Dossier

Il y a vingt ans : le rapport Wresinski

Daniel Fayard
  • publié en novembre 2006
Résumé
  • Français

L’auteur a tenté de restituer le rapport Wresinski dans son contexte, de préciser quelques modalités de son élaboration, de rappeler quelques-unes de ses caractéristiques, de retracer les étapes qui ont permis d’aboutir à la « loi d'orientation relative à la lutte contre les exclusions » du 29 juillet 1998

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Histoire
Texte intégral

Il est relativement rare qu’un rapport du Conseil économique et social donne lieu à plusieurs rééditions et soit traduit en plusieurs langues. C’est pourtant ce qu’il est advenu avec le rapport Wresinski, qui a marqué une étape significative dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. En France il a contribué à des avancées législatives avec l’instauration du Revenu minimum d’insertion (RMI), du Crédit-formation, de la Couverture médicale universelle (CMU), d’une nouvelle loi sur le logement, d’un droit des associations à se porter partie civile devant les tribunaux lorsque des mesures discriminatoires sont prises à l’encontre de personnes en grande pauvreté. Il est devenu un outil de formation dans quelques écoles de service social, pour certaines associations et, bien entendu, au sein des universités populaires Quart Monde : « Le rapport du père Joseph, c’est notre rapport. Ce qu’il dit, c'est ce que nous voulons » Pour la première fois peut-être depuis la Révolution française1, des populations qui officiellement n’ont pas encore droit à la parole et ne sont pas représentées comme telles disposent d’un document qui exprime leur volonté politique.

Le rôle du Conseil économique et social

Le Conseil économique et social (CES), assemblée consultative instituée par la Constitution française, est investi d’une double mission : favoriser le dialogue entre les diverses catégories sociales représentées en son sein, dont les intérêts sont souvent divergents, et conseiller le gouvernement dans l’élaboration de la politique économique et sociale. En ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, ce n’est pas d’abord le gouvernement qui a consulté le CES, c’est ce dernier qui s’est saisi lui-même de cette question, pour la première fois en décembre 1976. Dans quelles circonstances ?

Il faut se souvenir qu’en 1975, la Communauté économique européenne (CEE), soucieuse d’intervenir dans le domaine social et harcelée par la Fédération européenne du Mouvement ATD Quart Monde qui s’inquiétait auprès d’elle de la persistance de la grande pauvreté en Europe, décida de lancer un premier programme de projets pilotes de lutte contre la pauvreté. Il s’agissait pour la CEE de soutenir financièrement des actions et des recherches innovantes menées sur le terrain au contact des populations les plus défavorisées pour que leurs protagonistes aient les moyens de les évaluer. Ceci pour tenter de dégager les éléments d’une politique publique qu’il faudrait promouvoir. C’est ainsi que des projets pilotes ont été lancés en France.

Cette initiative inédite provoqua quelques réactions. Pour la première fois, une institution internationale mettait de l’argent pour soutenir des efforts publics et privés à l’échelle locale au profit de populations défavorisées, non pas dans un pays dit du Tiers Monde mais dans un pays réputé développé comme la France. C’est alors que le CES décida de « passer en revue de façon critique toutes les mesures qui ont été prises ou sont proposées pour faire disparaître les phénomènes de pauvreté », comme il est écrit dans le préambule du rapport Péquignot2.

Ce rapport tenta effectivement de faire le point, en rassemblant toutes les informations et réflexions disponibles à l’époque pour cerner comment était envisagée ou déjà entreprise la lutte contre la pauvreté dans notre pays. Ce fut un excellent travail de compilation. Mais, trait inhabituel pour un rapport du CES, il n’y eut au terme de cette étude aucun avis au gouvernement. « On ne trouvera pas dans ces pages un programme ou un projet de programme, une politique espérant supprimer les phénomènes étudiés... C’eut été véritablement prendre parti. Un tel objectif paraissait hors de portée » (Préambule du rapport Péquignot).

Sans doute les temps n’étaient-ils pas encore mûrs. En vérité, il n’y avait pas au sein du CES un accord sur ce qu’il convenait de proposer. Les conseillers étaient divisés selon leurs idéologies et il n’y avait personne dans leurs rangs pour faire valoir le point de vue des populations défavorisées elles-mêmes auquel ils auraient pu se référer et qui eut pu les orienter. Comment en effet valablement aborder l’avenir si les plus pauvres ne sont pas représentés ? Cela donna lieu d’ailleurs à une certaine prise de conscience puisque des démarches furent entreprises qui aboutirent en 1979 (quelques mois après le rapport Péquignot) à la nomination de Joseph Wresinski au CES.

Le gouvernement, faute de recommandations du CES, entreprit de réagir en 1980 aux premiers constats qui se dégageaient des projets pilotes lancés par la CEE. Une action recherche sur l’argent des familles pauvres entreprise à Reims de 1976 à 1978 apportait la démonstration qu’une des causes de la dépendance économique des pauvres était, outre l’insuffisance déjà connue de leurs ressources, l’irrégularité de celles-ci. On savait bien certes que leurs activités, marginales et discontinues, ne leur permettaient pas des rentrées d’argent régulières. Mais le fait que les prestations sociales auxquelles ils avaient droit pouvaient elles aussi donner lieu à des versements très irréguliers alors même qu’elles constituaient bien souvent l’essentiel de leurs revenus, ce fait-là, crûment mis en lumière, ne pouvait plus être caché. Il fallait admettre que les administrations avaient leur part de responsabilité dans l’impossibilité où se trouvaient des milliers de personnes et de familles de gérer leur budget, de savoir sur quoi elles pouvaient compter et à quelle date. C’est alors que le gouvernement de Raymond Barre chargea un conseiller d’Etat, Gabriel Oheix, de proposer une série de réformes administratives pour pallier ces anomalies. Malheureusement, son rapport3 vit le jour en mars 1981, deux mois avant l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle famille politique, et ne fut pas pris en considération.

Il faut dire que la pauvreté n’était pas encore vraiment au rang des préoccupations politiques. Par exemple, en 1980, le gouvernement se permettait de répondre officiellement à la CEE qu’il n’y avait pas d’illettrés en France, alors que d’autres pays européens avaient déjà reconnu ce phénomène et entrepris d’y faire face. Pendant des années, on a reconnu certes qu’il y avait ici ou là encore quelques « poches de pauvreté » auxquelles il fallait remédier mais au fond on était persuadé que, la croissance aidant, la grande pauvreté se résorberait peu à peu avec le développement. Il n’y avait pas de raison de concevoir une politique appropriée à l’éradication de la misère.

Les années de crise apportèrent un démenti à cette analyse. L’apparition d’un chômage massif, la précarisation grandissante de beaucoup d’emplois, l’extension des impayés de loyer, la recrudescence des habitats de fortune, le phénomène médiatisé des « nouveaux pauvres », tout cela contribuait à lancer un véritable défi à notre société moderne. Le gouvernement fut obligé d’intervenir. Il le fit à partir de 1983 avec les Plans Pauvreté Précarité qui ont consisté à injecter de l’argent public pour renforcer les actions des organisations caritatives (distributions alimentaires, hébergements, aides médicales... ) Cette situation nouvelle, et surtout la nature de la réponse gouvernementale qui semblait n’envisager que de faire face aux urgences, motivèrent directement l’auto saisine du CES, en date du 12 février 1985, dont le rapport « Grande pauvreté et précarité économique et sociale »4 fut l’aboutissement.

Modalités d’élaboration du rapport Wresinski

Joseph Wresinski, nommé rapporteur, proposa à ses collègues et collaborateurs du CES une démarche originale, celle qu’il mettait lui-même en œuvre depuis trente ans avec le Mouvement ATD Quart Monde qu’il avait fondé. Il est possible de la caractériser en quelques points.

1)Ne pas partir des problèmes posés à la société par l’existence de populations pauvres.

Ne pas partir des déficiences ou des inadaptations relevées chez elles.

Ne pas partir des analyses scientifiques de ces problèmes ni des interventions mises en œuvre pour traiter ces déficiences ou ces inadaptations.

Ces problématiques ont leur raison d’être mais, dans l’ordre de la connaissance et de la compréhension, elles n’ont pas la première place. Ce qui compte, c’est d’abord de chercher à connaître et à comprendre le point de vue des populations pauvres. Il faut donc se donner les moyens de les rencontrer, de dialoguer avec elles, de les interroger : il faut donner du poids à leur expérience de vie et à leur pensée, car ce sont elles les premiers acteurs de la lutte quotidienne contre la pauvreté. Elles ont quelque chose à dire et à nous apprendre. C’est la raison pour laquelle Joseph Wresinski a invité les membres du CES à se rendre au domicile d’un certain nombre de familles très pauvres, à participer à des rencontres des universités populaires du Quart Monde, à visionner aussi un certain nombre de documents audiovisuels donnant la parole aux très pauvres. C’est la raison pour laquelle également il a fait auditionner au CES un certain nombre de témoins et d’acteurs privilégiés du combat quotidien contre la pauvreté (instituteur, travailleur social, médecin, avocat, juge, maire... ) qui pouvaient parler de leurs engagements auprès des plus pauvres. C’est la raison pour laquelle enfin il a fait réaliser des enquêtes, spécialement pour ce rapport, notamment à Caen5 et à Herblay6, où l’apport du vécu des gens donne un éclairage tout à fait saisissant aux données chiffrées recueillies.

2)Ne pas se contenter de connaître les pauvres dans ce qu’ils vivent aujourd’hui, mais interroger l’histoire, pour prendre en compte deux aspects très importants :

.d’une part la mémoire de leur vie passée, individuelle, familiale et sociale, une mémoire faite d’événements heureux et malheureux, de séparations et de retrouvailles, de leur courage devant l’adversité, de leurs espoirs et de leurs aspirations, autrement dit retrouver leur identité historique, ce que la vie a fait d’eux. C’est pourquoi Joseph Wresinski a tenu à ce que ce rapport comporte l’histoire de plusieurs familles7.

.d’autre part la mémoire de la manière dont la société à travers les âges s’est comportée à l’égard des pauvres. Plusieurs historiens8 ont apporté des contributions à ce rapport. Ils ont surtout souligné une constante. D’une manière ou d’une autre, à chaque époque, la société a divisé le monde des pauvres entre les « bons » et les « mauvais », entre ceux qui méritaient d’être aidés ou qu’on avait les moyens d’aider et ceux qui apparaissaient comme irrécupérables. Cette perception a toujours engendré une exclusion des plus misérables. Elle était en outre consolidée ou justifiée par le fait qu’on avait tendance à les affubler d’une identité qui les rendait plus ou moins coupables aux yeux de la société. On voyait en eux, selon les époques, des vagabonds, des délinquants, des voleurs, des fainéants, des alcooliques, des malades mentaux, des asociaux en quelque sorte.

Cette approche historique, très importante dans ce rapport, a permis aux membres du CES de mieux saisir l’étape qu’il fallait désormais franchir pour enrayer la reproduction de cette stigmatisation et de cette exclusion, peu compatibles avec le respect et la dignité dus à tout être humain.

3)C’est pourquoi Joseph Wresinski a pu proposer à ceux-ci une sorte de fil rouge pour procéder aux nombreuses évaluations que comporte ce rapport : s’interroger ensemble pour savoir dans quelle mesure les connaissances dont notre société dispose (statistiques, scientifiques, administratives... ), les politiques ou les initiatives publiques et privées mises en œuvre dans différents domaines, concernent bien les plus pauvres, les plus rejetés, les plus oubliés. Autrement dit, dans quelle mesure ceux-ci en tirent-ils profit ? Ce questionnement préside dans ce rapport à toutes les évaluations, qu’il s’agisse des actions entreprises par des administrations, par des services sociaux, par des associations, par des municipalités, qu’il s’agisse aussi des recherches entreprises par des universitaires. Que faudrait-il faire pour que les plus pauvres puissent mieux en tirer profit ? Ainsi ceux-ci deviendraient la mesure de la validité de notre développement commun.

Les principales caractéristiques du rapport

Nous pouvons en retenir quatre, que nous pourrions résumer ainsi :

1)Un constat grave (le nombre élevé de personnes vivant en situation de pauvreté, dont une forte proportion cumule des précarités dans plusieurs domaines de l’existence) et une leçon à en tirer : agir sur une seule précarité, c’est se condamner à l’échec.

2)Une définition qui affirme le lien entre précarité et grande pauvreté9. Il faut tout faire pour que ceux qui sont en situation précaire ne tombent pas dans la grande pauvreté et pour que ceux qui sont en grande pauvreté puissent en sortir. Faire échec au processus de paupérisation doit être l’ambition d’une seule et même politique.

3)Une exigence éthique à se donner avec une approche en termes de droits de l’homme.

Cela veut dire que notre société n’est pas quitte envers les pauvres lorsqu’elle a soulagé leur misère. Celle-ci est à détruire. Autrement dit : l’assistance n’est pas suffisante. Bien sûr il faudra toujours des dispositifs d’assistance parce qu’il y aura toujours des gens qui auront des coups durs, mais il n’est pas admissible que des gens soient dépendants de façon chronique de l’assistance, sauf s’il y a des raisons médicales.

Cela veut dire aussi qu’il faut refuser une société duale où les plus pauvres seraient traités dans des dispositifs spécifiques. Ceux-ci ont les mêmes droits fondamentaux que tous les êtres humains pour pouvoir exercer leurs responsabilités de parents, de travailleurs, de citoyens : les droits de vivre quelque part dans des conditions décentes, de vivre en famille, de s’instruire, de se former, de se cultiver, de se soigner, de participer à la vie associative, de se défendre devant les tribunaux, d'être consultés et représentés... Tous ces droits sont indivisibles.

4)Un programme d’action approprié, comportant :

Une mobilisation du corps social. La lutte contre la pauvreté - dans la mesure où elle est conçue comme un combat pour les droits de tous, pour que tous soient reconnus comme membres à part entière de la communauté - ne saurait être l’affaire de spécialistes. On ne peut la sous-traiter aux seuls travailleurs sociaux par exemple. Elle concerne la citoyenneté des uns et des autres. C’est une question de responsabilité collective et de priorité nationale. Il faut susciter des prises de responsabilité nouvelles de la part du gouvernement, des administrations, des organismes sociaux, des institutions scolaires, des élus, mais aussi des chercheurs, des média et des associations. Un service civil volontaire devrait être organisé pour permettre à des jeunes de participer à des actions de solidarité et d’acquérir à travers elles une meilleure compréhension des populations en situation d’exclusion sociale.

Des expérimentations d’action globale à une échelle locale. Elles sont nécessaires pour rassembler les connaissances, les énergies, les moyens adéquats et pour se fixer des objectifs précis dans un délai donné avec le souci d’évaluer si on avance vraiment du point de vue des plus pauvres. Faute de missions claires, d’autorité suffisante et de savoir-faire avéré, il faut en effet admettre que nous avons besoin d’apprendre ensemble une meilleure façon de procéder.

Vers une loi d’orientation10

L’idée d’une loi d’orientation en matière de lutte contre la pauvreté s’est forgée au sein de la section des affaires sociales du CES, dans la phase d’élaboration du projet d’avis voté le 11 février 1987. Le rapport « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » était en voie d’achèvement. Son rapporteur sollicitait la réflexion de ses collègues pour savoir sur quel objectif le CES pourrait interpeller les pouvoirs publics. Sa hantise était qu’on ne parvienne pas à inscrire la lutte contre la pauvreté dans l’agenda politique de la France. Il ne se satisfaisait pas de donner son nom à un rapport qui resterait sans engagement public.

Plusieurs hypothèses furent alors envisagées. L’accord se fit progressivement sur une double perspective à promouvoir. L’une en direction des défenseurs des droits de l’homme pour qu’ils intègrent la lutte contre la misère dans le champ de leurs combats, ce qui n’était pas encore vraiment le cas. L’autre en direction du gouvernement pour que soit mise en chantier l’expérimentation d’une « politique globale, cohérente et prospective » de lutte contre la pauvreté, en partenariat avec tous les acteurs concernés, dans un nombre significatif de départements pilotes, une telle expérimentation devant permettre de jeter les bases d’une future loi d’orientation engageant la nation tout entière.

La première perspective, relative aux droits de l’homme, fut assez vite suivie d’effets, tant en France qu’à l’échelle internationale. Quinze jours après le vote du CES, Joseph Wresinski, prenant la parole devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU réunie en session annuelle à Genève, demanda officiellement qu’une étude soit entreprise par cette instance pour établir que la misère est vraiment une violation des droits de l’homme. Cet appel sera entendu et donnera lieu, dix ans plus tard, à l’adoption, en 1997, du rapport de Leandro Despouy Extrême pauvreté et droits de l’homme, qui constitue désormais un document de référence pour la communauté internationale. En France, dès 1988, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) développa pour sa part une réflexion sur la nécessaire garantie à tous des droits fondamentaux et rendit public en 1992 le rapport Grande pauvreté et Droits de l'homme élaboré en son sein11.

Déjà en 1987, une cinquantaine de mouvements associatifs français engagés sur le terrain des droits de l’homme avaient apporté leur soutien au projet de Joseph Wresinski, agréé par les autorités, de faire ériger un mémorial sur le parvis des Libertés et des Droits de l’homme au Trocadéro à Paris. Lancé le 17 octobre 1987, cet appel à l’union de tous pour faire respecter les droits de l’homme là où ils sont violés à cause de la faim, de l’ignorance, de la violence et de la misère12 sera à l’origine de la reconnaissance en 1992 par l’assemblée générale des Nations unies de la « Journée mondiale pour l’élimination de la pauvreté », aujourd’hui célébrée dans le monde entier chaque 17 octobre.

La seconde perspective, relative à une politique globale, fut plus longue à se dessiner. Rappelons-en les principales étapes.

Le gouvernement de Jacques Chirac fit connaître en janvier 1988 son intention de procéder aux expérimentations locales demandées par le CES, mais limitées pour l’essentiel à des « compléments locaux de ressources » en faveur des plus démunis. La réélection quelques mois plus tard de François Mitterrand à la présidence de la République entraîna l’avènement d’un nouveau gouvernement, celui de Michel Rocard, qui entreprit de mettre en œuvre un projet plus ambitieux, préparé par le Parti socialiste : la loi instaurant le Revenu minimum d’insertion (RMI) votée le 1er décembre 1988, remaniée après évaluation en juillet 1992.

Constatant que le RMI à lui seul ne répondait pas à la demande de politique globale formulée en 1987, le CES se lança dès janvier 1992 dans une longue évaluation de l’ensemble des politiques publiques, sous l’angle de la lutte contre la grande pauvreté, sur la base de nouvelles enquêtes auprès des populations et des acteurs sociaux les plus concernés. Il confia à Geneviève de Gaulle-Anthonioz le soin d’en dégager les principaux enseignements et, sur ses propositions, adopta un nouvel Avis en juillet 1995 en faveur d’une loi d’orientation générale13.

Les années 1994-1995 furent d’ailleurs décisives pour rallier à cette nécessité politique les partenaires associatifs et les élus qui, jusqu’alors, n’en percevaient pas toujours le bien-fondé. Pour la première fois, une trentaine d’associations acceptèrent de se constituer en collectif (« Alerte ») afin de présenter un front uni dans la concertation avec les pouvoirs publics. Par ailleurs, le sommet mondial pour le développement social réuni à Copenhague enjoignit aux Etats d’élaborer des plans nationaux pour enrayer la pauvreté en leur sein. Cette convergence de pressions tant internes qu’externes, témoignant d’une évolution des mentalités devant les risques de société duale, incita sans doute les principaux candidats à l’élection présidentielle (messieurs Balladur, Chirac, Hue, Jospin) à s’engager publiquement en faveur d’une loi d’orientation.

Après un premier projet de loi « relatif à la cohésion sociale », abandonné en 1997 en raison de la dissolution de l’Assemblée nationale, une loi globale a été enfin promulguée le 29 juillet 1998.

Notes

1 Cahiers du quatrième ordre, celui des pauvres Journaliers, des Infirmes, des Indigents, etc. ,l’ordre sacré des Infortunés ; ou Correspondance Philanthropique entre les Infortunés, les Hommes sensibles, et les Etats Généraux : pour suppléer au droit de députer directement aux Etats, qui appartient à tout Français, mais dont cet Ordre ne jouit pas encore. Dufourny de Villiers, N° 1, 25 avril 1789 (réimp. Paris, Edhis, 1967)

2 La lutte contre la pauvreté. Rapport de M.Henri Péquignot, CES, 20/09/78.

3 60 propositions pour lutter contre la pauvreté et la précarité. Rapport de M.Gabriel Oheix au Premier ministre, 16/03/81.

4 Journal officiel de la République française. Avis et rapports du Conseil économique et social. Année 1987, n°6, 28/02/87.

5 Pauvreté-précarité économique. Enquête dans un quartier populaire de Caen. 1986.

6 Comment gérer son budget quand on n’a pas d’argent ? Décembre 1985.

7 Histoires extraites de La pauvreté intolérable : biographie sociale d’une famille assistée, Jean-Pierre Nicolas, Erès, 1984 ; Comme l’oiseau sur la branche : histoire des familles dans la grande pauvreté en Normandie. Alwine de Vos van Steenwijk, éd. Quart Monde, 1986 ; Familles du Quart Monde et droits de l’homme. Séminaire au Conseil de l’Europe, Strasbourg, 9-11/12/81.

8 Cf. les travaux du professeur Michel Mollat et une étude réalisée par André-Clément Decouflé Eléments d’introduction à l’histoire et à la prospective de l’extrême pauvreté. Laboratoire de prospective appliquée, juillet 1980.

9 « La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté, quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de ré-assumer ses responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible. »

10 Cette partie reprend partiellement un article de Paul Bouchet « Une loi d’orientation contre l’exclusion » paru dans le n° 209 de la Revue d’éthique et de théologie morale (juin 1999).

11 Rapport Grande pauvreté et droits de l’homme adopté à l'unanimité par la réunion plénière du 20/12/91 de la CNCDH, in 1992. La lutte contre le racisme et la xénophobie. Exclusion et droits de l’homme. La Documentation française, 1993, (pages 457-582).

12 « Là où des hommes sont condamnés à la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré » (Père Joseph Wresinski).

13 CES, Evaluation des politiques publiques de lutte contre la grande pauvreté. Avis présenté par Geneviève de Gaulle-Anthonioz, 11-12 /07/95 Direction des Journaux officiels, juillet 1995

Pour citer cet article Daniel Fayard, « Il y a vingt ans : le rapport Wresinski », Année 2006, Dossier, Revue Quart Monde, Le refus de la misère a-t-il-pris corps ?, mis à jour le : 03/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/416.
Auteur

Daniel Fayard

Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1972, Daniel Fayard a été associé à la rédaction du rapport de Joseph Wresinski au Conseil économique et social français Grande pauvreté et précarité économique et sociale (1987)
Articles du même auteur
Nicolas Renahy, Les gars du coin
Ed. La Découverte, Texte à l’appui, Enquête de terrain, 2005, 285 pages.
Lawrence Hill, Aminata, (The Book of Negroes), roman traduit de l’anglais par Carole Noël,
Harper Collins Publishers, Toronto, 2007, Éd.de la Pleine Lune, Lachine (Québec), 2011, 566 p.
Gérard Mordillat, Rouge dans la brume
Éd. Calmann-Lévy, 2011, 435 p.
Fred Caude, Furax
Éd. Assyelle, 2012, 226 p.
Gérard Mordillat, Ce que savait Jennie
Éd. Calmann-Lévy, 2012, 222 p.
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Éd. Les liens qui libèrent, 2013, 623 p., 29,90 €
Jean-Louis Lamboray, Qu’est-ce qui nous rend humain ?
Les Éd. de l’Atelier, 2013, 159 p., 18 €
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Woody Guthrie, La maison de terre
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Presses de l’École des Hautes Études en Santé Publique, collection Politiques et interventions sociales, 2012, 277 pages, 26 €
Nalan Türkeli. Une femme des Gecekondu
Éd. du Toit, 2000, 181 pages
Ignace Rakoto et Sylvain Urfer (sous la direction de), Esclave et libération à Madagascar
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