Autrement Vu

Pour ne pas mourir de faim

Jean Tonglet
  • publié en mai 2008
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2008/1-2

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Droits de l'homme
Texte intégral

Comme beaucoup, c’est avec émotion que j’ai salué le décès, le 12 mars dernier, de Lazare Ponticelli, le « dernier poilu », le dernier rescapé des millions de combattants de la Grande Guerre, entre 1914 et 1918. Beaucoup de choses ont été dites à cette occasion, dans les hommages officiels comme dans la presse. Un élément n’a peut-être pas été assez souligné, et s’il l’a été, c’est à Michel Waintrop, journaliste à La Croix que nous le devons. Reprenant des propos que lui avait tenus, en juillet 2005, Lazare Ponticelli, Michel Waintrop écrit, dans l’édition de La Croix du 13 mars 2008 : « Toute la vie de Lazare Ponticelli aurait pu inspirer bien des œuvres romanesques. “Si je n’ai pas eu peur de périr dans les tranchées, c’est que je ne demandais peut-être qu’à mourir. Vous savez, avec la vie que j’avais connue jusque là...” ». Et le journaliste poursuit en racontant l’engagement de Lazare, 16 ans, dans le premier régiment de marche de la Légion étrangère. Il s’est engagé, dira-t-il, autant pour remercier la France de l’accueil qu’il avait reçu que « pour ne pas mourir de faim ». « Il raconte, poursuit Michel Waintrop, son ventre vide depuis sa naissance, à la veille de l’un des derniers Noëls du XIXe siècle, et les jours d’épreuve de sa famille. Ce 24 décembre 1897, sa mère était sortie ramasser de la nourriture pour les bêtes dans le petit village de Cordanni, en Emilie-Romagne, dans le nord de la péninsule italienne. Il naîtra dehors, au beau milieu de la nuit, en pleine tempête de neige, début tumultueux d’une enfance erratique. Un signe peut-être. Zola aurait pu imaginer et écrire la suite : le père qui se prive de nourriture pour nourrir ses enfants et qui meurt de faiblesse ; la mère qui doit partir chercher du travail avec ses frères et sœurs et qui le laisse seul en Italie. Et Lazare qui finit, avec les quelques sous gagnés à garder les bêtes, par gagner la France... Il a 9 ans... Il vivotera comme petit ramoneur. Lorsqu’il bat le pavé devant la caserne du premier régiment de marche étranger, à Paris, au début de l’été 1914, il a grandi. Lazare a 16 ans. « Je veux m’engager », lance-t-il. « On a déjà un Ponticelli », s’entend-il répondre... Cet autre Ponticelli, c’est un de ses frères, perdu de vue depuis si longtemps. Les bras s’ouvrent. Ils seront finalement incorporés ensemble ».

Combien furent-ils, en 14-18, en 40-45, combien sont-ils aujourd’hui encore, partout dans le monde, ces Lazare conduits à s’engager dans la guerre, pour ne pas mourir de faim ? Combien de pères et de mères, aujourd’hui encore, sont-ils contraints, par la misère, comme la maman de Lazare, à laisser leurs enfants seuls pour aller chercher, au-delà des mers, de quoi subvenir à leurs besoins ?

Lazare Ponticelli, en vous rendant un hommage officiel, nous espérons que la République française, n’aura pas oublié et n’oubliera jamais que vous étiez un fils de la misère.

Pour citer cet article Jean Tonglet, « Pour ne pas mourir de faim », Revue Quart Monde, Année 2008, Droits de l'homme : "Nous avons trouvé le chemin", Autrement Vu, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2013.
Auteur

Jean Tonglet