Pas de dignité sans communauté

Huguette Redegeld

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Huguette Redegeld, « Pas de dignité sans communauté », Revue Quart Monde [Online], 201 | 2007/1, Online since 05 September 2007, connection on 21 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/636

Extraits d'une intervention de l'auteur sur les dimensions sociales de la dignité, dans le cadre de la Journée internationale des Organisations non gouvernementales (UNESCO, Paris, 8 décembre 2006)

Index chronologique

2007/1

« On peut perdre ses droits de citoyen, soit la liberté, la sécurité, et la justice, sans pour autant déchoir à la dignité humaine. Le prouvent les exemples du soldat en guerre, du criminel, des citoyens renonçant au bonheur en temps de crise, voire de l’esclave antique dont le travail assurait malgré tout une place dans la Cité. Mais en l’absence d’appartenance à une communauté, la dignité disparaît. »

Cette affirmation de Hannah Arendt m’a interpellée. Est-ce que la dignité peut disparaître ? Et de quelle communauté s’agit-il ? Ces questions ont coloré les quelques réflexions suivantes.

L’histoire et l’expérience de vie des personnes en situation d’extrême pauvreté me semblent essentielles pour la compréhension de la notion de dignité humaine, pour la personne elle-même comme pour son appartenance à la communauté humaine. En effet, pour la personne qui ne peut se parer d’aucun signe extérieur affirmant sa dignité, pour la personne qui ne peut camoufler sa dépendance d’autrui sous aucune performance (sociale, économique, culturelle), pour la personne qui n’a à présenter au monde que sa seule humanité et celle des siens, l’affirmation de la dignité se résume dans la question : « Qui suis-je pour toi ? ».

Les exemples que je vais présenter soulèvent cette question et même l’élargissent : « Qui sommes-nous ensemble ? » En ce sens, ils apportent un éclairage singulier à l’affirmation de Hannah Arendt : « En l’absence d’appartenance à une communauté, la dignité disparaît. »

Quand la dignité humaine est ignorée ou bafouée

En septembre 2006, un jeune homme chinois visitait un lieu historique de son pays avec un touriste étranger. Une petite fille les suivait. Elle avait avec elle des guirlandes de souvenirs qu’elle avait confectionnées. Spontanément, elle leur partagea des légendes locales, agissant en quelque sorte comme un guide touristique. Le visiteur demanda au jeune homme combien d’argent il devrait donner à la petite fille pour ses services. Le jeune homme se tourna vers la petite fille qui répondit : « Mon aide était gratuite ». Puis, elle montra une guirlande avec les images en tissu des douze animaux traditionnels des signes du zodiaque chinois et demanda au jeune homme si le visiteur voulait l’acheter. Celui-ci ne voulait pas, parce qu’il ne la trouvait pas jolie. Puis, il prit un billet d’argent et demanda au jeune homme de le donner à la petite fille pour ses services mais sans accepter la guirlande des signes du zodiaque. Tout de suite, les yeux de la petite fille s’emplirent de colère, elle se sentit offensée. « Non, mon aide est gratuite. Le souvenir est en vente. » furent ses paroles, suivies d’un silence hostile. Le jeune homme l’apprit par la suite : parce que sa famille était trop pauvre pour lui assurer l’éducation primaire, la petite fille avait entrepris de vendre des souvenirs pour payer ses études.

 Des gestes concrets...

Dans Le secret de l’espérance1, Geneviève de Gaulle Anthonioz relate ses premiers pas, au début des années 1960, dans le bidonville de Noisy-le-Grand en région parisienne, là où le père Joseph Wresinski a fondé ATD Quart Monde.

« Lorsque pour la première fois je suis entrée dans ce bidonville, au bout d’un chemin de boue, sans lumière, j’ai pensé au camp, l’autre, celui de Ravensbrück. (...) Ce paysage de toits bas et ondulés d’où montaient quelques fumées grises était un lieu à part, séparé de la vie. Et ses habitants portaient sur leur visage cette marque de détresse que je connaissais bien et qui avait sans doute été la mienne... 

A sa demande, une famille avait ouvert la porte de son « igloo » au père Joseph, qui m’avait présentée. Dans la pénombre, j’avais rencontré le regard triste et las du père qui avait avancé deux caisses pour nous faire asseoir. La maman était apparue du fond de la pièce, portant dans ses bras un tout petit bébé. Elle était jeune, belle malgré ses cheveux épars. Il faisait vraiment très froid, plus qu’au-dehors, et j’avais entendu avec stupeur le père Joseph demander pour nous un café. Comment était-ce possible, dans un dénuement pareil ? Les gosses avaient disparu, puis étaient revenus assez vite, apportant qui deux verres, qui du café et du sucre, tandis que l’eau chauffait. Nous avons bu notre café à la lueur d’une bougie fichée dans une bouteille. Le père Joseph était silencieux, attentif à ce que disaient les parents... Nous les avions quittés en les remerciant pour le café, et je n’avais pu m’empêcher de penser à cette toute petite ration de pain que nous nous partagions à Ravensbrück. Le pire, c’est de ne rien pouvoir donner, avait dit le père Joseph, et qu’on ne vous demande plus rien. »

Pouvoir exister dans l’honneur

En 1982, Simone Viguié, volontaire d’ATD Quart Monde, arrive comme infirmière dans un camp pénal en Côte d’Ivoire. A cette époque, ce camp pénal rassemble environ deux mille hommes appartenant à près de quatre-vingt ethnies.

Simone ne soigne pas seulement les corps. Dans cette « terre dont on n’attend plus rien », elle fait naître le projet d’une plantation, modeste certes, de fleurs et de légumes. En même temps, elle propose de faire écrire sur le mur de l’infirmerie un extrait des options de base d’ATD Quart Monde : « Tout homme porte en lui une valeur fondamentale qui fait sa dignité d’homme. » Cette phrase rallie tout le monde : détenus et surveillants. Certains viennent même la recopier sur un morceau de papier pour l’avoir toujours sur eux, car, disent-ils, c’est une phrase remplie de chair et de sang.

En 1982, la radio et le journal donnent chaque jour une pensée du président de la République. Les hommes du camp se disent : « Le président pense, mais nous aussi ! ». C’est ainsi que certains commencent à écrire, chaque matin, une phrase, une pensée ou un proverbe sur le tableau de l’infirmerie. Les proverbes, c’est comme une part personnelle de soi, de sa famille, quelque chose que l’on peut partager, une richesse qu’il ne faut pas perdre. Comme ce serait dommage de devoir les effacer sur le tableau, ils sont recopiés sur un cahier. Un jour quelqu’un dit : « Nos vieux connaissent plus de proverbes que nous ! ». Alors Simone les pousse à aller les leur demander. Ils s’assoient auprès d’eux et recueillent ainsi des proverbes d’une vingtaine d’ethnies ivoiriennes et de dix-sept pays africains.

Fin 1983, un expatrié français propose à Simone d’envoyer de la nourriture pour les détenus. Celle-ci répond que c’est une bonne idée, mais ajoute : « Au camp, les hommes sont en train de recueillir des proverbes, pourriez-vous nous aider à en faire un livre ? » Le régisseur ayant donné son autorisation, deux fois par semaine des amis viennent rencontrer des détenus pour récolter et sélectionner les proverbes notés.

Ainsi, une offre de nourriture a-t-elle été « détournée » en action culturelle pour aboutir à la publication d’un livre Proverbes en liberté2. Elle a démontré qu’une communauté de personnes dont on n’attend rien peut être créatrice de liens nouveaux.

Pouvoir accueillir l’autre en détresse

Fin septembre 2006, des correspondants libanais de notre réseau « Forum permanent sur l’extrême pauvreté dans le monde » relatent comment le devenir de chacun est lié au devenir des autres. Ils écrivent :

« La population de notre quartier (proche de Beyrouth) a vécu des temps de grande panique surtout dans le premier temps de la guerre. Notre quartier est traversé par un grand pont routier proche des habitations. La population vivait dans la peur que le pont ne soit bombardé.

Notre quartier a accueilli un très grand nombre de réfugiés. A chaque instant des groupes de gens arrivaient. Les habitants du quartier sont très pauvres, cet afflux de réfugiés ajoutait aux difficultés pratiques de tous. On ne savait pas par où commencer !

D’abord nous avons essayé d’endiguer la panique qui poussait les gens à partir sans savoir où aller... Nous avons accueilli les réfugiés débarquant chez des parents, chez des gens de leur village ; ils se sont entassés dans des tout petits logements, dans des écoles, dans les lieux publics.

Ensuite nous avons organisé la vie matérielle : manger, dormir, se laver, nettoyer...

Nous avons contacté la municipalité pour désinfecter les rues. Nous avons proposé des activités aux enfants réfugiés et aux enfants du quartier pour qu’ils ne traînent pas dans la rue.

Nous avons aidé certains réfugiés à trouver du travail pour gagner la vie de leur famille.

Enfin, avec d’autres associations implantées dans le quartier, nous avons créé un comité de solidarité avec toute la population civile. Nous avons donc appris à travailler ensemble et à coordonner notre aide. Nous avons le projet de fournir aux enfants réfugiés livres scolaires et fournitures pour la rentrée.

L’harmonie est parfois difficile entre la population du quartier et les réfugiés. Les habitants du quartier sont très pauvres et vivent dans la précarité ; cependant, certains ont fait l’effort d’accueillir les réfugiés, de les aider pour aménager l’électricité, les réservoirs d’eau. Ce sont des gens très pauvres qui ont offert leurs services. »

Conclusion

Devant ces exemples, plusieurs grilles de lecture sont possibles. Pour ma part, je retiens ceci. Jusqu’au au cœur de situations de souffrances, de violences, d’humiliations, de dépendances, l’être humain ne cesse à la fois de revendiquer et de manifester son appartenance à la communauté humaine. Aussi terrible que puisse être sa condition, l’être humain ne renonce pas à être reconnu dans sa dignité, à exister dans la communauté humaine. Et lorsque cette reconnaissance lui est manifestée, elle devient un moteur puissant de changements et de libération.

Les deux premiers exemples ont montré que la reconnaissance d’appartenir dans la dignité à la communauté humaine passe par des gestes qui témoignent de la valeur inaliénable de chacun.

Nous avons ensuite suivi une communauté faite de prisonniers, de gardiens et d’autres citoyens. Parce qu’ils se sont reconnus d’une même humanité, ils ont pu se mettre ensemble pour des projets communs. Dans le dernier exemple, il n’est pas anodin que ce soit des familles vivant elles-mêmes dans des conditions de grande pauvreté qui aient accueilli dans leur « communauté humaine » d’autres qui vivaient l’errance et la violence.

Me revient en mémoire cette réflexion de Joseph Wresinski dans son ouvrage Les plus pauvres, révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme3 : « Le pire des malheurs est de vous savoir compté pour nul, au point où même vos souffrances sont ignorées. Le pire est le mépris de vos concitoyens. Car c’est le mépris qui vous tient à l’écart de tout droit, qui fait que le monde dédaigne ce que vous vivez et qui vous empêche d’être reconnu digne et capable de responsabilités. Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d’être comme un mort-vivant tout au long de son existence. »

Pouvons-nous sérieusement faire fi de l’histoire, de l’expérience, de la pensée des très pauvres pour progresser vers un monde libéré de la terreur et de la misère, un monde où l’égale dignité de chacun est respectée et reconnue ? Je ne le crois pas.

1 Ed. Fayard / Ed. Quart Monde, 2001, 200 pages.
1 Ed. Fayard / Ed. Quart Monde, 2001, 200 pages.

Huguette Redegeld

Huguette Redegeld, volontaire, est vice-présidente du Mouvement international ATD Quart Monde

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