N° 154, 1995/2   •  Oxygène pour la démocratie
Dossier

Représenter devant quel regard ?

Louis Join-Lambert
  • publié en juin 1995
Résumé
  • Français

La démocratie ambitionne d’être fondée sur la participation, parole et action de chacun. C’est pourquoi la question des absents de ces participations touche à ses fondements

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Index chronologique

1995/2
Texte intégral

Les exclus sont là, immédiatement, dans le même monde que nous, et nous devons admettre, dans un premier sens, qu’ils n’en sont pas du tout exclus. Le monde dont ils ont l’expérience, celui dont ils ont envie de parler est bien le nôtre. Ceci nous oblige à interroger la particularité de la place qui leur est faite.

Ils font l’expérience que leur collaboration n’est pas valorisée par autrui. L’assistance qui est leur lot se situe dans l’ordre de la redistribution, pas dans celui de la collaboration. Obligation de personne en particulier, elle est caractérisée par la subjectivité de celui qui aide, et non par l’objectivité d’une situation créatrice de droits et de responsabilités. Qu’un enfant ait besoin de l’amour de ses parents, qu’une vie familiale soit impossible sans logement est évident pour tout le monde. Il est logique de garantir à toute famille le droit à un logement comme une sécurité première. Or, combien de familles en grande pauvreté restent sujettes aux expulsions, soumises à la menace, souvent exécutée, que leurs enfants soient placés ? Quand elles rappellent les évidences citées précédemment, elles ne sont pas entendues. A leur égard, on ne raisonne pas de la même manière, et l’on répugne même à mettre en œuvre les règles communes. Comment s’expliquent donc ces résistances ?

Résistances à ce que disent les plus pauvres

Manque de moyens ? Non. Dans les pays extrêmement riches de l’Europe de l’Ouest, personne ne peut honnêtement soutenir que les plus pauvres n’ont pas l’assurance de se nourrir, de s’habiller et de se loger décemment en  raison d’une quelconque pénurie. Et l’on ne peut non plus arguer qu’ils n’accèdent pas à un niveau élémentaire d’instruction, par manque de connaissances et de moyens du pays dans lequel ils sont.

Je chercherais plutôt l’explication du côté de chacun d’entre nous. Nos choix quotidiens contribuent à déterminer qui est influent parmi les professionnels et les citoyens, et disent en général que les plus pauvres n’importent pas. Dans ce cas, comment un maire, un employeur ou un juge pour enfants peuvent-ils faire attention à leur parole ?

Prenons par exemple. Je me trouve dans un magasin devant u objet proposé par plusieurs marques sous divers conditionnements. Or chaque objet concurrent matérialise la somme de travail réalisé par des hommes différents. Mon choix contribue finalement à une discrimination entre le travail des uns et celui des autres. Si mon achat est guidé principalement par la faiblesse du prix, je valorise par la même occasion une technique ou une organisation plus efficace de la production et/ ou la faible rémunération d’une partie de ceux qui y ont contribué. Dans ce cas, je donne raison aux patrons qui délocalisent leurs usines vers les pays où la main- d’œuvre est peu payée, et je donne tort aux gouvernements et syndicats qui considèrent que la faiblesse du coût dans l’immédiat est obtenue au préjudice, à plus long terme, des collectivités humaines concernées, de l’environnement ou même de l’entreprise. Je donne raison par la recette que je procure, tort par celle que j’évite de verser sous forme d’impôt, de coût d’une législation sociale, etc. Dans cet exemple, en tant que, consommateur, mes choix influent sur la manière dont les hommes vivent de par le monde. Mais de cela je ne cherche pas trop à savoir. L’emballage me vante les performances de l’objet ou le plaisir qu’il me donnera, et cela me suffit.

Demain, je serai scandalisé par le chômage et l’impuissance des gouvernements à le combattre. En attendant, peut-être mon propre choix y a t-il contribué.

Ce « jeu » des préférences ne s’applique pas seulement dans le registre économique, on le retrouve aussi dans le domaine des connaissances, dans celui de la notoriété, etc. Le temps que je passe à m’intéresser à telle famille princière, ou à tel artiste, justifie que les médias payent des enquêtes à propos de ces gens notables plutôt que de monsieur tout-le-monde.

Ce jeu implique une valorisation relative d’un côté, et une dévalorisation relative de l’autre. Reste pauvre, devient pauvre celui avec qui personne ne préfère collaborer. Il ne peut seul engager autrui à agir avec lui. Il est donc privé de cette crédibilité essentielle que les humains se donnent les uns aux autres en acceptant d’être tributaires les uns des autres pour vivre, créer et agir librement.

Pour entendre sa parole, il faut mettre en question le cours ordinaire de nos préférences, vouloir collaborer avec lui. Il faut aussi reconnaître que s’il est proche géographiquement dans la ville, il est le plus souvent absent des lieux et des réseaux où se nouent nos collaborations de travail, d’associations, etc.

La représentation et le Mouvement ATD Quart Monde

L’assistance ne suscite pas la parole mais le silence. Elle confirme la valorisation du  bienfaiteur en même temps que son inégalité avec celui qu’il aide. Le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde l’avait éprouvé dès son enfance. Loin de devenir méprisant envers ceux qui étaient encore dans la misère, il choisit de revenir vers ces personnes dont l’apparence et les comportements étaient façonnés par ces conditions de vie, conscient qu’il fallait faire appel directement à eux avant de se tourner vers le monde environnant pour les aides et la solidarité à obtenir. A quarante ans, le père Joseph Wresinski lia définitivement sa vie à la reconnaissance de leur dignité, à leur honneur.

Dès le début, il engagea dans des actions communautaires les familles du camp d’urgence de Noisy-le-Grand puis d’autres lieux où des équipes de volontaires s’implantèrent . Cette action supposait de reconnaître à chacun son autonomie. « Ceux qui pensent que les êtres humains totalement paupérisés sont apathiques, par conséquent qu’ils ne réfléchissent pas, qu’ils s’installent dans la dépendance ou dans le seul effort de survie au jour le jour se trompent lourdement. Ils ignorent les inventions d’autodéfense dont les plus pauvres sont capables (…) et ils ignorent l’effort désespéré de réflexion et d’explication de cet homme qui ne cesse de se demander : « Mais qui suis-je donc ? » (…) Et qui, au prix d’un effort de pensée douloureux, ne cesse de resurgir d’en-dessous des décombres de sa propre personnalité, d’en-dessous de ces accusations qui sont autant d’identités monstrueuses qu’on lui attribue ».

Comment se mettre au service de cet effort des plus pauvres sinon en écoutant avec la plus grande attention, en se faisant l’interlocuteur engagé par cette quête. C’est un long apprentissage. Il suppose une qualité de communication, de compréhension à laquelle contribue l’écriture personnelle quotidienne de ce qu’on perçoit. Il suppose aussi que la parole reçue engage, lui restituant par là-même une valeur dans la société.

Cette dynamique par laquelle l’intelligence de chacun est prise en compte a créé les conditions d’un rassemblement de ces hommes et de ces femmes souvent très mal considérés. Elle a favorisé une vie associative, dans laquelle ils puissent s’enrichir mutuellement de leur compréhension et de leur coopération. Dans le même temps, la considération témoignée en acte par le père Joseph et les volontaires qui le rejoignirent contribua – et c’est essentiel – à ce que les personnes en butte à la grande pauvreté puissent se reconnaître entre elles. Cette dynamique se retrouve, par exemple, dans l’Université populaire Quart Monde. Des personnes reconnues dans la société viennent y apprendre avec intérêt, l’expérience des plus pauvres et partager la leur, l’engagement que suscite en eux ka parole des plus pauvres permet l’élaboration d’une parole collective et non marginale.

Le Mouvement ATD Quart Monde se veut un premier « quelque part » où les plus pauvres peuvent se présenter, se mettre en quête de représenter plus pauvres encore, « les absents ». Car cette responsabilité de faire venir et de faire entendre les plus malheureux marque une rupture avec l’isolement de la misère. Etre sollicité pour prendre cette responsabilité active est un signe fort et immédiat de l’union qui se fait autour du refus de la misère.

De cette vie partagée, est née la conscience que le Mouvement ATD Quart Monde devait se référer « au plus pauvre » et au Quart Monde. Aucune de ces deux notions ne circonscrit une population définie juridiquement, administrable en tant que telle. Elles renvoient plutôt à des dynamiques de la citoyenneté.

Les « absents » et le droit d’habiter la terre

Le législateur peut énoncer des lois, mais leur pleine application requiert la volonté des citoyens. La démocratie risque d’engendrer les plus grands malheurs si nous, citoyens, oublions que son droit n’est d’aucune aide lorsque nous n’acquérons pas ou lorsque nous perdons le regard qui sous-tend le traitement d’un être humain comme tel.

A titre d’exemple, aujourd’hui encore, des communes et des autorités publiques, soutenues en cela d’une manière explicite ou implicite par des électeurs, cherchent à ne pas domicilier sur leur territoire des personnes et des familles sans moyens. La domiciliation est le droit d’habiter la terre. Sans elle, il ne peut y avoir d’autres droits. En effet, elle conditionne le droit d’être représenté devant les administrations, les tribunaux et les élus politiques compétents. Dans un monde complètement organisé politiquement, son rôle est essentiel. Hannah Arendt a montré son importance au sujet de l’extermination des Juifs : « Chez les Nazis, l’extermination des Juifs avait commencé par les priver de statut juridique (le citoyen de deuxième classe) en les coupant du reste du monde des vivants et en les parquant dans des ghettos et dans des camps de concentration ; avant de faire fonctionner les chambres à gaz, le Nazis avaient soigneusement étudié la question et découvert à leur grande satisfaction qu’aucun pays n’allait revendiquer ces gens-là »1.

La gravité s’enracinait bien dans le fait d’être privé d’un système politique et d’un gouvernement garantissant les droits de citoyen . Mais cette privation n’a été rendue possible que par la coupure du monde des vivants. Coupure physique autorisée par une idéologie raciste qui établissait le statut de citoyen de seconde classe. La question qui se pose à nous, membres d’une société que nous avons accepté de « dualiser », est non seulement d’oser regarder en face l’existence de fait de statuts de seconde classe, mais aussi d’oser la regarder avec ceux qui subissent ces statuts. Cela implique que, dans chacune de nos sphères associative, syndicale ou politique, nous commencions par « revendiquer ces gens-là » pour les rendre présents.

Dans l’expression « les plus pauvres », beaucoup n’entendent qu’un faible niveau de ressources. C’est une face de la réalité. Elle s’articule avec l’absence relative ou totale des pauvres dans les collaborations et les échanges et le fait qu’ils tendent à être des inaperçus de la vie sociale parce qu’ils en vivent la face défavorisée.

Pourquoi le Quart Monde ?

Le Mouvement Quart Monde existe pour que la misère, humiliation d’hommes par d’autres hommes, devienne un point de référence politique. Charles Péguy disait qu’une cité  où il resterait un homme dans la misère n’aurait pas encore commencé à être une cité.

Chaque fois que êtres humains ne sont « revendiqués » comme tels par aucune société politique, en particulier celles dans lesquelles ils se trouvent géographiquement, la démocratie ne se réalise pas. La société este une société de violence, pré-politique, c’est-à-dire qui entretient le silence sur sa violence, en privant de crédibilité ceux qui la subissent. Mais en vivant l’inhumain, c’est l’ensemble de l’humanité qui se mutile. Alors que les hommes gardent la capacité de retrouver le regard qui fait de tout homme un homme.

Ce regard est une longue conquête, personnelle d’abord, mais aussi enracinée dans la mémoire collective d’une société. De ce point de vue, il nous est interdit d’oublier la Shoah, tout comme l'apartheid, l’esclavage, la misère. Sans faire d’amalgame, ce sont autant d’expériences historiques de la négation de notre commune humanité. Notre mémoire n’est pas seulement celle de la monstruosité du passé, mais aussi celle du courage, de l’intelligence qu’ont eus des hommes pris des rapports inhumains pour s’en libérer ensemble.

Ceux qui subissent ou ont subi, dans la misère, l’humiliation d’être considérés comme inutiles au monde, de n'être pas « revendiqués » comme hommes, sont absolument nécessaires pour reconquérir ensemble ce regard. Leur contribution est au cœur de la démocratie.

Notes

1 Dans L'impérialisme, Fayard, Paris.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Représenter devant quel regard ? », Revue Quart Monde, Année 1995, Oxygène pour la démocratie, Dossier, mis à jour le : 27/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2931.