N° 131, 1989/2   •  Une démarche Wresinski pour l'Europe
Dossier

Une démarche Wresinski pour l’Europe

Louis Join-Lambert
  • publié en mai 1989
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1989/2
Texte intégral

Dans l’Europe des douze, les frontières nationales s’estompent devant la progression du grand marché. C’est une nouvelle réalisation concrète de l’idée européenne qui, comme le proposait Robert Schuman il y a quarante ans « crée d’abord une solidarité de fait » entre les peuples.

Le but de la construction communautaire reste la paix. Non seulement le silence des armes dans l’immédiat mais la paix positive qui repose sur le bannissement quotidien de la terreur et de la misère.

À ce but concourt aussi aujourd’hui la puissante montée des libertés qui déchire lentement le rideau de fer. Espérons qu’elle concerne aussi les plus pauvres de ces pays.

Néanmoins, tandis que les peuples de la Communauté européenne commercent entre eux sans frontières et apprennent les langues qui les déparaient hier, c’est en leur sein que la fracture de la dévalorisation par la pauvreté et l’exclusion sociale se développe aujourd’hui.

La communauté européenne n’en est pas inconsciente. La plupart de ses États membres ont créé des dispositifs de revenus minimum garantis. En ouverture de ce dossier Madame Papandréou, membre de la Commission de Bruxelles, rappelle qu’elle veut engager la Communauté dans cette voie. À ses yeux, c’est une des bases de l’Europe sociale de demain.

Le dossier reprend la question de l’Europe1. Il apporte le point de vue de familles parmi les plus pauvres et celui des personnes qui se veulent solidaires dans des institutions internationales. Il reflète le contenu d’une rencontre novatrice qui a eu lieu à Bruxelles au mois de juin dernier.

La commission a financé une étude fondée sur la réflexion de familles bénéficiaires de revenus minimum garantis dans six pays. Attentive à la demande du mouvement de bâtir un véritable partenariat avec les familles les plus pauvres, la Commission a accepté que la conclusion de cette étude soit une rencontre des délégués des universités populaires2 du Quart Monde en Europe avec d’autres personnes qui ont des responsabilités dans la construction européenne.

Monsieur Fons Margot au nom de son successeur Monsieur Alberto Masprone, président du Comité économique et social de la Communauté européenne accueillit ce séminaire dans la salle même où débat ce Comité.

Faire place avant 1993 à l’expérience et à la pensée des plus pauvres dans la construction de l’Europe était une préoccupation essentielle du père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, dans ses dernières années de vie. Il était en effet conscient que l’exclusion des plus démunis serait redoublée par des nouvelles manières de voir et de faire l’Europe si elles restaient étrangères à leurs souffrances, à leurs contraintes, à leurs capacités et à leurs espoirs.

Qu’est-ce que les dispositifs de revenus minimum garantis permettent de vivre à des Européens parmi les plus pauvres ? Cette question s’inscrit dans la préoccupation actuelle des pouvoirs et des institutions d’établir au niveau européen ce qu’on pourrait appeler une assistance décente. L’article « la dignité du citoyen européen » permet de lire des extraits de réponses des bénéficiaires les plus pauvres eux-mêmes. Dans l’ensemble, ils ne contestent pas ces revenus minimum garantis mais l’asservissement qui les accompagne.

Il n’existe pas de politique d’assistance décente. La décence des politiques sociales commence lorsqu’elles aident à insérer des citoyens dans la conquête des libertés civiles et politiques indissolublement liées aux droits économiques sociaux et culturels, c’est-à-dire dans la promotion. Hans Peter Furrer prend une telle perspective. Il montre qu’elle implique « des gestes neufs pour les droits de l’homme ». Et ces gestes peuvent et doivent, à ses yeux, concerner les institutions européennes à commencer par celle à laquelle il appartient, le Conseil de l’Europe qui regroupe vingt trois pays, sur le progrès des droits de l’homme.

Le dossier se poursuit avec cette autre institution centrale pour l’avenir européen qu’est la Communauté des douze. François Vandamme repère un certain nombre de domaines d’action de la CEE qui ont une importance croissante pour l’avenir des plus pauvres. Quelles chances s’y présentent qu’il faut dès aujourd’hui saisir avec les plus pauvres ?

Enfin, Francis Blanchard a bien voulu livrer ici une réflexion sur « l’Europe sociale et les solidarités mondiales ». Le lecteur y découvrira peut être l’importance de l’orientation que prendra l’Europe pour l’ensemble des pays qui commercent autour du globe. La voie empruntée en cette matière par les douze signifiera l’acceptation ou le refus de l’emprise totale de la guerre économique sur la vie et la dignité non seulement des Européens mais de la plupart des pays de la Terre. Et l’Europe peut avoir une contribution essentielle aux problèmes des autres peuples désarticulés par la misère si elle inaugure enfin la recherche d’un partenariat sérieux avec les exclus de sa construction économique. Si elle avait pour vrai objectif politique qu’ils conquièrent une parole sur son développement elle s’apercevrait qu’ils sont des artisans indispensables et irremplaçables de la communauté qu’elle veut être et de la communauté humaine que les peuples espèrent sur cette planète.

Notes

1 Cf. Revue Quart Monde n°124 « Artisan de la Communauté ».

2 Cf. encadré « Université populaire du Quart Monde de Belgique » dans l’article « Partenariat et sécurité d’existence ».

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Une démarche Wresinski pour l’Europe », Revue Quart Monde, Année 1989, Une démarche Wresinski pour l'Europe, Dossier, mis à jour le : 09/02/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4086.