Sur les plages du golfe de Thaïlande

Alain Souchard

p. 4-9

References

Bibliographical reference

Alain Souchard, « Sur les plages du golfe de Thaïlande », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 4-9.

Electronic reference

Alain Souchard, « Sur les plages du golfe de Thaïlande », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 December 2017, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6844

De la fin des années 1990 jusqu’à 2007, l’équipe d’ATD Quart Monde à Bangkok a organisé des sorties à la plage pour les familles des communautés de Saphan Phut et de Bangkok Noï où elle animait des bibliothèques de rue pendant toute l’année.

Index géographique

Thaïlande

[…] La communauté des familles du slum où l’équipe d’ATD Quart Monde animait des activités de bibliothèque de rue avec les enfants est communément appelée Saphan Phut parce qu’elle est située près du pont du même nom. Cette communauté se trouve derrière l’école secondaire de filles Suksa Naree. Depuis une quarantaine d’années, il y a eu de nombreux changements dans l’environnement de cette communauté, mais ce qui ne change pas, c’est que ce lieu rassemble ; il est un des derniers endroits où peuvent rester des familles très pauvres ou des personnes victimes de discriminations liées au sida ou LGBT1, celles qui n’ont pas trouvé de refuge ailleurs.

Saphan Phut

Les murs de leurs maisons sont faits de vieilles planches et de panneaux publicitaires, particulièrement ceux qui sont utilisés pendant les élections. La toiture est construite tout aussi simplement avec des vieilles tôles de fer ondulé rouillées et trouées, ou de bâches en plastique. Les déchets parsèment le sol presque partout et les chemins sont par endroit boueux en raison du mauvais écoulement des eaux sales. C’est dans ces conditions de vie très précaires que vivent un peu plus d’une centaine de familles.

Certaines logent ici depuis plus de quarante-cinq ans. Même si la plupart des enfants dans la communauté vont à l’école, cela ne signifie pas qu’ils peuvent y aller régulièrement comme d’autres enfants. C’est surtout en raison du métier principal de leurs parents : la vente de guirlandes de jasmin. Leurs parents les confectionnent pendant la journée, et en soirée les enfants et leurs parents vont les vendre à Yaowarat, le quartier chinois. Cette activité professionnelle peut durer certains jours de la saison des pluies - soit de mai à octobre - jusqu’à trois, voire quatre heures du matin. À cause de la fatigue et du manque de sommeil, les enfants ne sont pas prêts pour suivre leurs cours. L’absence à l’école, du fait qu’ils soutiennent leur famille pour gagner de l’argent, devient d’une génération à l’autre un cercle vicieux difficile à briser pour certaines familles.

L’action du Mouvement ATD Quart Monde se déroulait tous les samedis après-midi. Elle permettait aux enfants de lire des livres d’enfants et d’apprendre, d’acquérir de nouveaux savoir-faire en arts plastiques.

Bangkok Noï

Cette communauté est située dans le district de l’ouest de Bangkok qui s’appelle Bangkok Noï. Elle est proche du fleuve Chao Phraya2, de la gare ferroviaire de Bangkok Noï, de l’hôpital Sirirat3 et juste à côté du temple Wat4 Amarin Traram. Certaines personnes de cette communauté sont employées au temple, elles ont donc le droit d’habiter dans des baraques de ce temple. Le nombre de baraques n’est pas suffisant pour tous. Certaines familles de cette communauté habitent sous le pont Arun Amarin, le long du canal ou à côté du temple. D’autres membres de cette communauté travaillent en dehors : journaliers au marché, maçons, etc. Certaines personnes aux portes du temple sont vendeurs de guirlandes, de poissons à mérites, de boissons, ou sont diseuses de bonnes aventures. La plupart des familles les plus pauvres restent sous le pont à côté du chemin fer. Même si elles habitent en plein air, elles se lavent à l’eau du canal et peuvent utiliser les sanitaires du temple.

La plupart des pauvres de ce lieu sont sans métier régulier. Certains sont mendiants aux grilles du temple Wat Amarin Traram. Pour les soutenir dans la lutte contre la toxicomanie chez les jeunes, l’abbé de ce temple et l’équipe d’ATD Quart Monde les ont aidés à créer un groupe de Sing-To : un spectacle acrobatique d’origine chinoise. Ce groupe est sollicité lors des différentes fêtes ou inaugurations.

L’équipe d’ATD Quart Monde animait l’activité Art et Culture tous les mercredis puis ensuite les dimanches dans l’après-midi. L’activité avait toujours lieu en plein air, au-dessous du pont, près de la porte sud du temple. Chaque semaine les volontaires apportaient une natte en plastique sur laquelle les enfants pouvaient s’asseoir. Certains d’entre eux ne pouvaient pas y participer régulièrement parce qu’ils devaient souvent déménager.

Une journée de joie pour enfants et parents

De nombreuses familles très pauvres vivent dans l’angoisse du lendemain, sans savoir si elles pourront envoyer leurs enfants à l’école […] La sortie familiale à la plage est une des rares, voire la seule chance pour ces enfants de vivre une journée de joie ensemble avec leurs parents, de passer un temps paisible avec eux, loin des soucis du quotidien. Pour ces enfants dont les responsabilités sont lourdes depuis leur tout jeune âge, c’est aussi redevenir juste des enfants joyeux avec les jeux aquatiques et de plage, au milieu des autres enfants.

Fin mars, l’année scolaire se terminant avec les derniers examens, les familles de ce slum commençaient à nous demander si une sortie familiale serait à nouveau organisée par l’équipe. Lorsqu’elles me voyaient arriver avec la liste des familles du slum, elles savaient qu’elles pouvaient se réjouir de pouvoir être à nouveau de la fête. Ces sorties familiales avaient une place particulière dans la vie des familles de cette communauté. Elles offraient, année après année, un espace « régulier » aux familles et aussi à toutes les personnes du slum, sans aucune discrimination liée à l’ancienneté dans ce lieu, au groupe de famille d’appartenance, aux origines sociales ou à l’attirance sexuelle. Ces sorties familiales permettaient ainsi que se vive une journée de fête dans un bien-être autrement ensemble, dans le respect de chacun et la tolérance de tous.

Pendant une dizaine d’années, l’organisation des sorties annuelles d’une journée avec les familles de cette communauté a été couronnée de succès. Lors des premières années, environ cent vingt-cinq personnes, dont soixante-quinze enfants ont participé à cette sortie. En 2004-2005 ce sont cent soixante personnes, dont quatre-vingt enfants. Puis en 2006 ce sont cent quatre-vingt-cinq personnes, pour atteindre un maximum en 2007, avec deux cent-vingt personnes, soit une grande majorité des familles vivant dans cette communauté.

Concrètement, la préparation de cette sortie était une chance de rencontrer toutes les familles du slum. En Thaïlande, dans la vie quotidienne tout le monde s’appelle par son surnom. Mais dans le cadre de la prise en charge d’une assurance-passager pour chaque personne assise dans un des quatre bus affrétés pour l’occasion, nous nous devions de connaître les prénoms et noms exacts et l’âge de chaque adulte et enfant. Ainsi, nous pouvions légitimement répertorier une majorité des familles de ce slum. Pour cette sortie, nous demandions aux familles une contribution symbolique. Elle couvrait les frais de l’assurance-passager.

Cette tournée d’enregistrement des familles, nous donnait aussi l’opportunité de fixer la date et le lieu de la sortie avec les familles. Les premières années, c’étaient les plages du golfe de Thaïlande les plus connues par les touristes, qu’elles choisissaient : Bangsaen Beach ou Jomtien Beach près de Pattaya, dans la province de Chonburi. Une année, les familles avaient choisi Hat Puktien Beach dans la province de Phetchaburi, en raison du fait que dans l’environnement de la plage se trouvaient les sculptures immenses des héros d’une des plus célèbres épopées littéraire de Thaïlande : Phra Aphai Mani, de l’écrivain thaï Sunthon Phu. Je garde en mémoire l’immense démon aquatique Pee Seua Samut, devant lequel les familles aimaient à se faire photographier.

Puis en 2006-2007, les familles recherchaient une plage propre avec du beau sable blanc et une eau bleue. C’est ainsi que nous sommes allés dans deux lieux protégés des vagues de touristes : Cha-am dans la province de Phetchburi et la plage située dans la base militaire de Sattahip dans la province de Chonburi.

De grands moments de solidarité

Parfois, au moment de monter dans les bus, il nous est arrivé qu’une maman avec ses enfants parmi les plus pauvres se désole de ne pouvoir venir cette année, du fait du manque d’argent et de nourriture. Les années suivantes, les familles avec plus de moyens ont exprimé leur souhait que toutes les familles, même les plus pauvres, puissent venir et participent à la joie de cette journée. Elles nous invitaient à insister auprès de plus pauvres car elles n’avaient pas à s’inquiéter, il y avait toujours beaucoup de nourriture à partager. Aspect intéressant, l’année suivante, trois familles très pauvres s’étaient mises ensemble pour préparer un plat traditionnel du nord-est ; l’une était responsable de préparer le riz gluant, l’autre de faire griller des brochettes de viande de porc et la troisième de préparer la salade épicée de papaye verte.

La grande majorité des familles, dont les plus pauvres, préparaient cette sortie depuis déjà des jours, voire des semaines. Elles avaient acheté des boissons, des snacks, de la nourriture et les maillots de bain pour tous. Souvent leurs enfants portaient des habits neufs, spécialement achetés pour cette occasion. C’était une extraordinaire chance pour leurs enfants d’être des enfants comme les autres, simplement heureux d’être du voyage encore cette année.

Parfois, lorsque les parents ont été séparés de leurs enfants pendant de longues années, cette sortie était leur meilleur temps de retrouvailles, où ils pouvaient à nouveau être ensemble, jouer ensemble, se bâtir une mémoire de souvenirs heureux, tirer un trait sur le passé et oser croire à un avenir meilleur ensemble. Nous étions simplement témoins de ces grands moments de tendresse entre eux. Nous pouvions être parfois complices des parents dans leurs efforts pour retisser le lien avec un de leurs enfants, lorsque la souffrance de la blessure d’une trop longue séparation restait encore à vif.

Ces sorties avec les familles et personnes étaient l’occasion pour elles d’exister différemment aux yeux d’autres personnes de leur réseau de relations, qui les avaient soutenues dans les moments difficiles de l’année écoulée. La possibilité aussi d’inviter des proches qui ne vivent pas dans le slum. Ainsi, grand-mère Nong, la marchande de citrons pressés, fut heureuse de pouvoir faire vivre ce jour de fête volé à la survie quotidienne à deux de ses petits-enfants, non résidants dans le slum.

« Si le paradis existe… »

C’était formidable de voir des enfants de différentes familles jouer ensemble dans l’eau. Certains construisaient leurs châteaux de sable au rythme du flux et reflux des vagues. D’autres enfants, dans une chasse au trésor, récoltaient des coquillages sur la plage. Et puis, lorsqu’ils avaient faim, je me réjouissais de les voir passer de famille en famille, d’une table de plage à une autre, dans le partage de différents plats qu’elles avaient cuisinés et emportés pour le voyage ou des barquettes de fruits de mer achetées aux vendeurs de plage.

Toutes les familles voulaient aussi pouvoir partager les plats qu’elles avaient préparés avec les membres de l’équipe des volontaires permanents d’ATD Quart Monde. C’était très important pour elles, c’était un signe d’amitié, de réciprocité et aussi de fierté de vivre une telle journée ensemble. Cette mémoire collective tissait et bâtissait des relations en profondeur entre nous et les familles. Elle sera fondamentale ensuite dans notre partenariat avec les familles dans l’émergence de projets dans le slum, tels que la construction d’un centre communautaire ou celui lié à l’amélioration du cadre de vie des familles vivant dans ce slum. Notre connaissance des familles et notre présence régulière amicale et cordiale nous permettaient de surpasser le défi de réussir cette journée, sachant tous les conflits quotidiens et historiques entre les familles.

Lors d’une de ces journées de fête, une maman me confiait :

« Si le paradis existe, il doit sûrement ressembler à un lieu comme celui-ci, fait d’une plage de sable fin et blanc avec une eau si bleue et si transparente, entouré de cocotiers regorgeant d’eau de noix de coco. J’aimerais pouvoir à nouveau vivre plusieurs jours de repos avec mes enfants dans un tel lieu. Je sais que ce n’est pas possible, cela va sûrement rester un rêve parce que je sais que nous devons travailler chaque jour pour survivre et que chacun de mes enfants puisse continuer à aller à l’école. Mais ce rêve, il est à moi, personne ne pourra jamais me le prendre et je suis très heureuse de l’avoir eu. »

Faire durer la fête

Les familles et personnes de la communauté de Bangkoi Noï vivant sous le pont Amarin sont venues à la première sortie en mars 2002. Nous avions organisé cette sortie familiale à la plage Bangsaen, dans la province de Chonburi. Vingt-cinq enfants et vingt adultes ont été du voyage. En 2007, cinquante-huit personnes (enfants et adultes) seront de cette sortie familiale. Ces adultes et leurs enfants étaient très excités au moment du départ. Depuis plusieurs heures, ils étaient déjà prêts. Les leaders de ce groupe de familles avaient organisé la préparation de la nourriture qui sera partagée avec tous. La femme leader du groupe d’acrobatie chinoise distribuait les responsabilités des uns et des autres, au plus juste.

[…] Lors du chemin du retour, le bus se transformait en discothèque ambulante : la fête battait son plein. Notre présence amicale nous permettait de soutenir les jeunes et moins jeunes qui avaient du mal à résister à l’alcool et ainsi de tempérer en douceur des mots crus sortis trop vite. Parfois, un orchestre improvisé avec des tambours, cymbales et autres instruments de musique rythmait les mélodies de chansons populaires, et cela dans un bruit assourdissant. C’était un jour de fête qui se devait de résister au crépuscule de cette journée, aux premières lumières des faubourgs de Bangkok, et cela jusqu’à notre destination finale.

Et ensuite…

Les semaines qui suivaient, nous rencontrions à nouveau chaque famille pour leur remettre les photos de la sortie. Elles ne cessaient de nous remercier de ce bonheur partagé ensemble. Les souvenirs restaient dans notre mémoire et les photos avaient trouvé une place de choix près de l’autel familial. Année après année, nous étions ainsi devenus les garants de la mémoire photographique des familles de ce slum. Nous recevions parfois des échos inespérés lorsque se créaient des liens de fraternité et solidarité entre les familles. Je repense à une jeune maman avec des troubles de la personnalité. Souvent moquée, elle élevait seule sa fille, Belle. Sans emploi régulier, certaines saisons elle équeutait les petits piments rouges. Lorsque le travail manquait, elle allait mendier aux terrasses des restaurants de rue ou occasionnellement, elle se prostituait. Elle était très enfermée sur elle-même. Suite aux relations amicales qu’elle avait pu bâtir lors d’une sortie familiale, elle avait osé rejoindre un groupe de familles du slum travaillant dans la confection et la vente de guirlandes de fleurs. La vie restait difficile pour elle et sa petite fille mais elle avait gagné en confiance et en respect pour trouver la force de vaincre ses peurs et d’aller vers les autres familles.

1 LGBT : sigle utilisé pour désigner les personnes appartenant à la communauté homosexuelle, bisexuelle, transgenre ou transsexuelle.

2 Le fleuve principal de la région centre.

3 Un des plus grands et célèbres hôpitaux publics de Thaïlande.

4 C'est-à-dire le temple.

1 LGBT : sigle utilisé pour désigner les personnes appartenant à la communauté homosexuelle, bisexuelle, transgenre ou transsexuelle.

2 Le fleuve principal de la région centre.

3 Un des plus grands et célèbres hôpitaux publics de Thaïlande.

4 C'est-à-dire le temple.

Alain Souchard

Français, permanent d’ATD Quart Monde, Alain Souchard a vécu onze années en Thaïlande. Depuis 2012, il est à Londres, en proximité avec des familles d’origines diverses, vulnérables et isolées, et des personnes qui les soutiennent.

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