Interroger l’histoire : l’exemple du sous-prolétariat normand

Alwine A. de Vos van Steenwijk

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Alwine A. de Vos van Steenwijk, « Interroger l’histoire : l’exemple du sous-prolétariat normand », Revue Quart Monde [Online], | 1988/, Online since 24 March 2010, connection on 20 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4435

Nous avons entrepris, pour le Conseil de l'Europe, une très modeste démarche d'interrogation de l'histoire.

Je traiterai plus particulièrement :

- d'un des buts parmi ceux que nous avons poursuivis ;

- de l'identité de ceux qui ont fait la démarche ;

- et surtout des types de questions que nous posons à l'histoire et aux historiens (il ne faut pas confondre)

Je parlerai très peu de ce que nous avons peut-être pensé trouver comme réponses.

Le pourquoi, le but poursuivi

Au colloque de Strasbourg, nous avions un double rôle : nous étions co-organisateurs et rapporteurs pour un thème intitulé « Le droit à la vie des familles les plus pauvres. »

Pour faire œuvre sérieuse, pour faire quelque chose d'utile pour l'Europe, tout en restant bien dans notre vocation de restituer l'histoire aux pauvres, nous avons voulu - publiquement - couper avec cette malheureuse habitude de regarder les questions de notre temps, les problèmes des hommes de notre temps à travers des instantanés pris sur le champ : les problèmes d'aujourd'hui, vus à travers des instantanés d'aujourd'hui. Nous avons aussi voulu couper avec une autre habitude qui est de voir la société industrielle en tant que telle, sans trop de racines. Nous n'interrogeons pas souvent la mémoire européenne sur ses racines de société industrielle à la Renaissance et aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Nous avons voulu couper avec quelque chose qui, à notre avis, est un véritable malheur pour les plus pauvres d'aujourd'hui et un considérable manque à gagner pour toute la mémoire européenne. .Ce malheur consiste à réduire l'histoire des plus pauvres, en la faisant commencer, par le XIXème siècle, ou même avec les nouveaux pauvres de ces temps-ci. Je dis « malheur », en fait, vous savez que « dans notre maison » on l'appelle autrement : c'est une infraction aux droits de l'homme, c'est une atteinte à l'un des droits les plus absolus de l'homme, celui de l'identité historique non amputée - complète - reconnaissable pour lui-même et reconnue par les autres. Arrêter une injustice était une des raisons de notre démarche.

Les responsables de cette interrogation

Une équipe (comme toujours dans notre Mouvement), dont le noyau dur était composé par des permanents ATD Quart Monde, de différentes professions, non historiens, mais tous avaient en moyenne au moins huit ans de formation à la recherche dans le Mouvement et donc de collaboration à la construction d'une connaissance des familles les plus pauvres et de leur histoire en Europe aujourd'hui ; des volontaires solidement ancrés dans une démarche permanente du Mouvement. Le directeur de notre Sommier (ce lieu où confluent tous les rapports d'observation; non seulement de toutes nos équipes en Europe, mais aussi d'Afrique, de l'Extrême-Orient, de l'Amérique du Nord, de l'Amérique latine), un autre permanent disposant quotidiennement d'informations plus vastes sur l'histoire contemporaine des pauvres à travers le monde, une économiste et un juriste, et autour de ce noyau, quelques alliés, l'un ou l'autre historien, très cultivés en matière d'histoire de leur région, étaient tout à fait désireux de collaborer à cette démarche par leurs lectures.

Cette équipe de non-historiens pour la plupart, peut prétendre aujourd'hui avoir quelques compétences particulières pour une interrogation utile, et même originale, de l'Histoire, qui a été  une révélation pour nous. Nous croyons aujourd'hui que des équipes de ce genre peuvent être utiles si nous voulons rapidement combler quelques unes de ces lacunes assez graves que nous ont laissées les historiographes et historiens.

A un moment donné, j'ai quand même pu pendant un court instant me rapatrier dans mon ancienne faculté d'histoire, avec des bibliothécaires, des archivistes, excessivement compétents (pas dans l'aventure que j'étais censée mener, mais excessivement compétents dans leur profession). J'ai pu vivre quelque chose d'assez extraordinaire : une sorte de renversement des rôles. Moi, la militante non-historienne, j'étais quand même une locomotive pour  une recherche dans laquelle ils ont eu une extraordinaire solidarité - je dirais aussi humilité - pour me suivre, moi, qui n'étais pas de leur profession, et pour m'aider à ne pas faire de trop grosses bêtises. J'étais beaucoup plus libre qu'eux de poser n'importe quelle question. Et ces archivistes - je ne dirais pas qu'ils m'ont dit que j'étais novatrice dans leur histoire - m'ont quand même dit que ces questionnements, venant du terrain, et dictés par les plus pauvres, avaient valeur de renouvellement chez eux.

Le contenu de l'interrogation

Nous devions faire quelque chose d'utile pour l'Europe, pour les familles les plus pauvres de l'Europe. Nous ne pouvions pas, en quelques mois, interroger la mémoire de 21 Etats membres du Conseil de l'Europe. Nous devions choisir une région, raisonnablement représentative - pas trop riche, pas trop pauvre, au cœur des affaires, au centre de l'histoire de l'Europe, pas trop à l'écart non plus. Il fallait choisir, nous avons dû faire jouer quelques autres critères et nous avons finalement choisi la Normandie.

Et pour être certains, cette fois-ci, de ne rien amputer, nous avons placé notre première borne quelque part dans le dernier siècle avant Jésus-Christ, époque où les Romains donnent à cette future Normandie ses premières structures administratives. Et ces structures, pensions-nous, allaient avoir une importance encore accrue, intéressante à étudier, parce que nous pouvions savoir que l'Eglise, quand elle s'est introduite en Normandie, s'est glissée, s'est habillée de ces structures-là. Elle devenait témoin de la pauvreté éventuelle, de la misère dans ces structures.

Nous pouvons le supposer à cause de quelques informations fragmentaires que nous avons pu avoir sur ce que contenait la besace d'un moine. Que transportait un évêque qui débarquait là ? Pour le moins : quelques parchemins contenant les enseignements de Saint Laurent, de Saint Basile de Césarée. Or ceux-ci contenaient des enseignements sur les devoirs vis-à-vis des pauvres. Ce fait avait accroché notre attention : des hommes débarquent en Normandie, déjà préalablement chargés de regard sur les pauvres et les plus pauvres.

Ce que je demande maintenant aux historiens, c'est de me préciser beaucoup mieux ce qu'il y avait dans la bibliothèque d'un monastère, ce qu'on lisait, sur quoi on priait et comment on organisait sa journée. Ma question est d'autant plus légitime que je peux savoir que, déjà, la pauvreté existe. Mais je ne sais pas qui étaient les pauvres, je le demande aux historiens. Nous avons seulement des indications prouvant qu'ils existaient.

Avant la conquête et l'occupation, nous nous sommes demandés à propos des Belges, ces tribus entrées dans ces zones : qu'ont-ils fait, quelle était la qualité de leur présence et qu'ont-ils fait des populations sur place ? Je vous donne un seul exemple : nous avons trouvé les tracés de ce qu'on appelait les oppida, ce sont des fortifications qui existaient déjà, et que les Belges, qui étaient de grands ingénieurs guerriers, ont singulièrement réaménagées. Quand vous regardez le tracé d'un ouvrage guerrier de ce genre, quand vous voyez les travaux qui ont été faits, on est absolument obligé de se demander : mais qui a charrié toute cette terre ? Qui a creusé ces fossés ? Qui a fait le vallum ? Qui a monté le vallum ? Qui a fait l'escarpe ? C'est fou le travail qu'on a fait faire. On ne peut pas ne pas se poser la question, et je la pose aux historiens : qui a fait tout cela ? A la limite, de quel type de servage s'agissait-il ?

Nous pouvons supposer que les Romains arrivent dans un pays, déjà relativement inégalitaire, avec ses dominants et ses exploités (pour prendre un vocabulaire d'aujourd'hui). Si nous n'avons pas tort, alors, les questions qui vont suivre deviennent d'autant plus cruciales.

Les Romains arrivent : dévastations, morts d'hommes... Qui étaient ces troupes levées à la va-vite ? Les gens de l'Océan, dit Jules César. Les historiens français essayent de les dénombrer, mais cela ne nous fait pas vraiment comprendre qui étaient les gens de l'Océan. Nous sommes justement là en présence de ce qu'on appelle très bientôt la piétaille, des hommes que l'on mettait déjà à faire de durs travaux pour les autres. Ces troupes levées précipitamment ne sont-elles pas allées mourir devant Alesia ?

Et si c'est vrai, que sont devenus leurs femmes et leurs enfants ? Nous allons retrouver tout au long de notre démarche cette question : que sont devenus les femmes et les enfants, les veuves et les orphelins ?

La question, à ce tout début de notre démarche, paraissait d'autant plus importante que les Romains ont fait en Normandie ce qu'ils ont fait un peu partout où ils sont passés en occupants : ils ont cassé les structures d'entraide existantes. Nous voudrions en savoir plus. Ce sont ces types de questionnement qu'on n'a pas du tout.

L'occupant exproprie, il remembre les terres, et par conséquent change la relation de l'homme à sa terre, change les relations entre les hommes. Nous avons été tout à fait étonnés de trouver en Normandie quelque chose qui devait être assez semblable à la Galilée : les travailleurs de la 11ème heure ; le chômage, c'est probable.

Au bout de tout ce chamboulement : qui étaient ces peuplades ? Cette population qui part, qui s'enfuie dans les forêts, dans les collines non encore défrichées ? Voir les peuplades contraintes à des modes de vie déjà dépassés pour l'époque, recommencer la cueillette, ramasser les châtaignes, chasser le gibier, est quelque chose de bouleversant, cela va s'appeler très bientôt le braconnage. La réorganisation de tels remembrements des terres entraîne la réorganisation aussi du droit de chasse et le malheureux parti avec sa famille (il n'y a pas de raison de penser qu'il est parti sans sa famille) va poser un collet pour attraper un lièvre dans la forêt et va se retrouver hors la loi.

Est-il possible qu'une pauvreté devenue misère existe ? Misère conduisant une population à des gestes hors la loi pour survivre et si cela était, que sont devenus (encore une fois) les enfants nés dans cette situation, apprenant à vivre dans cette situation, se forgeant une mémoire hors la loi dans cette situation-là ? Misère familiale, collective, ayant pour caractéristique justement d'acculer les hommes à des modes de subsistance rétrogrades, dépassés par leur entourage et qui bien souvent conduisent à des gestes hors la loi.

Nous n'allons pas refaire tout ce cheminement à travers les siècles. Je voulais simplement vous faire saisir la tonalité du questionnement.

Nous l'avons poursuivi à travers la féodalité : on s'aperçoit alors que les manants et les vilains ont des existences exploitées, mais avec des ouvertures (jamais de servage en Normandie). Mais nous serions très heureux si les historiens voulaient approfondir beaucoup mieux ce qu'on appelait la « tenure », une sorte d'esclavage domestique, où rien ne semble pouvoir structurer la vie de l'homme qui ne peut même pas vivre au rythme des saisons, comme le peuvent le manant, le vilain, l'agriculteur, celui qui travaille la terre. L'homme de la tenure ne peut même pas cela, des travaux lui tombent dessus, il ne voit même pas son employeur face à face : un autre domestique vient lui dire qu'il faut charrier les ordures du château (on est toujours en train de charrier, quand on est dans la misère).

A propos de tout ce qui bouge : les bandes, les troupes, ce qu'on appelle l'arrière-ban, la piétaille, nous avons découvert, avec un peu d'étonnement, que le recrutement par exemple est très mal analysé dans un village, pourtant on savait très bien qui on envoyait avant d'envoyer les autres, cela mériterait d'être approfondi.

Nous voudrions proposer ce genre de pistes aux historiens pour comprendre la misère.

En trame de fond, nos amis dans les collines, dans les forêts (dont on ne cesse de se plaindre parce qu'ils deviennent brigands) tombent sur le voyageur pour le détrousser, périodiquement : on dira qu'ils volent, ils braconnent parce qu'ils ont faim. Ces hommes et ces femmes vivent comme des fauves, dit l'historien.

En trame de fond aussi, à travers les siècles, cet extraordinaire univers décrit par Bronislaw Geremek.

Cette extraordinaire histoire se déroule entre la Vistule et la Seine, entre Varsovie et Rouen. Nous aimerions aussi poser des questions à Geremek, lui demander d'affiner son analyse. Nous trouvons au tournant d'une phrase, derrière une virgule, entre des lignes, toute une série d'éléments inutilisés : je vais vous en donner un exemple relevé par Geremek dans des archives judiciaires à Rouen. Dans quelle piste de recherche nous pousse l'histoire suivante ? Un porteur d'eau à Rouen, à un moment donné, laisse tout tomber pour rejoindre une bande de faux monnayeurs ; un peu plus tard, il se retrouve, après toute une série de péripéties, aide-couvreur à Paris, humble travailleur. Cela semble à nouveau aller, et puis soudain à Paris en chargeant de lourds fardeaux de tuiles sur ses épaules, il découvre dans une maison quelque argenterie et il la vole. Il va être arrêté et va être pendu pour cela. On sait qu'il laisse femme et enfants à Rouen ; la veuve et les orphelins : que sont-ils devenus ?

Je pourrais multiplier les exemples et je demanderais volontiers aux historiens pourquoi ils ne creusent pas, en priorité, cette question de l'éternelle mouvance, d'une situation dérisoire à une autre. L'errance de cette population, toujours un peu à la lisière de la légalité, est aussi un signe de la misère dans le monde d'aujourd'hui. On la retrouve à Bogota, à Dakar. Nos équipes en sont témoins : c'est un signe universel. On la retrouve même aujourd'hui dans les cités sous-prolétaires de Caen. Pourquoi ne creusons-nous pas cela ? Et pourquoi ne posons-nous pas constamment cette question : que deviennent les veuves, les enfants, les orphelins ?

Quelle personnalité, quelle mémoire, quelles aptitudes peuvent développer ces enfants, quelle va être leur situation socio-professionnelle et qui vont-ils pouvoir épouser ? On sait toujours qui ont épousé les nobles, qui est la fille du marchand et qui elle a épousé. Les pauvres, on ne sait pas qui ils prennent pour femme, qui ils prennent pour compagnon, et s'il y a la moindre chance par ces alliances de mariage que les enfants se créent une nouvelle mémoire ?

Avant de parler du XIXème siècle, je vais me permettre de sauter dans le XVIIème. Le XIXème est riche mais en tant que tel ce n'est pas le début des temps pour les pauvres ; même si cette tendance de faire naître le sous-prolétariat au XIXème est très répandue.

Je voulais que nous nous préservions de cette méprise-là parce que c'est une injustice : la noblesse, la bourgeoisie, la paysannerie, les artisans, les travailleurs réguliers dans les fabriques ont des racines dans les siècles précédents. Pourquoi les pauvres tomberaient-ils de la lune au XIXème ? Ce n'est pas raisonnable. C'est pour cela que je voulais dire encore quelques mots sur le XVIIème.

Ces questions s'aménagent par elles-mêmes dans une véritable hypothèse de travail, une hypothèse dont le caractère raisonnable éclipse à notre avis aujourd'hui la pertinence d'autres hypothèses. Hypothèse à vérifier bien sûr, mais qui grossièrement consiste toujours à supposer que cette masse de très pauvres déambule dans les rues de Rouen, de Caen, d'Elbeuf, du Havre, sur les routes de Normandie, mais aussi entre le Nord, la Bretagne, la Normandie, et forme une couche de population avec une mémoire particulière, une mémoire commune, avec des liens de parenté. On se marie entre soi, on choisit son compagnon dans son milieu, avec des débouchés professionnels et autres sources de subsistance que l'on tient également en commun ; une couche sociale, un « véritable milieu de misère », un milieu familial au pied de l'échelle sociale ; population qui déambule, qui bouge, qui flotte dans les villes, sur les routes de toute l'Europe occidentale d'ailleurs : les Flandres, le Brabant, les provinces néerlandaises.

Nous avons fait comme cela quelques explorations jusqu'au cœur d'Amsterdam, c'est un peu partout la même image : les notables demeurent les bras ballants ; devant tant de misère, que faire ? Cela ne peut durer, il faut faire quelque chose. Les pauvres sont le corps du Christ, on ne va pas cesser de les nourrir et de les vêtir mais il faut y mettre de l'ordre. On va le faire dans l'ordre parce qu'il y en a trop. Et, parce que le problème dépasse tous et chacun, on va s'y employer dans la co-responsabilité.

Le XVIIème : siècle de la co-responsabilité. Nous aurions tort de voir dans les mesures des XVIème et XVIIème siècles le seul souci de la répression et de l'enfermement. Pour les très pauvres, elles représentèrent un tournant, du fait que la responsabilité individuelle des chrétiens de leur venir en aide se doublait désormais d'une responsabilité municipale collective des citoyens. Ce point semble avoir complètement échappé aux regards d'hommes particulièrement savants comme Michel Foucault et tous les autres historiens « renfermistes ». Sur ce point je ne pose pas de questions à l'historien, je l'informe : parce que, en tant que juriste, j'ai lu un certain nombre de textes et je suis étonnée de la lecture qu'ont fait, à la porte d'à côté pour ainsi dire, les historiens « renfermistes ». Le texte juridique fondant des institutions règle des droits, des rapports entre les hommes.

Je ne m'en suis pas tenue aux textes concernant la Normandie. Nous sommes allés à plusieurs interroger d'autres textes sur Paris et Lyon, du côté de Bruxelles, à Harlem, à Amsterdam, au sujet de ce que les historiens appellent : renfermement. Je m'interroge, parce qu'il nous semble qu'on a là occulté tout un volet de l'histoire des plus pauvres. On leur occulte des vérités à eux, à nous aussi. Le XVIIème est vraiment un siècle clef dans l'histoire des plus pauvres. Le XVIIème, pas le XIXème, il ne faut pas se tromper de siècle, le siècle de la co-responsabilité civile, c'est le siècle où naît l'idée (je ne dis pas qu'on l'ait appliquée) que les pauvres ont le droit, non seulement l'obligation, mais le droit de gagner leur vie par le travail et l'idée aussi que les enfants pourront accéder aux métiers. Les notables des villes siégeant à l'Hôtel commun (comme on dit à Caen) et dont les représentants des guildes font partie, vont faire pression sur les guildes, aller leur dire : « vous allez prendre nos enfants pauvres et vous allez les conduire jusqu'au chef d'œuvre. » C'est absolument révolutionnaire, étant donné les structures figées des guildes : on faisait le chef d'œuvre si le père avait fait un chef d'œuvre, ce n'était pas envisageable pour un enfant pauvre. Ces notables (à Caen, à Rouen) vont être accusés de casser les structures.

Il y a bien d'autres perles à découvrir dans ce XVIIème : le droit des enfants en bas âge (jusqu'à 10 ans) d'être élevés par leurs parents ;  et cette autre merveille : la création des bureaux de gestion dans toutes les villes où on découvre que si ce sont toujours les mêmes notables qui siègent dans le bureau ce seront toujours les mêmes pauvres (chaque notable a ses pauvres) qui seront les premiers servis. Pour ne pas faire de favoritisme, on invente, en France et ailleurs, les extraordinaires systèmes de roulement des notables dans les bureaux de gestion pour éviter le favoritisme.

Qu'est devenu ce qu'en 1655 les Caennais voyaient comme « une si haute entreprise » ?1

Droit des très pauvres à la famille, au métier et à l'ascension sociale, droit à la discrétion dans leurs affaires personnelles, droit à une juste objectivité de la part de leurs concitoyens...

A travers les hauts et les bas de la vie économique, à travers le jeu politique des puissants et les guerres sanglantes, cette entreprise a-t-elle pu grandir et s'approfondir ? Qu'en pensent les plus pauvres de Caen, à l'heure qu'il est ? Il y a eu renfermement bien sûr, mais pas celui dont on parle tellement.

Il y a eu quelque chose de beaucoup plus grave qu'on a oublié dans la foulée : le renvoi des pauvres, c'est le contraire du renfermement. Sur le renfermement, nous avons été très émus, en étudiant de près des textes, de l'économie du vocabulaire. "Enfermer", ce terme couvrait à peu près tout pour les enfants ; c'était d'abord les enfermer dans vos bras. Ils étaient dans la rue, on allait les ramasser, on allait leur donner des murs et un toit, et bien sûr on allait aussi les mettre dans des classes, dans des ateliers ; pour tout cela, il y avait un mot, eux-mêmes parlaient d'enfermement. L'éducation était ce qu'elle était au XVIIème : ce n'était pas gai pour autant pour un enfant de naître au XVIIème. Aucun enfant n'a été très libre à l'époque. Le vrai enfermement existe malgré tout, parce que les notables, pour mettre en place toutes ces mesures, n'acceptent pas que les pauvres soient récalcitrants et s'ils ne marchent pas, c'est vrai, ils vont en prison. On voudrait bien en savoir plus en tout cas sur eux, sur leurs femmes et leurs enfants toujours.

Nous sommes sortis de ce XVIIème profondément convaincus que le renfermement a été pour certains pauvres, au moins pour des enfants, une chance : chance de travail et, certainement, chance de métier et chance de se créer une nouvelle mémoire et d'entrer dans une société plus vaste. Nous voudrions demander aux historiens de le vérifier. Des archives existent, on ne vient pas les étudier, me disaient les archivistes (nous sommes passés devant une masse de documents jamais touchés).

Au-delà de « l'enfermement », le « renvoi » doit retenir notre attention : ce sont les non-renfermés qui ont vraiment quelque chose à nous dire, ainsi que tous ces pauvres qui bougent, ceux d'Elbeuf sont à Caen, ceux de Caen sont à Paris, ceux de Paris sont à Lyon, cela ne va plus du tout. Quand une municipalité commence à faire un réel effort, évidemment les notables voudraient que cela serve d'abord à ce qu'ils appellent leurs pauvres. Un directeur d'hôpital de Caen écrit aux notables une lettre merveilleuse : « Mais aidez-moi, aidez-moi, tous nos lits sont pris par des pauvres d'ailleurs, je n'ai plus de place pour nos pauvres "originaires", nos pauvres de Caen. »

Cette histoire "des pauvres originaires" va conduire les villes à décider que ceux qui ne sont pas « originaires », qui sont là depuis moins de deux ans, moins d'un an (cela dépend des villes) doivent partir. A Caen ils doivent partir sous huitaine, il faut qu'ils aient « déguerpi » et des cohortes de pauvres sont ainsi renvoyés. Pour les masses de pauvres qui ne sont pas allés dans les institutions et qui sont partis, on pourrait parler de résistance.

Je crois que le vrai enfermement c'est celui de l'enfermement dans le silence historique, dans le silence que l'on fait sur eux. Et c'est sur ces pauvres-là que nous interrogeons les historiens : avec la co-responsabilité des nantis, mais non encore participation des très pauvres.

Au XVIIIème siècle nous pensons apercevoir des silhouettes, des cheminements, des aboutissements et nous pensons qu'il pourrait y en avoir de deux types : ceux des pauvres et ceux des misérables. Ce ne sont pas les mêmes silhouettes, ce ne sont pas les mêmes hommes, les mêmes femmes, ni les mêmes enfants et le but final n'est pas le même. On n'aboutit pas aux mêmes occupations, on n'aboutit pas aux mêmes ressources pour survivre.

Nous avons étudié la stratification sociale, aussi bien dans les campagnes que dans les villes (les historiens en parlent plus pour les villes) et nous restons avec un très grand nombre de questions.

La plèbe, qu'est-ce que c'est ? Pour Monsieur Neveux2, dans la bonne ville de Caen ce sont des ouvriers du textile, des boutiquiers, des journaliers et tout un petit monde alentour approchant. Or on voit très bien la finesse de la stratification sociale de situations très nuancées, rien que parmi les travailleurs du textile et parmi ceux du cuir (la classe ouvrière a commencé bien plus tôt qu'on ne le croit). On pense toujours que seuls les riches savent se donner des stratifications fines. Ce n'est pas évident du tout. Peut-on dire que les boutiquiers fréquentent les gens qui charrient les ordures (les ordures à Caen font vraiment partie de l'histoire des plus pauvres) ? Ces hommes porteurs de maladie (on le savait déjà) et qui portaient des puanteurs insupportables, fréquentaient-ils des boutiquiers dans une seule et même plèbe ? Chaline3 dit quelque chose de très intéressant : « Je ne vois pas bien ce qui se passe là, en bas, tout en bas de l'échelle, ils flottent ces gens-là, ils sont mal fixés. »

Je ne sais pas s'il s'en rend compte, mais Chaline dit deux choses : c'est tout en bas de l'échelle sociale et cela flotte. Rien que par ces quelques phrases, Chaline rend un immense service, il ouvre la recherche, parce qu'on va  regarder ce qui bouge, ce qui flotte, alors que d'autres n'ouvrent aucune porte, ils vous les claquent au nez, parce qu'ils savent tout : c'est simple la plèbe, les pauvres, c'est un fourre tout.

Si Neveux avait raison, alors Dufourny de Villiers n'eût pas eu lieu d'être. Or Dufourny de Villiers est. Il se tient bien en 1789, il n'avait pas fait seul ses cahiers de doléance. Qui était derrière lui en Normandie ? On trouve de braves curés de campagne qui ont tenu la plume, on trouve des petits clercs debout derrière leur pupitre dans la ville de Rouen.

Ce sont les premiers défenseurs des droits de l'homme, des pauvres. Ils se faisaient écrivains publics et c'était la première fois, depuis nos lectures des Pères de l'Eglise, que les plus pauvres trouvaient vraiment des gens qui parlent de leurs droits. Ils ne trouvent plus seulement des bienfaiteurs, ils trouvent des défenseurs politiques ; en fait, depuis St Grégoire le Grand au VIème siècle, on a attendu 12 siècles jusqu'en 1789 pour faire une traduction proprement politique. C'est une très belle histoire, j'affirme qu'elle est très belle cette histoire, à cause de la qualité de ceux qui l'ont menée au nom des plus pauvres : petit clergé et petits clercs, les deux catégories faisaient partie d'un état, d'un ordre, mais ils étaient les humbles dans leur ordre... Le curé de campagne n'avait pas un mot à souffler, à côté de l'évêque de Rouen qui partait sur les chemins des Etats Généraux à Paris. De même pour le petit clerc dans un ordre où ce sont les hommes de robe, comme le juge, qui partent aux Etats Généraux. Ces gens, qui dans leur propre état n'ont déjà pas beaucoup de prestige, vont avoir l'audace d'amener des gens d'un autre état, le quatrième état, d'un au-delà qui n'est pas du tout le leur, qui n'est pas leur affaire. Au regard des sciences politiques, c'est vraiment une première dans l'histoire de l'Europe, un précédent politique qui ne pouvait que rencontrer le refus.

Si je reprends mon questionnement, je voudrais savoir comment l'appel de Dufourny a été reçu, parce que nous soupçonnons que Dufourny de Villiers a eu la pire des claques qui existe dans un régime parlementaire. Il a posé un problème et même ses ennemis ne l'ont pas relevé. Il a reçu une fin de non-recevoir, par le silence assez probable. Je voudrais que l'on me dise si c'est vrai.

Avec tout ce que nous avons encore pu défricher, il est impossible pour nous en tout cas, historiens ou non-historiens, de ne pas imaginer un véritable cortège de très pauvres et de miséreux descendant vers ce XIXème siècle. Ils sont là depuis longtemps. Ils arrivent avec tout le monde dans le XIXème siècle. Ils n'ont pas été inventés par le XIXème siècle. Ils se coulent dedans et c'est là qu'ils nous attendent bien sûr, c'est là que nous attendent les familles sous-prolétaires d'aujourd'hui.

Le XIXème pour nous est devenu le siècle de la grande rencontre : les pauvres qui descendent du haut des âges, on les retrouve dans la vie des familles d'aujourd'hui. Cette démarche-là a été faite, le Mouvement a fait des monographies de familles, des cités sous-prolétaires de Caen, pour voir qui étaient leurs pères, grands-pères et arrières-grands-pères. C'est cela la démarche permanente de toutes nos équipes.

Le siècle de la grande rencontre : je voudrais simplement espérer, de tout cœur avec vous, que vous soyez dans cette rencontre-là.

Les plus pauvres nous reposent ainsi la question de savoir dans quelle mesure l'Université sert l'homme. La recherche historique, l'historien, au service de quoi ou de qui sont-ils ? Peut-être nous disent-ils aussi qu'en amputant l'histoire des peuples de ce qu'ils font vivre aux plus démunis, nous déformons l'histoire tout court ? Comment, en effet, comprendre la naissance, la vie, l'évolution de nos sociétés, de nos Eglises, de nos démocraties, de nos « Droits de l'homme », si nous ignorons la place, le sort qu'ils firent aux plus pauvres ? Comment faire autrement demain, si nous ne savons pas ce que nous avons fait hier ? Comment avancer si nous voulons des droits absolus pour tous et si nous reproduisons les gestes séculaires de la soupe populaire, du vestiaire, de l'aumône pour les familles dans la misère ? Nous parlons de droit au travail et nous recréons le travail obligatoire pour ceux qui, depuis des générations, n'ont eu qu'une place dérisoire sur le marché de l'emploi. De Los Angeles à Munich, d'Edimbourg à Marseille, nous cherchons encore à imposer le travail aux pauvres, en contrepartie de notre assistance, comme au XVème siècle ! Aujourd'hui, beaucoup refusent ce qui leur apparaît comme un anachronisme. Mais comment se défaire d'attitudes et de coutumes dont nous ne savons pas comment elles nous ont été transmises ?

Si nous le comprenions mieux, nous saurions quoi entreprendre pour nous en dégager. Les historiens, les facultés d'histoire peuvent-ils découvrir ici un rôle commun nouveau ? Les historiens qui l'ont découvert à titre personnel peuvent-ils faire école, comme le firent les « nouveaux historiens » ? Les historiens des pauvres ne seront sans doute pas de « nouveaux historiens » ajoutant un plus à l'Histoire. Mais ils seront des historiens autres, cherchant non pas simplement à retracer l'histoire des plus pauvres mais à revoir toute l'Histoire à travers leur regard. Ils nous rendront, à tous, une autre Histoire. Ce service à rendre à l'humanité représente des efforts de recherche assidus pour des générations d'historiens à venir.

1 Les ordonnances de 1655 figurent dans le livre "Comme l'oiseau sur la branche", p. 101 et suivantes.
2 Neveux : « Transformations économiques et signification sociale. L'exemple d'une ville normande : Caen au XVIIIème. »
3 Chaline : « Histoire des diocèses de France. Rouen, Le Havre » Paris, Beauchesne, 1976.
1 Les ordonnances de 1655 figurent dans le livre "Comme l'oiseau sur la branche", p. 101 et suivantes.
2 Neveux : « Transformations économiques et signification sociale. L'exemple d'une ville normande : Caen au XVIIIème. »
3 Chaline : « Histoire des diocèses de France. Rouen, Le Havre » Paris, Beauchesne, 1976.

Alwine A. de Vos van Steenwijk

Madame Alwine Antoinette de Vos est la présidente du Mouvement international ATD Quart Monde

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