renferment ou parfois il leur prend des crises de colère.

Agnès Dumas Bonkoungou

Mes ancêtres africains, pris comme des esclaves, ont été entassés comme des sardines dans un bateau qui faisait cap vers l’inconnu. Pour avoir dit non à ce traitement déshumanisant, ils ont été abandonnés sur cet îlot de terre appelé aujourd’hui Haïti. De là, ils ont continué la lutte contre ce déni des droits de l’homme qu’est l’esclavage. Ils furent le premier peuple noir à acquérir son indépendance en 1804. Et pourtant, le peuple haïtien reste un des plus pauvres au monde. Tout enfant en Haïti connaît le dénuement dès le berceau. Très tôt, l’enfant y apprend le sens de la solidarité dans la lutte contre la pauvreté. Chaque Haïtien porte en lui un sentiment de révolte contre la misère qu’il subit et le plus démuni a l’impression que la pauvreté dans son pays lui est imposée de l’extérieur. Tel est le grand scandale. Mais souvent la responsabilité, la faute sont toujours imputées aux pauvres.

En venant en France je ne pensais pas voir des gens dans la pauvreté. Ce que je découvre est pire qu’en Haïti. Plus que dans la pauvreté, j’ai découvert des gens vivant dans la misère. Je ne pensais pas que je verrais, dans un pays si riche, des gens très pauvres et dont on dit aussi, comme en Haïti, qu’ils sont responsables de leur misère. En Haïti, on dit que la France est un pays développé. Alors je m’interroge sur le sens du mot « pays développé ». Quel sens donne-t-on au développement si de nombreuses familles françaises vivent l’humiliation due à la pauvreté ? Je croyais pourtant que l’homme était le bénéficiaire du développement d’un pays. En Haïti, les riches ont tout pour eux y compris le pouvoir. Ils s’enrichissent toujours plus tandis que les pauvres s’enfoncent plus dans le chaos de la misère. Je résiste à la tentation de penser que c’est pareil en France.

Dans la mission d’accompagnement des familles qu’ATD Quart Monde m’a confiée, je rencontre de nombreuses familles françaises, des hommes, des femmes, des parents et leurs enfants, des jeunes... Tous ont le sentiment d’être exclus et humiliés dans leur dignité. J’ai rencontré aussi des mères et des pères de famille faisant des démarches pour récupérer leurs enfants placés. Souvent c’est dans le « désert » qu’ils clament leur refus de cette injustice. Personne ne veut les écouter, mais ils ne baissent jamais les bras. Ils veulent prouver à tous combien ils sont capables d’assumer leur responsabilité de parents. En tout état de cause, je considère la pauvreté, d’où qu’elle vienne, comme une autre forme d’esclavage.

Mon expérience en France ouvre davantage mes yeux sur la lutte quotidienne des plus pauvres pour la survie. Dans la pauvreté, l’homme devient très vulnérable mais c’est en lui aussi qu’on peut découvrir et comprendre le sens de la dignité de l’homme. Je découvre que la lutte est la même pour les plus pauvres, qu’ils soient en Haïti ou en France. Tous ont en eux le courage de ne jamais baisser les bras. Cette expérience m’a convaincue que la misère est vraiment l’œuvre de l’homme, de l’homme qui détruit sa propre humanité dans la personne des plus pauvres. J’ai rencontré également des familles entières en perpétuel déménagement parce qu’exclues de logement en logement, quand elles ne sont pas carrément à la rue, tout juste parce qu’elles sont pauvres ou étrangères. Et si elles ont la chance de trouver un local provisoire, elles n’y trouveront ni eau, ni électricité ni chauffage, comme en témoigne cette mère de famille : « Nous les pauvres gens, nous ne sommes pas écoutés, on se sent en danger. A la mairie, je n’ai pas pu avoir mon justificatif de domicile alors que cela fait vingt ans que j’habite ce lieu. J’ai cinq gosses, et je n’ai pas d’eau dans notre maison alors qu’à cinq cent mètres d’ici, il y a de l’eau pour arroser les légumes. On est pourtant Français mais on est exclu des droits. Nous avons peur de voir nos enfants grandir dans ces conditions... »

Le terrorisme constitue une menace pour le monde, une agression méchante sur des populations innocentes, et il faut le combattre. Mais les dégâts que font la misère et l’exclusion en l’homme sont analogues. Et s’il est vrai que tout le monde s’accorde pour condamner le terrorisme, il ne serait pas inutile de s’accorder aussi pour condamner la pauvreté car, autant que le terrorisme, elle détruit l’homme dans le plus profond de son être.

Précarité et grande pauvreté

« La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de réassumer des responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible. » (Rapport Wresinski du Conseil économique et social français, février 1987 : Grande pauvreté et précarité économique et sociale, Journal officiel, Avis et rapports du CES, n°6 , 28/02/87)

Pour citer cet article Joseph-Marie Bonkoungou, Justin Vincent, Josette Vincent et Agnès Dumas Bonkoungou, « Vues du Sud », Revue Quart Monde, Année 2004, Reconsidérer la pauvreté ?, Dossier, mis à jour le : 25/03/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1305.